Lévi-Strauss nous ramène au symbolique. Mur, Poste, CPE, Identité… tout est symbole - AgoraVox le média citoyen
mercredi 4 novembre 2009 - par Bernard Dugué

Lévi-Strauss nous ramène au symbolique. Mur, Poste, CPE, Identité… tout est symbole

Le symbole tire son origine sémantique du grec. Il représente un signe de reconnaissance formé par les deux moitiés d’un objet brisé qui mis face à face, se correspondent et de ce fait, signale que les deux possesseurs d’une moitié peuvent se reconnaître comme ayant passé un contrat, une alliance.

Plus tard, la notion de symbole prendra un sens élargi. Dans la terminologie latine, le symbole représente autre chose en vertu d’une correspondance analogique. Cette signification n’a cessé de s’élargir. Un symbole renvoie à un contenu surdéterminé. Il englobe et il rassemble. Le symbolique est opposé au diabolique qui lui, sépare, isole, scinde.

Le symbole rassemble y compris quand ce qui est inclus reste à l’état d’indétermination en tant que forme tout en épousant un contenu assigné. Le symbole, en tant qu’il est transcendé par ce qu’il représente, a le plus souvent été employé dans la sphère du religieux puis du politique. La croix, l’étoile de David, ou alors le drapeau symbole de la Nation. Les symboles restent mais leur contenu se déplace car les sociétés évoluent et se transforment. Chacun ajoute au symbole ce qu’il croit être englobé sous ce signe si énigmatique qui rassemble les singularités sous l’égide de l’universel. Car c’est bien le rôle du symbole que de signifier, bien plus que la notion, et dans un registre autre que le concept, le sens des choses qui se partage et se propage comme un noyau stable dans un monde soumis au temps, au multiple, à la dispersion et au chaos. On a pu assigner au symbolique de nombreuses fonctions ayant toute traits à la personne ou à la spiritualité. Par exemple les effets psychomagiques et psychagogiques sur l’inconscient. Ou encore des fonctions interprétatives, de nature équivalente à celle procurée par le mythe, livrant ainsi la présence de choses impossibles à percevoir ou alors qui ont été et sont sorties du champ perceptif. Enfin, le symbole, en tant qu’il assemble et réunit, sert de lien social évident, et le cas échéant, il se pare des vertus universalistes, signifiant de ce fait un lien transcendant réunissant les immanences individuelles.

Le symbolique, nous l’avons vu en œuvre récemment. La chute du mur est un symbole. La lutte contre le CPE fut conduite au nom du symbole de l’égalité et de l’universalité porté par un peuple voyant dans ce contrat nouveau le signe d’un apartheid social plaçant les jeunes dans un ghetto légal insupportable aux yeux des partisans de l’égalité. La résistance face à la privatisation de la Poste, si elle a des horizons pratiques, notamment le maintien des bureaux de proximité, repose également sur le statut symbolique puissant, inscrit dans la tradition, du service public à la française et du modèle social auquel les citoyens sont attachés. Au point que des millions de Français participent à la votation, puis adressent à l’Elysée une carte postale dédiée à la Poste.

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Nous voyons en œuvre un schéma symbolique dont la structure fondamentale est binaire, constituée d’une opposition, comme dans le mythe ainsi que l’avait explicité Lévi-Strauss. La Poste n’est certes pas un mythe mais elle est devenue sacrée et si opposition il y a dans le symbole et la résistance qu’elle suscite face à la privatisation, alors cette opposition place aux extrémités du symbole aimanté deux pôles, le Public et le Privé. Gageons qu’Eric Besson joue également sur le symbole de la Nation, en lançant le débat sur l’identité française dont l’aimant présente deux pôles, le Français et le non-Français. Il sera question de retravailler le symbole de l’identité française et l’on devine pourquoi, dans le contexte de la mondialisation et de la dilution des cultures par la surmédiatisation des sociétés. Autant dire que la pensée de Lévi-Strauss est d’actualité. La structure polarisée des symboles renvoie à la dynamique de l’esprit, à la structuration de la personnalité sociale et enfin, aux conflits possibles résultant de ces polarisations. Cela dit, il existe aussi des symboles non polarisés. Ce sont les plus universels. Mais revenons à cette identité française. Là se joue la ruse du symbole. Sous prétexte d’unifier, Besson risque de jouer sur les éléments polaires et de ce fait, l’identité du symbole français, naguère universaliste, risque de s’inverser en passant dans le diabolique.

En conclusion, l’œuvre de Lévi-Strauss, comme celle de Jung, Mauss ou de Dumézil, ne doit pas sombrer dans la muséification mais se renouveler et trouver son utilité pour d’abord montrer que des choses essentielles à la société ne sont pas forcément visibles et que le symbolique est quelque part un lieu de sens et de partage aussi puissant sinon plus, que notre bon vieux langage. Un chercheur a d’ailleurs analysé la crise sanitaire de la grippe aviaire et du Sras en appliquant à Hong-Kong un schéma issu de l’anthropologie de Lévi-Strauss. Le symbole signifie sans pour autant parler. Il représente une force agissant dans l’Esprit, s’articulant avec les champs discursifs mais jouant sur un autre plan, avec sa spécificité et son organisation particulière. Rejoignant ainsi le domaine de l’art auquel était si attaché Lévi-Strauss et d’ailleurs, l’art a connu un mouvement symboliste à la fin du 19ème siècle.

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« Toute culture peut être considérée comme un ensemble de systèmes symboliques au premier rang desquels se placent le langage, les règles matrimoniales, les rapports économiques, l’art, la science, la religion. Tous ces systèmes visent à exprimer certains aspects de la réalité physique et de la réalité sociale, et plus encore, les relations que ces deux types de réalité entretiennent entre eux et que les systèmes symboliques eux-mêmes entretiennent les uns avec les autres » (Lévi-Strauss, Introduction à l’œuvre de Marcel Mauss)



20 réactions


  • FlorenceM 4 novembre 2009 11:39

    « il faut beaucoup de naïveté ou de mauvaise foi pour penser que les hommes choisissent leurs croyances indépendamment de leur condition. »

    Claude Levi-Strauss

    • Fergus Fergus 4 novembre 2009 16:00

      Certains arrivent à se soustraire à cette loi, mais comme les poissons volants, ils ne constituent pas la majorité du genre !


    • Senatus populusque (Courouve) Senatus populusque 5 novembre 2009 10:40

      De même, Sartre n’a pas critiqué l’URSS pour ne pas se retrouver dans le camp des anticommunistes. Il a été jusqu’à prétendre que la liberté de conscience était entière en URSS.


    • jack mandon jack mandon 5 novembre 2009 11:03

      @ Ben Khabou

      Par FlorenceM 

      "il faut beaucoup de naïveté ou de mauvaise foi pour penser que les hommes choisissent leurs croyances indépendamment de leur condition."

      Claude Levi-Strauss, par l’intermédiaire de Florence M, répond à votre interrogation.

      On ne peut demander à un homme de s’extirper de sa condition d’homme, de parler à côté de ses entrailles. S’il pense y parvenir, c’est encore plus inquiétant, car, à ce moment là, il s’agit d’un cas psychiatrique. Il prend la place de dieu.


    • DESPERADO 9 novembre 2009 15:50

      « il faut beaucoup de naïveté ou de mauvaise foi pour penser que les hommes choisissent leurs croyances indépendamment de leur condition. »
      N’est-ce pas Monsieur claude lévy, vous qui êtes fils de rabbin.
      Il a beau être un antrhopologue il n’en demeure pas moins attaché à ses racines juives ainsi qu’à la pensée dominante.
      Faut pas en faire une idole.


    • Fergus Fergus 4 novembre 2009 16:05

      Assez d’accord avec ce qu’écrit Marc : l’universalisme d’une pensée, d’une philosophie ou d’une croyance ressort moins de son triomphe dans l’esprit des peuples que d’une hégémonie intellectuelle imposée par une minorité au plus grand nombre.


  • Simon Simon 4 novembre 2009 13:21

    bon article. Je suis jamais contre faire monter le niveau.


  • Senatus populusque (Courouve) Senatus populusque 4 novembre 2009 13:26

    La loi CPE n’allait pas contre l’égalité, le Conseil constitutionnel l’avait confirmé. Mais le gouvernement a préféré céder à la rue, se préparant ainsi des lendemains qui déchantent.

    Claude Lévi-Strauss avait comme souci principal la surpopulation. Mais personne n’en parle, ce n’est pas politiquement c orrect.


  • bright13 bright13 4 novembre 2009 15:39

     @ M. Dugué
    merci de mettre en lumière les risques que prend le gouvernement à jouer ainsi avec le noir et le blanc...il conviendrait plutôt de s’interroger sur la nature de ce qui se trouve entre les cases de.. l’échiquier


  • M.Junior Junior M 4 novembre 2009 15:58

    C’est un bel hommage symbolique. Si quelqu’un pouvait aussi expliquer l’importance de l’ethnographie pour les quidam que nous pouvons être, ne serait-ce pas trop demander ?

    J’ai pas tout capté


  • ASINUS 4 novembre 2009 16:22

    « j ’ai pas tout capté »


     idem
     


    • Paul Cosquer 4 novembre 2009 17:34

      C’est peut-être votre antenne qui est mal réglée.


    • Arunah Arunah 4 novembre 2009 18:14

      @ Léon

      Bonjour Léon !

      Ce qui est important ici, il me semble, c’est Claude Lévi-Strauss et non pas Bernard Duguet qui est par ailleurs égal à lui-même... Si cet article peut donner envie à certains de lire ou de relire C. L.-S., la mission est remplie...
      L’éblouissement provoqué par « Tristes Tropiques » peut durer des années...


  • bright13 bright13 4 novembre 2009 16:27
    Le symbole est signifiant , le signifié étant d’ordre intime : le débat est-il pertinent dans ces conditions ?


    Le symbole enseigne avant tout la modération nécessaire à celui qui s’y confronte : il n’y comprend que ce qu’il est capable de réaliser dans une lente ascension au plus profond du sommet intérieur.

    Marie-Louise AUCHER


  • TSS 4 novembre 2009 16:59


    vu la dernière interwiew de Levi Strauss hier au soir chez Taddei :

    « quand je suis né il y avait 1,5 milliards d’habitants, à l’heure actuelle il y en a 6 dans 10 ans il y

    en aura 8 milliards : là est le vrai problème et je ne suis pas très optimiste pour l’avenir ! »

    claude Levi Strauss

     que dire de plus !


  • ASINUS 4 novembre 2009 18:29

    « pas tout capté »
    ben vous excuserez le « gros con de redneck » mais je ne connaissais pas ce monsieur
    je vais m informer , grace soit rendue a agoravox et mr dugué « aussi un peu »


  • Hermes Hermes 5 novembre 2009 20:46

    @Agoravox :

    sur le point de soutenir Agoravox , de payer et de donner mes coordonnées à Hi-Media, j’ai lu les conditions derriere la case à cocher :

    j’accepte de fournir mes coordonnées à « à d’autres sociétés du Groupe Hi-Media, existantes ou à créer, établies dans un pays membre de l’Union européenne, ». C’est une clause abusive.

    Et de plus il existe déjà dans le groupe : Hi-Media sServices, solution pour annonceurs et éditeurs.... bref de la pub. Voir http://www.hi-media.com/

    Je ne saurais dire si c’est une erreur d’Agoiravox ou non (qui veut mener l’enquête ?) mais ca doit se savoir. SI mon message est censuré, il ira dans un blog d etoute façon.


    • L'équipe AgoraVox L’équipe AgoraVox 5 novembre 2009 22:25

      Bonsoir, Hi-Media est le prestataire qui s’occupe de la collecte des dons. C’est un sous-traitant totalement indépendant de nous. Je ne sais pas si la clause dont vous parlez est abusive ou pas. De ce que je comprends, la société se réserve de transmettre les coordonnées collectées à une société appartenant à leur même groupe pour tout un tas de vérification éventuelles. A mon sens, c’est assez classique dans ce genre de démarche. Cela dit, rien ne vous empêche de fournir sur le formulaire un mail créé pour l’occasion ou bien d’utiliser une autre forme de don pour vous moins contraignante comme indiqué ici : http://www.agoravox.fr/qui-sommes-nous/

      Merci en tous les cas.


  • jack mandon jack mandon 7 novembre 2009 10:01

    @ Bernard Dugué

    Ma vision de Claude Lévi-Strauss, Le passeur,

    Claude Lévi-Strauss : Au Séculaire et singulier pèlerin

    Un concert de silence qui pense, en écho aux bruits naturels des grands espaces vierges.

    Un siècle de curiosité respectueuse, de recherche éclectique et joyeuse dans l’antre de Gaïa.

    Le passage du pèlerin du voyage intérieur qui a vécu et qui nous dit (avec Novalis)

    « c’est en nous, sinon nulle part, qu’est l’éternité avec ses mondes, le passé et l’avenir ».

    Il est allé à la rencontre du mystère. Il savait d’où il partait, il n’a jamais su où il allait vraiment, au point de ne plus reconnaitre les lieux qui participaient jadis à ses joies. Il savait que si l’on croit apprendre pour savoir le chemin, nous le quittons. Ainsi il évitait les routes tracées pour ne pas perdre le cap.

    C’était le voyageur intérieur des espaces vierges à l’attention des coeurs purs. Il pressentait d’instinct qu’à travers les chemins tortueux il rencontrerait l’inconnu qui habite depuis l’éternité.

    Pour cela, il lui fallait sans doute abandonner tout espoir de recevoir la lumière de l’extérieur. Comme un déshérité, il renonçait à la sécurité, à la volonté de puissance qu’il voyait croitre dangereusement autour de lui.

    Renoncer à vouloir maitriser l’inexplicable. Romantique de l’autre siècle, il était convié à l’humilité et à la solitude intérieure. Chercheur authentique, il s’était réveillé dans un monde qu’il ne comprenait pas... c’est pour cela qu’il cherchait passionnément à l’interpréter.

    L’interprétation humaine est chancelante, pensait-il. La turbulence et la folie du monde lui apparaissait sans qu’aucune explication satisfaisante ne lui convienne vraiment. C’était pour lui un facteur de faillite.

    Chacun poursuit sa route et péniblement découvre sa voie. Ce n’est pas un repliement sur soi, mais un approfondissement silencieux pour rencontrer le germe vivant dans tout être humain.

    Homme d’honneur, humaniste convaincu, il ne s’en remettait pas à un rédempteur, n’apaisait pas ses doutes en fabriquant des idoles. Responsable et discret, il savait cultiver la solitude et le silence, contrepoids monolithique à l’homme de son temps dévoré par l’angoisse. L’intériorité lui était coutumière, il en connaissait les aspérités insolites et arides. L’homme moderne, « extérieur », l’attristait dans son souci de contrôle, parce que divisé, avide de savoir, parce que vide de sens.

    Relié à la vie, proche de lui même, il ne me semble pas qu’il ait inondé le monde de ses discours intellectuels et d’une présence médiatique tapageuse. C’était pourtant un homme de lumière, un homme cultivé qui avait beaucoup appris, pour atteindre un au delà. Il a beaucoup vécu en apprenant, pour dépasser un certain seuil.

    Devant l’immensité du personnage, j’ai la sensation d’être pétrifié devant un séquoïa qui masque la forêt amazonienne. Marcher dans ses pas, c’est découvrir le nouveau monde au début de la création.

    Tristes Tropiques, son ouvrage le plus connu, pas vraiment aimé de lui, qui semblait lui reprocher un manque de spontanéité, nous parle de ses méditations et souvenirs de voyage.

    La rencontre des indiens du Brésil avec le regard compatissant et respectueux de l’homme convié à la rencontre de l’humanité vraie. L’exotisme n’était pas sa recherche. Méditer sur la civilisation pour en recevoir la réalité était sa quête.

    Comme l’analyse Georges Bataille : "La nouveauté du livre s’oppose à un ressassement, elle répond au besoin de valeurs plus larges, plus poétiques, telles que l’horreur et la tendresse à l’échelle de l’histoire et de l’univers, nous arrache à la pauvreté de nos rues et de nos immeubles."

    Il s’agit d’un cheminement de sagesse, celle d’un patriarche. L’homme quitte symboliquement son pays, sa parenté, la maison de son père pour aller vers la réalisation de lui même. C’est quasiment biblique, avant le livre !
    Il quitte la parenté pour entrer dans la filiation.

    Cela sous entend de rompre avec la sécurité de sa civilisation, pour s’engager dans l’inexploré, l’énigmatique, l’espace vierge de l’autre. C’est un cheminement initiatique, qui s’inscrit dans l’alchimie humaine.

    Le regard et l’esprit vierge comme ses nouveaux amis. Pas de référence, de livre ouvert, de tradition judéo-chrétienne, l’écoute à coeur ouvert.

    Il n’est pas donné à tous les hommes d’atteindre ce niveau de conscience. S’inscrire dans le renoncement du « Moi »pour l’étonnante ouverture à l’extériorité de l’autre. Etat de conscience privilégié pour l’autre qui prend toute sa place dans un espace illimité et jamais achevé.

    Comme le dit Lévinas "En allant vers l’autre, je me rejoignais et m’implantais dans une terre désormais natale, déchargée de tout le poids de mon identité".

    C’est du processus d’individuation dont il s’agit... une invitation pour le voyage dans l’inconnu de l’autre.

    L’écoute de la différence s’établit, j’ose la nommer, « humilité dans l’amour. »
    Claude Lévi-Strauss serait-il ce terreau fertile où la graine de notre créativité germera un jour ?

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