Lilith : la séduction de la mort
Lilith, un démon femelle, utilise la séduction pour envoûter les Hommes et les conduire vers la mort. Elle fascine également des populations entières qui vont s’adonner aux jouissances plutôt que chercher le bonheur.
À l’approche de la mort, certains se réfugient dans d’infinies précautions pour éviter ce qui est pourtant inéluctable. Les pays occidentaux en général, et la France en particulier, ont adopté cette attitude : ils ne veulent plus vivre, ils s’efforcent de ne pas mourir. Les motifs d’inquiétude sont nombreux et la plupart des défis rencontrés sont d’ordre existentiel : climat, périls totalitaires, raréfaction des matières premières et des sources d’énergie, insouciance des milieux financiers pour la justice, migrants qui ne peuvent plus vivre ni dans leur pays d’origine, ni dans un quelconque pays d’accueil. Les solutions évoquées sont traditionnelles et tenues pour incontournables, il s’agit de conforter une nouvelle domination, une domination new look, trendy, post-moderne, branchée liée, au numérique et au multimédia.
Une démocratie ne peut fonctionner que dans le cadre de la séduction, les élections permettant à chaque prétendant de faire valoir ses plus beaux atours. À la libération, les nations européennes divisées selon l’idéologie de leurs libérateurs durent opter pour mettre en avant soit l’Égalité, soit la Liberté. Les racines chrétiennes sur lesquelles les nations s’étaient reconstruites auraient pu conduire à privilégier la première valeur plutôt que la seconde. Ne pas faire de choix est impossible : l’immatériel, sauf prouesse intellectuelle, est inconciliable avec des considérations purement matérielles. À cet égard, une fracture entre chrétiens datant du XVe siècle doit être rappelée : les uns affichent une détestation de l’argent, « il faut s’abaisser pour devenir riche », les autres estiment que les théologiens ne sont pas les plus compétents pour guider les affaires temporelles. Si Liberté et Égalité ont d’énormes difficultés pour coexister, il en est de même pour l’Amour et l’Argent. L’Europe de l’Ouest ne pouvait guère vivre sous l’aile de son allié d’Amérique du Nord sans perdre son âme « … ce que l’on faisait autrefois pour l’amour de Dieu, on le fait maintenant pour l’amour de l’argent. »
La démocratie émergea en Grèce mais l’étymologie du mot cache en fait qu’elle découlait à l’époque de l’émergence d'une petite bourgeoisie formée grâce à l’augmentation des échanges commerciaux. Cette démocratie antique n’était donnée qu’aux hommes libres et admettait en son sein l’esclavage. Le même mot démocratie va être utilisé de nos jours pour combattre plutôt qu’unir, pour vaincre d’éventuels ennemis et pour déposséder les citoyens de leur droit de choisir.
Lors de diverses votations, un individu s’exprime pour élire des représentants : le principe « une personne, une voix » est garant du caractère démocratique du scrutin. Deux critères de choix interviennent pour se déterminer : la personnalité du candidat et son affichage politique. Aux élections législatives de 1945, le Parti Communiste Français (PCF) obtint 26,2 % des suffrages et devint le premier parti politique de France. Le PCF est la seule organisation qui pourrait se réclamer de la même détestation de l’argent que l’église catholique qui, selon Thomas d'Aquin « voit dans l'argent une menace, car il peut devenir un but plus qu'un moyen. » Le Pape Pie XI a cependant condamné avec fermeté le communisme qu'il qualifia d'« intrinsèquement pervers ». Il faudra attendre bien longtemps pour qu’une certaine convergence soit reconnue lorsque le Pape François déclara : « Les communistes, ce sont les chrétiens. »
Mais les démocraties occidentales vont se détacher peu à peu de leur histoire chrétienne pour s’imbiber des pratiques politiques et sociales de leur allié américain : l’argent va regagner la première place dont on avait eu tant de mal à le déloger.
Un homme d’État profondément chrétien avait réussi à mettre la France au-dessus de la barbarie qui sévissait sur l’Europe. Il avait ensuite su imposer ce que tout dirigeant doit faire : demander des efforts à ses concitoyens pour qu’ils aient la liberté de choisir leur destin au milieu du monde. Les efforts cessèrent à son départ et ce sera le dernier épisode avant une américanisation globale : la séduction propre à Lilith permit de transformer le peuple qui croyait en un sacré en un troupeau fasciné par l’argent.
Les dirigeants des démocraties transformèrent en populistes ceux qui souffraient du fait que l’on privilégiait la jouissance de quelques uns à la justice pour tous : abandon des secteurs industriels même ceux des technologies dites du futur, fuite éperdue des privilégiés pour chercher la croissance et les profits en Chine ou ailleurs, pauvres se trouvant en concurrence avec plus miséreux qu’eux venus d’ailleurs. Plutôt que de se consacrer à l’utile, toutes les parades amoureuses furent conduites pour donner le goût de l’inutile aux classes laborieuses. Google, Facebook et les technologies associées servent essentiellement à redonner par la contrainte le leadership aux Etats-Unis en laissant penser à des post-ados qu’ils changent le monde.
C’est la constitution d’un rapport de forces en faveur des puissances du passé qui importe plus que solutionner les vertigineux défis à l’échelle de la planète. Et c’est l’argent, le seul argent, et non plus le bagage universitaire, le talent littéraire, le dévouement, qui impose les diktats.
La séduction est employée pour convaincre les déshérités de le rester, tout en confiant chaque jour davantage de pouvoirs aux plus fortunés responsables des désastres actuels : les guerres au Proche et Moyen Orient alimentées par le soin des occidentaux en déversant des flots ininterrompus d’armes aux alliés d’un jour et aux ennemis du lendemain, un acharnement à produire des produits médiocres, de courte durée de vie mais peu chers afin de masquer la baisse de pouvoir d’achat des plus démunis, une scandaleuse ruée pour spéculer sur les biens immobiliers, une honteuse frénésie à ne plus savoir produire qu’une envahissante bureaucratie secteurs privé et public confondus, un conditionnement des masses en transformant les individus en vibrions colériques prompts à nuire à leurs compagnons d’infortune plutôt qu’à se retourner contre les responsables de leur condition…
Il est souvent postulé que les peuples ne sont pas à la hauteur des élites, d’autres, plus rares, pensent que ce sont les élites qui ne sont pas à la hauteur du peuple. Les politiques menées depuis plusieurs décennies, au-delà des tumultes électifs qui ne font que cacher l’essentiel, ont toutes concourues à déraciner le sacré au profit du profane rémunérateur. Comme illustration, en France, durant les trente dernières années, la part des bénéfices versée comme dividendes aux actionnaires a plus que doublé.
Une « théorie » guide l’ensemble de l’élite : seule la fortune permet de donner les moyens de domination nécessaires pour organiser le travail des autres. Tout ce qui a permis l’émancipation des classes populaires (le système de sécurité sociales, les syndicats, les services publics…) doit disparaître au nom de cette « nouvelle » modernité qui privilégie les privilégiés. C’est le choix de Lilith contre la Raison, l’Intelligence, le courage, le désintéressement, l’art, la créativité, la culture…
Lilith veille et entoure chacun de ses envoûtements 2.0 : la vérité doit disparaître ensevelie sous le clinquant des apparences, apparence de justice, apparences de solutions techniques, apparence d’autorité, apparence de démocratie. Une société ne se bâtit pas sur des simulacres qui peuvent pour le mieux dissimuler une mort qui s’annonce. Le monde ne sera pas sauvé par des rapports de force plus brutaux, par plus de brutalités, plus de ventes d’armes, plus d’injustices, plus de férocité (même si on la travestit avec les masques de la haute technologie).
L’Amour est la seule voie possible pour reconstruire un monde vivable.


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