jeudi 22 septembre 2011 - par Robert Branche

Lutter contre l’incertitude, c’est lutter contre la vie

J'entends de partout des discours de peur au sujet de l'incertitude. Or elle est le moteur du vivant, et nous devons apprendre à diriger en en tirant parti, au lieu de lutter contre elle.

Depuis qu’elle est apparue, la vie avance de possibles en possibles. Ainsi que nous l’avons vu, ceci se traduit constamment depuis le début par un accroissement de l’incertitude. Plus l’univers se développe, plus il se complexifie et moins on peut facilement prévoir les évolutions futures : trop d’interactions entre trop de paramètres, trop de phénomènes régis par des lois du chaos ; impossibilité de connaître parfaitement les conditions initiales ; présence de la vie et de l’auto-organisation, capacité du monde animal à construire des stratégies adaptatives, apparition de l’homme et de son libre arbitre,…

Cette dérive vers plus d’incertitude va se poursuivre, aucune raison qu’elle ne s’inverse. Au contraire, si l’on zoome sur l’évolution au cours du dernier siècle, on va vers encore plus de complexité, plus d’interdépendance et plus de flou : nous sommes entrés dans l’hypercomplexité.

1. Nous sommes tous connectés et co-dépendants

Grâce au langage, nous avons appris à manipuler des concepts et des représentations, et à construire des interprétations. Grâce à l’écriture, nous avons pu stocker de l’information non plus seulement dans notre mémoire personnelle, mais aussi dans un support externe, début d’exodarwinisme mental en reprenant la terminologie de Michel Serres. Grâce à l’imprimerie, ce stockage externe a gagné en puissance avec la multiplication facilitée par la reproduction.

Ce processus se poursuit avec l’arrivée des technologies de l’information :

  • - Elles viennent donner une toute nouvelle puissance au stockage de l’information : nous sommes constamment à un clic tant de la sauvegarde que de l’accès, et on peut stocker aussi bien de l’écrit et de l’image que du son. Le coût du gigaoctet s’effondre et devient de plus en plus une commodité dont la charge tend vers zéro. Ce stockage se fait maintenant sur le réseau et, grâce à l’indexation, aux liens RSS et aux moteurs de recherche comme Google, l’accès est facile et immédiat quel que soit l’endroit où l’on se trouve.
  • - Elles nous connectent progressivement tous, individus comme systèmes : le monde devient progressivement une grande toile réticulée qui nous prend dans ses filets. Tout peut se propager : comme la toile d’une araignée vibre à la moindre proie qui se prend dans les mailles, nous résonnons au moindre aléa.
  • - Chacun peut vivre intellectuellement des situations sans avoir à les expérimenter physiquement : chacun peut avoir un avatar et circuler dans le cyberespace pour y interagir avec d’autres excroissances virtuelles. Le développement des systèmes experts facilite l’élaboration de scénarios et la construction de représentations : il est possible de traiter une quantité de plus en plus grande d’informations, de structurer automatiquement des analyses et des synthèses à partir de ce traitement, d’élaborer des représentations de ces résultats plus facilement manipulables dans l’esprit humain.

Vers quel système d’organisation allons-nous ? A quoi va ressembler demain ce « neuromonde » en train d’émerger ?

Personne ne le sait vraiment. Simplement, ce sera un monde où il sera très difficile de démêler les fils, où une action en un point pourra se répercuter partout. Toutes les crises récentes témoignent de ce flou qui nous envahit de plus en plus.

2. Tout est dans tout, et réciproquement

La croissance de la population humaine s’est brutalement accélérée : en cinquante ans, nous venons de passer de deux milliards et demi d’hommes à six milliards, alors que nous n’étions qu’un milliard, il y a deux cents ans, et deux cent cinquante millions, il y a mille ans. Demain, en 2050, nous serons probablement neuf milliards.

Dans le même temps, l’impact de chacun de nous est démultiplié par tous les outils mis à notre disposition : grâce aux « objets-monde », il suffit de quelques hommes pour agir sur le monde tout entier. (1)

Résultat, comme l’écrit Michel Serres, « nous dépendons enfin des choses qui dépendent de nous. (…) Ladite mondialisation me paraît aujourd’hui au moins autant le résultat de l’activité du Monde que des nôtres. » (2)

Qu’est-ce à dire ? Que nous sommes pris dans les mailles de l’effet de nos propres actes, que la boucle d’interaction entre l’action et ce sur quoi on agit devient prépondérante. Témoins les débats actuels sur le climat et le réchauffement de la Terre, l’eau, la pollution, l’énergie…

Conséquence, l’horizon du flou se rapproche et il devient de plus en plus aléatoire de voir précisément au-delà d’un horizon proche. Très vite, nous ne pouvons au mieux que prévoir les grandes tendances, et non plus les évolutions précises.

Plutôt que parler d’horizon de flou, je devrais parler de flou progressif : plus je m’écarte du présent, moins je vois clair. A un moment, le flou est tel que je ne perçois plus que les grandes lignes.

3. L’incertitude est plus que jamais notre avenir certain

Dans Penser l’incertitude, Pierre Gonod propose une typologie de la prévision entre quatre catégories :

  • « Type 1. Prévision à contenu déterministe, et quasi-mécaniste. C’est le domaine de la certitude. Il s’agit de processus dont les lois de transformations ou de mouvements sont connues et quantifiables. (…)
  • Type 2. Prévision aléatoire, stochastique. Là aussi les lois de transformation sont connues ainsi que leurs équations conditionnelles. La connaissance des corrélations, des coefficients d’élasticité, permet de prédire les alternatives futures dans le temps avec leurs probabilités de réalisation. (…)
  • Type 3. Certitude qualitative et incertitude quantitative. L’orientation des processus est connue mais ne peut être assortie d’un jeu de probabilités de leur réalisation. (…)
  • Type 4. Incertitude qualitative et quantitative. Il est impossible de connaître les alternatives des futurs »

 Cette typologie est utile pour préciser les conséquences de ce glissement vers plus d’incertitude :

  • - Il n’y a quasiment plus de situations de type 1 : la présence des boucles de rétroaction et la densité des interactions rendent rares les cas où l’on peut prévoir de façon certaine ce qui va se passer. En fait, ces situations ne se rencontrent que dans le très court terme. Le plus souvent à l’horizon du budget, c’est-à-dire un an à l’avance, on est déjà dans le type 2.
  • - Pendant longtemps, on a cru que, à un horizon de trois à cinq ans, horizon classique pour la réflexion stratégique, l’évolution d’une entreprise était de type 2 : on était capable non seulement de comprendre quelles étaient, à partir de la situation actuelle, les évolutions possibles et d’en déduire des scénarios, mais aussi de les probabiliser et ainsi d’encadrer le futur. Il n’en est rien. Ainsi que j’y reviendrai en détail dans la deuxième partie, la stratégie relève au mieux du type 3. Le type 2 est devenu celui des prévisions à court terme, et singulièrement celui du budget.
  • - Le type 3 est devenu le type dominant, celui qui commence dès que l’on a franchi l’horizon du flou, dès que l’on est sorti de ce futur proche dans lequel on peut prévoir ce qui peut arriver. C’est le monde des possibles : je peux avoir une idée de ce qui est susceptible de se produire, élaguer en définissant des zones impossibles, préciser des chemins, mais je ne peux pas savoir lequel sera suivi. Au mieux, je peux éventuellement dire qu’un chemin est plus facile et donc par là davantage possible qu’un autre.
  • - Le type 4 est celui du flou absolu. La réflexion n’a plus alors aucun point d’appui : rien ne peut même pensé à l’avance. On ne peut que constater a posteriori ce qui s’est passé.

Finalement, le champ de l’action se fait de plus en plus dans des situations de type 2, celui de la réflexion dans le type 3 :

  • - On probabilise l’effet à court terme de ce que l’on entreprend, ce qui implique qu’il faut suivre attentivement ce qui se passe et l’effet réel qui a émergé,
  • - On dessine des futurs possibles, et, au mieux on « sent » vers quoi on pourrait aller.

*

* *

Ainsi, non seulement l’incertitude est irréductible, mais elle se développe de plus en plus vite : au fur et à mesure de l’avancée du monde, l’horizon du flou se rapproche et l’incertitude s’accroît.

Elle est le moteur du vivant : c’est le flou qui permet à tous les sous-systèmes de s’ajuster. Elle est donc à la fois le résultat de ce bricolage, et la condition nécessaire à cette adaptation constante. Encourager la vie, accroître les chances de survie et se rendre davantage résilient, ce n’est pas chercher à diminuer l’incertitude, c’est au contraire chercher à l’accroître. Lutter contre l’incertitude, c’est lutter contre la vie.

Si l’équipe de direction cherche à limiter l’incertitude, focalise son énergie sur la prévision, et s’organise par rapport à ce futur théorique, elle va contre la vie et fragilise son entreprise.

Si l’équipe de direction apprend à vivre avec l’incertitude et à s’en servir, centre ses efforts sur la compréhension en profondeur de la situation actuelle et des courants immédiats, et construit une stratégie résiliente originale, c’est-à-dire capable de s’adapter aux aléas et saisissant les nouvelles opportunités, elle va dans le sens de la vie, renforce son entreprise et créera durablement plus de valeur.

 (Extrait du livre "Les mers de l'Incertitude")

  1. 1. « Notre savoir-faire s'adonne, de plus, depuis un temps assez récent, au façonnage des objets-monde. Un satellite, pour la vitesse, une bombe atomique, pour l'énergie, l'Internet, pour l'espace, les résidus nucléaires pour le temps... voilà quatre exemples d'objets-monde. » (Michel Serres, Hominescence, p.205)
  2. 2. Michel Serres, Le temps des crises, p.36 et 5


12 réactions


  • chapoutier 22 septembre 2011 11:11

    l’incertitude est une autre façon de désigner le point de singularité.

    on n’ est pas plus avancé pour autant.


  • emmanuel muller emmanuel muller 22 septembre 2011 16:55

    Dommage que ça soit une pub. smiley

    Le sujet est réjouissant, mais a vouloir baliser et classer l’incertitude en en répértoriant les type de prospective ... vous faite pas un peut la même choses ?

    Il me semble que le seul point de sortie de ce sujet c’est comment le neuro-monde (comme vous dite) doit se connecter au présent.
    Le reste est passionnant, mais c’est de la prospective sur les bases de la formalisation des approches globales qui datent du siècle dernier (structuralisme, cybernétique, holisme, etc).

    Lutter contre l’incertitude c’est inhérent a la nature de l’humain qui pratique l’abstraction. C’est tenter de freiner l’évolution pour continuer a prévoir qui est contraire à la vie, et actuel.
    Mais comment on fait autrement ?
    Par exemple :
    Comment diffuser l’information tout en pratiquant la rétention d’information pour en tirer profit ?
    Comment vendre sa capacité de conseil tout en réservant ces conseil aux directions ?
    Curieuse situation. Vers quel système d’organisation allez-vous ?

    Je ne vous la reproche pas, je trouve juste que cet énoncé intéressant ne semble bordé d’aucune bribe de solution nouvatrice.


    • Robert Branche Robert Branche 22 septembre 2011 17:23

      Tout d’abord c’est plus un long extrait qu’un pub : rien ne vous oblige à lire mon livre, et il y a aussi beaucoup de contenus gratuits sur mon blog !


      Vous avez raison de dire que, jusqu’à présent, nous avons toujours cherché à lutter contre l’incertitude, mais je ne crois pas que ce soit « dans la nature de l’homme ».
      Pour moi, c’est le défi central actuel : accepter l’incertitude en comprenant qu’elle est le moteur du vivant et la meilleure garante de notre liberté et notre créativité. Et alors, non plus lutter contre elle, mais vivre avec elle en prenant appui sur elle.

      Vous m’interrogez sur le système d’organisation que je propose et sur mes réponses à ces questions, pour ne pas vous renvoyer à mon livre, je vous conseille de parcourir mon blog où vous trouverez les éléments principaux de mon approche. Vous pouvez aussi allez lire un article assez long qui est paru dans ParisTech Review (accès gratuit)

    • emmanuel muller emmanuel muller 28 septembre 2011 21:18
      « Vous m’interrogez sur le système d’organisation que je propose et sur mes réponses à ces questions »
      Pas exactement, je vous titille sur ce qui apparaît de votre modèle personnel, pas celui que vous proposez aux autres.

      Il m’apparaît comme un peut contradictoire avec l’idée défendue par ce que drôlement arque bouté sur le gain prévisible, celui du chemin le plus court.

      C’est plus une critique ludique que méchante, pour vous faire relever le défi de votre propre logique face a vos affirmation, mais le système qui transparaît de votre façon de gérer vos affaire semble pas trop lutter pour la vie.


  • nonobstant2000 22 septembre 2011 19:41

    bonjour à tous, Nonobstant2000 -petit nouveau,


    au fur et à mesure de l’existence l’incertitude est forcément perçue comme quelque chose allant quasiment de soi, et qui en fait se passe de notre consentement. Mais c’est une Légende. La Fatalité n’existe pas, elle est toujours « motivée », que ce soit par nos propres lacunes, ou bien par les intentions de tierces personnes.

    L’écrivain Raymond Carver a dit « En écriture comme dans la vie, bannissez le flou », et je cautionne ceci complètement, car dès que l’on arrive à nommer une abstraction, ou quelque autre chose d’informel, alors on peut se positionner.

    Je crois au contraire à un idéal de Maîtrise, surtout quand il est question de Responsabilités. Sinon quoi ? On construit des centrales atomiques sur des failles sismiques, et quand ça pète on met ça sur le dos de la « sélection naturelle » ?

  • Tony Pirard 23 septembre 2011 00:38

    Incertitude fait part de notre vie !En...« Étaient des Dieux Astronautes ».Des principaux demandes étaient :
     D’où nous vennons ? Pour où nous allons ? Personne sait rien,nous n’avons certitude de rien sont tout petites suppositions.

     Les plus intéressant c’est que cette incertitude que fait la vie être intéressant... !. Lamartine disait..."Ne pourrons-nous jamais sur l’océan de âges/Jeter L’ancre un seul jour ?

     Enfin,je peux dire ,serait un vrai...ennui si nous puissons savoir ce que va trouver....


    • amipb amipb 23 septembre 2011 06:56

      Détrompez-vous. Cette époque est une chance car elle donne l’opportunité à l’homme de changer radicalement son comportement, de comprendre combien les désirs égoïstes entraînent la ruine du monde.

      Quant à la sagesse des hommes, elle reste très présente, mais il n’y a, pour le moment, que peu de gens pour l’écouter. Et surtout pour la comprendre.


  • babadjinew babadjinew 23 septembre 2011 10:52

    Il fut un homme, il y a quelques siècles qui trouvait une voie pour répondre à l’incertitude. Il nous donna même des pistes pour tendre vers cette réponse.


    Boudha il fut nommé, et l’HARMONIE fut sa quête. Parait qu’il aurait réussi.........

    A choisir, je préfère une quête qui tend vers un objectif, plutôt que subir les mouvances d’un océan chaotique dans lequel seul le hasard des flux avancer ou reculer me ferait.

     

  • yann 29 septembre 2011 21:44

    article qui donne à réfléchir

    mais qui s’effondre au dernier paragraphe quand vous révélez l’intérêt de l’incertitude au domaine de l’entreprise, et notamment cette dernière phrase qui, au lieu de conclure, ouvre un immense chantier, celui des mots, de leur vol, des pratiques économiques, quand vous parlez de :
    « Si l’équipe de direction apprend à vivre avec l’incertitude et à s’en servir,....... saisissant les nouvelles opportunités, elle va dans le sens de la vie, renforce son entreprise et créera durablement plus de valeur. »

    OPPORTUNITE et VALEUR deux termes dont on pressent le sens qu’ils peuvent avoir pour une entreprise sur le plan économique, et les conditions qui y sont attachées, dont les règles du jeu biaisées et mal définies, génèrent leur propre tyrannie sur les hommes et leur milieu

    personnellement la tâche, loin de toute opportunité personnelle, consisterait d’abord à résister aux implicites économiques réducteurs véhiculés par l’usage ambigü de ces termes

    je rejoins donc emmanuel muller, on pressent votre propre intérêt professionnel et symbolique derrière cette profession de foi

    l’incertitude, une façon de renouveler la main invisible ?


    • Robert Branche Robert Branche 30 septembre 2011 00:49

      Vous avez tout à fait raison que ce sujet dépasse celui de l’entreprise, et c’est d’ailleurs pourquoi, dans d’autres articles, j’aborde plus largement la société.

      Mais l’objet de cet article est centré sur l’entreprise et sur ceux qui la dirigent. Donc il y a effectivement un intérêt professionnel qui est en phase avec ce que je crois, car il n’y a pas de distance entre les deux : je fais uniquement ce à quoi je crois...

  • yann 29 septembre 2011 21:46

    certes, l’intérêt du lâcher prise

    mais il faut un minimum de sécurité (au sens social et affectif) pour se le permettre

    de quelle marge de manoeuvre dispose celui qui, élément de base de la grande machine économique, vit au rythme de la nécessité, au jour le jour, ou pire celui qui survit de débrouille et de charité ?


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