Ma rencontre avec Albert Camus (suite)
Pendant trois ou quatre jours, chaque fois que mon téléphone sonnait, je décrochais aussi vite que dégainait Lucky Luke, le fameux cowboy de la bande dessinée dont, enfants, nous ne nous lassions pas. Malheureusement, il n’y eut pas de coup de fil m’annonçant l’interview et le passage sur la chaîne française F 24. Une sorte de déception s’empara de moi. Car, en vérité, j’aurai aimé faire cette interview. J’aurai aimé être un jour sous les feux de la rampe.
Une petite mise au point s’impose : à cette époque, j’étais chirurgien à plein temps à la clinique où j’assurais des consultations et le bloc opératoire (urgences et chirurgie à froid). Par ailleurs, ici, je pouvais, lorsque l’activité chirurgicale me le permettait, me payer le luxe de lire la presse quotidienne (El Watan et le Soir d’Algérie). Je me régalais aussi des mots croisés proposés par ces deux quotidiens à tel point que je suis devenu un cruciverbiste. Ceci pour la petite histoire. Mais, curieusement, je ne lisais pas de livres de littérature. Ni Camus ni un autre auteur.
Plus le temps passait et plus je me rendais à l’évidence : si on ne m’a pas contacté c’est qu’on s’est rendu compte que je n’étais pas vraiment la bonne personne à interviewer. Tout simplement.
Quelques jours après cette « fausse alerte » ou plutôt ce « faux espoir », en feuilletant le journal El Watan, je suis tombé sur un article signé par les deux journalistes qui, finalement, avaient jeté leur dévolu sur des gens connus dans le milieu du livre et de l’édition.
Et comme réponse du berger à la bergère, s’il m’est permis d’user de cette expression, je rédigeai un autre article sur Agora vox dont le titre était « Albert Camus : une histoire de malentendus » :
Je le reproduis tel quel ici.
Le journal algérien « El Watan » a consacré, dans son édition du vendredi 25 décembre, une page spéciale à Albert Camus.
Les deux journalistes Adlène Meddi et Ahmed Tazir ont commencé d’abord par une petite virée au quartier de Belcourt qui a vu grandir Camus. Là, ils ont questionné les habitants du quartier ou des passants qui flânaient sur l’avenue Belouizdad. Mais, oh ! Surprise ! Personne n’avait entendu parler de Camus.
L’image de Camus, jeune étudiant à la fac d’Alger ou gardien de but au Racing d’Alger, s’est, au fil du temps, effacée de la mémoire des plus vieux. Quant aux plus jeunes, ils ne lisent pas. Alors … Camus ? Ça ne leur dit vraiment rien. Acteur, chanteur de Rock ‘n roll ou danseur d’opéra ? Personne n’était en mesure de dire qui était cet homme. Nul n’était en mesure de prononcer ne serait-ce que ces quelques syllabes « é cri vain ». A dire que la seule préoccupation de nos jeunes aujourd’hui c’est le pain quotidien et rien que le pain quotidien. La nourriture de l’esprit, on s’en fout éperdument ! La culture, la littérature, le prix Nobel, tout cela n’intéresse pas grand monde. A Belcourt ou ailleurs. Mais, peut-on les blâmer pour ça tout en sachant que ceci est le résultat d’une école sinistrée ? D’un système éducatif qui n’en finit pas avec ses réformes. En fait, personnellement, je ne blâme pas ces jeunes-là. S’ils ne connaissent pas Camus c’est parce qu’à l’école on ne leur a pas enseigné Camus mais plutôt des poètes de la période préislamique tels que…non, honnêtement, pour ces deux-là, Abou Nouas et El Mutanabbi, j’hésite moi-même à les classer dans une époque précise. Appartiennent-ils vraiment à la période ante islamique comme je viens de le dire ? A l’époque fatimide ? Ou Abbaside ? A dire vrai, je n’en sais rien, j’ai oublié, et je n’ai pas envie de me ré encombrer encore l’esprit avec ces deux lascars de la poésie arabe à cause desquels je n’ai eu que de mauvaises notes en langue arabe lorsque j’étais lycéen. Tenez, en citant ce dernier, il m’est subitement venu à l’esprit une vieille anecdote. Un jour, le prof d’arabe a interrogé l’un des cancres de notre classe. La question portait justement sur Abou Ettayeb El Mutanabbi. « Jeune homme, lui dit-il, parle-moi d’El Mutanabbi ». Visiblement, l’élève n’avait pas préparé son cours. Alors, après un petit instant d’hésitation, il lâcha : « Cheikh, oualah, ana douman’t mâah bach netkalmlek âalih ! » (1) Et, comme on s’y attendait, le zéro s’était imposé de lui-même. L’élève avait sportivement et flegmatiquement accepté sa note.
Il faut dire que parmi les gens interrogés, seul celui qui occupe actuellement le petit appartement de « deux pièces » situé au 124 de l’avenue Belouizdad (là où créchait misérablement Albert pendant sa jeunesse) a pu répondre plus ou moins correctement à la question. Et ceci pour une raison simple : il est souvent sollicité par des étrangers qui viennent se rendre compte par eux-mêmes des conditions dans lesquelles vivait « l’homme révolté ». Forcément donc, on lui susurrait quelques bribes d’information concernant le personnage et son œuvre.
Il est vrai qu’à cette époque, les « Arabes » habitaient sur les hauteurs de Belcourt, à Laakiba, et ne côtoyaient pas assez les « Roumis ». Même pas ceux de condition sociale modeste. Un mur psychologique séparait les deux communautés. Et, rares étaient les algériens de « souche » (pour utiliser un mot en vogue actuellement en France) qui fréquentaient les bancs du lycée Bugeaud ou de la fac d’Alger où Camus avait fait ses études. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que Camus a quitté l’Algérie bien avant le déclenchement de la guerre d’Algérie.
Dans le quartier, rien n’a changé depuis cette époque. Les escaliers qui mènent à l’appartement sont toujours mal ou pas éclairés. « La rampe existe toujours. Les cafards aussi. » Dans ce quartier, l’Histoire semble s’être arrêté. Aux années de l’époque coloniale. Le seul changement dans le décor c’est le teint basané et les cheveux frisés des occupants du quartier. Et c’est mieux qu’il en soit ainsi. Reste à espérer que les pouvoirs publics prendront le plus tôt possible l’initiative de transformer cet appartement en une sorte de musée que les fans de Camus, ceux qui veulent en faire une icône algérienne, viendront visiter de temps à autre. Car, aucun doute là-dessus, la « Panthéonisation » de Camus va donner un coup de fouet au tourisme culturel dans ce quartier d’Alger.
Déçus peut-être de n’avoir pas pu étancher leur soif en matière de Camus, et ce dans le quartier même où celui-ci avait vécu, nos deux journalistes se sont ensuite retournés vers des hommes qui ont un rapport certain avec le livre et donc avec la littérature. Mais, là aussi les avis sont partagés. Si pour le premier, libraire de son état, Camus n’est rien d’autre qu’un « écrivain français d’Algérie », pour le second (Sofiane HADJADJ), éditeur, « Camus fait partie du patrimoine littéraire algérien ». C’est ainsi que je le vois personnellement.
Mais, le must du must de cette page spéciale « Albert Camus » reste l’interview de José Lenzini qui est, selon les journalistes, l’un des spécialistes d’Albert Camus. Alors, écoutons-le : « Les Algériens attendaient, sans doute, de Camus qu’il soit aux côtés des révolutionnaires qui, à partir de novembre 1954, luttèrent pour l’indépendance. Deux raisons au moins faisaient qu’il ne pouvait se joindre à eux... D’abord, il ne croyait pas à la possibilité des différentes communautés de se retrouver dans l’harmonie d’une indépendance, qui lui paraissait vouée à de grosses contradictions du fait de son « usurpation » par le FLN. Camus croyait plus à une fédération, qui aurait une autonomie avec la France et qui pourrait s’en détacher progressivement. En cela, il se sentait beaucoup plus proche des thèses de Messali Hadj dont il fut proche, entre 1935 et 1937, alors qu’il militait au PCA.
Il quitta le parti estimant que le PCF était beaucoup trop en retrait par rapport aux aspirations des Algériens, celles d’une réelle égalité des droits. Il trouvait indécent que le projet Violette -qui d’ailleurs n’arriva pas au Parlement- se contentait de proposer la nationalité française à 60 000 Arabes « méritants » alors que le pays en comptait 6 millions. D’autre part, la mère de Camus vivait à Belcourt et ne voulait pas quitter ce « quartier pauvre » auquel Albert Camus était également très attaché. Il savait qu’elle pouvait être victime d’un attentat aveugle et ne pouvait imaginer (qui l’aurait d’ailleurs fait ?) d’aider ceux dont les armes auraient pu tuer sa mère. Il a dit, juste après l’obtention du Nobel : « j’aime la justice mais je défendrai ma mère avant la justice ». Qui donc d’entre nous aurait pu faire un choix différent ? Interrogé à propos de cette fameuse phrase, le président algérien Bouteflika avait répondu : « n’importe lequel d’entre nous aurait fait la même réponse. Ce qui prouve que Camus est des nôtres ».
(1) Prof, je n’ai pas joué aux dominos avec lui. Par conséquent, je ne peux vous réciter sa biographie.
Les premières réactions à cet article sur Agora vox ont été encourageantes. Le premier commentaire, par exemple, fait par un certain Joël P, est un remerciement : « Merci pour ce point de vue original sur Camus l’algérien », m’avait-il dit. Remarquez bien, qu’il a parlé de « Camus l’Algérien ».
Je ne voulais pas passer à la critique d’Albert Camus à ce stade-là de mon récit. Je voulais laisser cela en dernier lorsque j’aurai à aborder au moins deux de ses livres à savoir « La Peste » et surtout « L’étranger » qui a fait et fait encore couler beaucoup d’encre. Car, que l’on veuille ou non, de mon point de vue « L’étranger » reste l’œuvre la plus importante de Camus. C’est ce livre dont tout le monde parle. En effet, quand on évoque Albert Camus, c’est « L’étranger » qui vient en premier à l’esprit.
Mais la critique, celle que presque tous les Algériens opposent à Albert Camus, est là, en bas de cet article sur Agora vox et émane d’un certain Senatus populusque (beaucoup d’internautes se cachent derrière des pseudonymes et on ne peut, malheureusement, pas le leur reprocher). Elle est intéressante à reproduire intégralement ici car c’est ce que je comptais faire de toute façon comme reproche à mon auteur préféré de mes années de lycée. Elle est parfaitement calibrée, si j’ose dire :
« Albert Camus à Stockholm devant des étudiants suédois :
Après avoir évoqué l’objection de conscience et le problème hongrois, de lui-même Camus lança l’invite non déguisée : « Je n’ai pas encore donné mon opinion sur l’Algérie, mais je le ferai si vous me le demandez. » Camus affirma la « totale et consolante liberté de la presse métropolitaine. Il n’y a pas de pression gouvernementale en France, mais des groupes d’influence, des conformistes de droite et de gauche. Croyez-moi, c’est ma conviction la plus sincère, aucun gouvernement au monde ayant à traiter le problème algérien ne le ferait avec des fautes aussi relativement minimes que celles du gouvernement français. »
Un représentant du FLN à Stockholm demanda alors à Camus pourquoi il intervenait si volontiers en faveur des Européens de l’Est mais ne signait jamais de pétition en faveur des Algériens. À partir de ce moment le dialogue devint confus et dégénéra en un monologue fanatique du représentant du FLN, qui lança slogans et accusations, empêcha l’écrivain de prendre la parole, et l’insulta grossièrement. [...] Camus parvint enfin, non sans peine, à se faire entendre. « Je n’ai jamais parlé à un Arabe ou à l’un de vos militants [du FLN] comme vous venez de me parler publiquement ... Vous êtes pour la démocratie en Algérie, soyez donc démocrates tout de suite et laissez-moi parler ... Laissez-moi finir mes phrases, car souvent les phrases ne prennent tout leur sens qu’avec leur fin. »
Après avoir rappelé qu’il a été le seul journaliste français obligé de quitter l’Algérie pour avoir défendu la population musulmane, le lauréat Nobel ajouta :
« Je me suis tu depuis un an et huit mois, ce qui ne signifie pas que j’ai cessé d’agir. J’ai été et suis toujours partisan d’une Algérie juste, où les deux populations doivent vivre en paix et dans l’égalité. J’ai dit et répété qu’il fallait faire justice au peuple algérien et lui accorder un régime pleinement démocratique, jusqu’à ce que la haine de part et d’autre soit devenue telle qu’il n’appartenait plus à un intellectuel d’intervenir, ses déclarations risquant d’aggraver la terreur. Il m’a semblé que mieux vaut attendre jusqu’au moment propice d’unir au lieu de diviser. Je puis vous assurer cependant que vous avez des camarades en vie aujourd’hui grâce à des actions que vous ne connaissez pas. C’est avec une certaine répugnance que je donne ainsi mes raisons en public. « J’ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s’exerce aveuglément, dans les rues d’Alger par exemple, et qui un jour peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice. » Cette déclaration fut ponctuée d’ovations.
Propos recueillis par Dominique Birmann, Le Monde, 14 décembre 1957 [À l’occasion de la remise à Albert Camus de son Prix Nobel de littérature].
En écrivant cet article sur mon support électronique préféré (Agora vox), c’était, en fait, une façon bien particulière, à moi, de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Et puis avec le travail et les activités partisanes au sein du parti politique, Jil jadid, auquel j’ai adhéré, euh…, j’allais dire corps et âme, Albert Camus était devenu, je l’avoue aujourd’hui, le cadet de mes soucis. Je continuais cependant à lire et à écrire des articles sur des journaux électroniques, entre autres sur Algérie patriotique. Sur ces deux supports médiatiques, j’abordais, en fait, des sujets très variés allant de la politique à des questions de médecine ou d’ordre sociétal.
En 2014, j’ai renoué avec Albert Camus. D’une manière, je dirai, inattendue. En fait, c’était lors de la tenue, à Alger, du salon international du livre algérien (SILA).
Une petite digression avant de revenir au Sila.
Il faut dire qu’en Algérie, le livre est considéré comme le parent pauvre de la culture. On ne semble pas y attacher une grande importance. Sans entrer dans de menus détails, je crois que, beaucoup de gens, même parmi ceux qui sont censés gérer ce secteur, la culture est synonyme de chant, de danse et de folklore. Quant au livre, il n’intéresse pas grand monde ; il vient en dernier lieu.
Pourquoi ?
Je prends le risque d’avancer une petite explication.
Cette explication pourrait sembler trop simpliste, tirée par les cheveux et ne fera certainement pas le consensus parmi « les gens du livre », mais, je tente le coup quand même. Ne dit-on pas que « qui ne tente rien, n’a rien » ? Elle se résume, selon ma propre opinion, en quelques mots : probablement par défaut de lecteurs. Ce constat est fait particulièrement depuis l’intrusion dans les foyers algériens de l’Internet. Ma génération, qui fréquentait les bancs de l’école dans les années 1970/ 80, époque ou cette technologie de l’information et de la communication n’existait pas encore, lisait. Et elle lisait beaucoup. Celle d’aujourd’hui, pas que je sache. En tout cas, il ne m’arrive pas de voir, dans les bus ou dans le métro à Alger ou ailleurs, les gens en pleine concentration sur la lecture de livres ou de romans… même à l’eau de rose.
On ne s’intéresse pas au livre, par paresse d’esprit ? Allez savoir.
Pourtant, la population algérienne est majoritairement jeune et de plus en plus instruite. Les lycéens et les universitaires, toutes branches confondues, se comptent par millions. Logiquement donc, les potentiels lecteurs devraient se compter par millions, eux aussi.
La lecture est un fait de société, un mode de vie, une culture, un acte civilisationnel, et c’est, apparemment, ce qui manque à nous autres Algériens.
C’est ce qui expliquerait qu’un seul salon lui soit dédié annuellement, contrairement à ce qui se passe ailleurs, notamment en France où il existe une multitude de manifestations et de multiples prix littéraires.
Alors, où est la faille, me diriez-vous ? That is the question, pour sortir, momentanément, de la langue française. Mais, de toute façon, comme le dit l’adage « chassez le naturel, il revient au galop ». J’y reviens donc. Le français est notre « butin de guerre », pour reprendre l’écrivain Kateb Yacine. Qu’on le veuille ou non, pour au moins une autre génération, les Algériens garderont encore ce butin. Mais, là, je ne parle pas spécifiquement du livre en français, de la littérature algérienne d’expressions française. Le problème concerne aussi les arabophones, qui sont de plus en plus nombreux mais qui ne sont pas, eux aussi, attirés par le livre.
En somme, que l’on soit francophone ou arabophone, on bute sur le même problème, la même inertie sociale : manque de volonté et d’incitation à la lecture.
Ce salon se tient toujours au même endroit, au Palais des expositions, connu communément sous l’appellation de « la foire » qui se trouve, en fait, dans la banlieue est d’Alger, plus exactement à « Pins maritimes » relevant de la commune d’El Mohammadia.
D’ailleurs, personnellement, j’avais déjà souligné ce problème dans un article sur Agor vox, en 2007.
Sous le titre de « A quand un SILA à M’Sila », je revendiquais, en quelque sorte, la tenue de ce salon du livre dans d’autres villes de l’Algérie, et cela pour ne pas pénaliser la majorité de nos concitoyens qui, eux aussi, avaient droit à la lecture et donc à la culture.
Il est vrai que l’organisation d’une telle manifestation internationale nécessite beaucoup de moyens matériels, une logistique sans faille pour assurer un bon accueil à tous les participants étrangers et pour pouvoir les loger dans des conditions acceptables. Or, il est connu que certaines villes de l’intérieur du pays manquent cruellement d’infrastructures hôtelières de haut standing. C’est peut-être ce dernier point qui dissuade les responsables du SILA de sortir d’Alger.
Grosso modo, je vous donne, ici, un petit aperçu de cet article consacré au SILA où, jusqu’alors, je n’avais jamais mis les pieds. Je rappelle que cet article date de 2007, autrement dit, il y a un bail maintenant.

