samedi 23 mai - par GHEDIA Aziz

Ma rencontre avec Albert Camus (suite)

Le Sila (12e Salon international du livre d’Alger), qui se tient actuellement à Alger, à la Safex plus précisément, n’est finalement que de la poudre aux yeux. Selon les comptes rendus de la presse quotidienne, il y a, en fait, plus de livres de propagande religieuse que de littérature proprement dite.

Quant aux livres parascolaires, ils se taillent la part du lion. Cela ne nous étonne guère sachant que les programmes scolaires tels qu’ils sont conçus actuellement par le ministère de l’Education nationale ne répondent pas, mais alors pas du tout, ni à l’attente des enseignants ni à celle des élèves eux-mêmes. Par les temps qui courent, le marché du "livre parascolaire" est devenu d’ailleurs plus que lucratif. Il n’y a qu’à voir, à chaque rentrée scolaire et même au-delà, les librairies qui sont prises d’assaut par les parents d’élèves pour se rendre compte que ces livres parascolaires sont très appréciés et se vendent, par conséquent, comme des petits pains.

Pour ne pas laisser les lecteurs sur leur faim, voilà comment se terminait mon article sur le Sila de 2014 :

« Le Sila de cette année a été marqué par un incident très fâcheux qui mérite d’être rapporté aux lecteurs d’Agora vox et à ceux qui s’intéressent, d’une façon ou d’une autre, à l’actualité algérienne. En effet, Les Geôles d’Alger de Mohamed Benchicou, sorti en même temps en France et en Algérie, a été interdit d’exposition. Plus que ça, le stand où celui-ci devait présenter son livre a été fermé, cadenassé, mis sous scellé par le responsable de ce salon de... l’ire. Oui, j’ai bien dit l’IRE et non pas livre. Il se peut, peut-être, que certains internautes, certains lecteurs trouvent mon humour un peu déplacé mais qu’ils sachent que c’est l’ire qui s’est emparé, à cette occasion, de votre serviteur, qui lui fait dire ces choses-là. Qui le fait parler ainsi. N’ai-je pas dit d’emblée qu’en France on attend avec impatience le lauréat du Goncourt 2007 ? Et que fait-on en Algérie ? On interdit aux écrivains d’exposer leurs œuvres sous prétexte que celles-ci portent atteinte ou risqueraient de heurter la sensibilité de ceux qui tiennent les rênes de ce pays. En fait, ce n’est pas tout à fait ce prétexte-là qui a été invoqué mais... on y est presque. Car, par ces écrits sortis directement de ses tripes, Benchicou dérange. Il menace la sécurité de l’Etat, pense-t-on. Il porte atteint à l’ordre établi, croit-on. De ce livre de Benchicou, je n’ai lu, personnellement, que quelques extraits que celui-ci a eu la gentillesse de mettre à la disposition des internautes sur le site de son journal Le Matin, interdit de parution depuis plus de deux ans maintenant. Et apparemment toute la trame du récit est tissée autour des conditions qui avaient conduit à son arrestation et à son incarcération à la prison d’El Harrach, plus connue sous le vocable terrifiant de "Quatre hectares". Mis à part cela, il n’y a pas, à mon avis, de quoi fouetter un chat. Rien qui n’est plus du domaine public et ce bien avant que Benchicou ne quitte sa cellule "douillette" d’El Harrach. Alors ? Pourquoi cette interdiction, dictée certainement d’en haut, d’un livre qui ne fait que rapporter des faits connus de tous ? Là est la question. Mais, je crois que dans ce pays, le mieux que l’on puisse faire est de faire sienne la formule de M’smar Djeha dont la photo orne justement l’en-tête du Matin : si tu parles tu meurs, si tu te tais tu meurs ; alors parle et meurs. Si tout le monde osait, si tout le monde écrivait, le pouvoir ne pourrait absolument rien faire. Ce livre de Benchicou est pourtant moins compromettant (pour l’auteur, cela s’entend) que celui écrit il y a quelques années et qui lui a valu d’être incarcéré à la prison d’El Harrach : Bouteflika, une imposture algérienne. Alors, pourquoi l’interdit-on » ?

C’est peut-être un peu long comme conclusion, un peu « hors sujet » à mon avis puisque là, d’une manière indirecte, j’avais essayé de montrer du doigt l’atteinte à la liberté d’expression et le harcèlement et l’intimidation des « intellectuels organiques » d’une façon générale et aux hommes de lettres en particulier par les pouvoirs publics de l’époque. En fait, j’aime bien ce concept « d’intellectuels organiques » si cher au communiste et révolutionnaire italien Antonio Gramsci, mais la question que je me pose est celle-là : est-ce qu’effectivement, ça existe ce genre d’intellectuels en Algérie ? 

Je disais donc que la première fois que j’ai foulé le sol du palais des expositions, c’était en 2014. Nous étions au mois de novembre et je devais aller à Alger où j’avais affaire. C’était un vendredi. Ma femme et mes enfants ne m’avaient pas accompagné. J’étais donc seul. Je me rappelle que j’avais pris la route, un peu tôt le matin, vers 6h. A cette époque de l’année, il commence à geler, la nuit, à Bordj-Bou-Arreridj. D’ailleurs, en sortant de chez moi, ma femme ne cessait de me répéter « attention, fais gaffe, le matin, il y a du verglas sur la route ». Et, effectivement, en arrivant du côté d’El Achir, à une douzaine de km de la ville, les bas-côtés de la route où l’herbe persistait encore, étaient verglacés. Je roulais lentement. Et ce n’est qu’en m’engageant sur le tronçon autoroutier récemment ouvert à la circulation que j’augmentai quelque peu ma vitesse. J’étais arrivé à Alger, ou en tout cas à la banlieue est d’Alger (du côté de la cité des Bananiers qui jouxte l’autoroute, vers les coups de 9h.

A cette heure-ci, les Algérois sont encore sous la couette, pensais-je. Pour beaucoup de travailleurs et de fonctionnaires, la grasse matinée du vendredi étant sacrée, l’air matinal d’Alger devint alors respirable et la fluidité de la route, à l’heure qu’il était, une aubaine. Et pas le moindre agent de police de la route en vue. Je roulais à une vive allure. Sans me rendre compte j’étais déjà à l’approche du lieu du Sila. A ce moment-là, subitement, une pensée effleura mon esprit. « Tiens, me dis-je, dans mon for intérieur, pourquoi ne pas faire un petit tour à la foire, histoire de voir comment ça se passe ? » En effet, le fait d’être seul, sans les enfants, était une occasion inespérée, je pourrais prendre mon temps et passer d’un stand à l’autre, et lire la quatrième de couverture, à l’aise, de tout livre qui m’intéresserait…J’étais lancé et absorbé en même temps par mes pensées que j’avais failli rater la bretelle de l’autoroute qui conduit au palais d’exposition. Mais qu’à cela ne tienne ! Mes réflexes étaient encore vifs…Un coup de frein sec, faisant crisser les pneus sur le bitume, et un coup de volant à droite et me voilà engagé sur la bonne direction. Dieu merci, aucun véhicule n’était derrière moi. Sinon, j’aurai été, bêtement, à l’origine d’un accident de la route. Quelques centaines de mètres plus loin et j’arrivai dans le parking réservé aux visiteurs du Sila. Je garai ma voiture et je rejoignis le pavillon où se tenait le salon du livre.

Là, malgré l’heure matinale, l’effervescence était particulière. On aurait dit que tout Alger était là. Il y avait beaucoup de stands dont certains étaient occupées par des maisons d’édition étrangères, notamment françaises, beaucoup d’enfants accompagnés de leurs parents, faisant déjà leurs emplettes de livres, particulièrement du « parascolaire ».

Même les médias audiovisuels étaient présents en force pour couvrir l’évènement.

Comme tout le monde, je commençai alors à me balader entre les différents stands à la recherche de quelques nouveautés littéraires qui pourraient m’intéresser. Tous les stands étaient bien achalandés, bien approvisionnés à tel point qu’on avait l’embarras du choix. Et c’est le moins qu’on puisse dire. A vrai dire, j’avais l’embarras du choix parce qu’il fallait que je tienne compte de ma bourse si j’ose dire. Les livres ne sont pas donnés, hein…

En fin de compte, j’ai pu mettre la main sur quelques livres dont deux de l’écrivain algérien Yasmina Khadra : Qu’attendent les singes et Les anges meurent de nos blessures.

Mais honnêtement, je ne les ai pas encore lus. Ils sont toujours dans un tiroir de ma petite bibliothèque, attendant sagement que je veuille bien y jeter un coup d’œil pour savoir de quoi il s’agit au juste dans chacun d’eux. Mais, il faut dire que je ne suis pas le seul amoureux des livres et de la littérature qui sois dans cette situation paradoxale d’avoir des livres et de ne pas les lire. Umberto Eco, pour l’évoquer encore une deuxième fois, a laissé à la postérité cette citation : « Si, par exemple, nous considérons les livres comme des médicaments, nous comprenons qu'il est bon d'en avoir plusieurs à la maison plutôt que quelques-uns : quand on veut se sentir mieux, alors on va au "placard à pharmacie" et on choisit un livre. Un livre aléatoire, mais le bon livre pour le moment ».

Le jour où je me sentirai mal, le jour où j’aurai des migraines, ou tout simplement le cafard, j’ouvrirai mon « placard à pharmacie ».

En fait, j’avais acheté d’autres livres aussi dont un portait le titre de « Quand les Algériens lisent Camus », un livre écrit par un collectif d’universitaires algériens de la faculté des lettres d’Alger et qui répertorie tous les Algériens, écrivains, journalistes, hommes politiques, en fait tous les intellectuels qui ont eu à écrire quelque chose sur Albert Camus.



1 réactions


  • Mustik 23 mai 12:14

    Salut Abd-El-Azziz

    Je regrette de na pas avoir acheté en 1976, à Alger, cet ouvrage format Bande Dessinée qui relate la guerre d’indépendance algérienne...

    IL avait la particularité de passer sous silence 2 des principaux acteurs :

    - Krim Belkacel ( assassiné à Dresde )

    - Mohammed Boudiaf qui n’avait rien perdu pour attendre son tour

     smiley smiley


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