Ma rencontre avec Albert Camus (suite 7)
Par ailleurs, au niveau de certains stands, on organisait des séances de dédicaces avec les auteurs concernés. Aussi bien Algériens qu’étrangers. Ainsi donc, ça et là, des rassemblements s’étaient constitués, ce qui, forcément, entravait un tant soit peu la libre circulation des personnes. Pour utiliser mon jargon médical, je dirai qu’il s’agissait d’une sorte de « lithiase des couloirs ». Une sorte d’obstruction des couloirs mais de façon involontaire. Force est d’admettre donc que dans ces conditions, il était très difficile de se frayer un passage particulièrement au niveau de certaines maisons d’édition bien connues.
Mais comme j’étais un peu pris par le temps (il fallait que je retourne à Bordj-Bou-Arreridj) l’après-midi même, j’estimai que les 5 ou 6 livres que j’avais achetés étaient largement suffisants. Cela avait en quelque sorte satisfait ma curiosité et surtout étanché ma soif de lire. Le livre « Quand les Algériens lisent Camus » était pour moi, à lui seul, « l’affaire de l’année ».
Après cette acquisition, j’eus, dans mon for intérieur, cette réflexion : « Au large ! Au large, la mer est belle ». Et effectivement, en sortant du palais, la mer, un peu plus bas, s’était montré d’un calme et d’un bleu comme dans ses meilleurs jours de l’été.
Je montai dans ma voiture et sortit, tout souriant, du parking. En moins d’une heure, longeant le front de mer tout en ayant une pensée pour Albert Camus qui, dans sa jeunesse, aimait flâner dans ces lieux, j’arrivai chez moi, à Ain Benian. J’ai traversé Alger, d’est en ouest, comme le ferait une comète par une nuit d’été. Sans m’arrêter. Ni dans un embouteillage ni au niveau d’un feu rouge. Ce jour-là, la circulation était anormalement fluide. Et cela jusqu’à l’entrée du village d’Ain Benian (ex Guyot ville).
Même si le narratif est quelque peu ennuyeux, je tiens à rapporter les faits tels qu’il se sont produits.
Une fois le problème, pour lequel je m’étais déplacé en ce « vendredi béni », réglé, j’eus le malin plaisir de jeter un coup d’œil rapide sur le livre consacré à Camus. J’étais, en fait, impatient de le faire parce que je devais reprendre sitôt le chemin du retour : une trotte de …250 Km. Voilà pourquoi, l’organisation du Sila à M’sila ou Sétif, par exemple, m’aurait largement arrangé.
Pratiquement tous les Algériens qui avaient, à un moment ou un autre, dans leurs écrits ou leurs interviews, évoqué l’écrivain Albert Camus, étaient répertoriés, ici, par ordre alphabétique. La plupart d’entre eux étaient, sans doute, connus du public. En tout cas, personnellement, je n’eus aucun mal à mettre chacun d’eux dans une case bien précise : journaliste, écrivain, homme politique, historien, sociologue, et j’en passe. J’arrive à la page 48, et là, ce fut une agréable surprise à laquelle, honnêtement, je ne m’attendais pas du tout. Et comment ne pas être surpris ? Comment ne pas être ravi ?J’ai dû bien écarquiller mes yeux pour en être sûr. Oui, c’est bien mon nom transcris sur cette page 48 ; cité comme journaliste alors que ma véritable fonction est chirurgien. Chirurgien à plein temps dans une clinique privée de l’est algérien. Bref, le problème n’est pas là. Et puis, de toute façon, il n’y a pas de problème. Pas du tout ; bien au contraire, je me suis dit « tiens, voilà, j’ai écrit un petit article sur Albert Camus sur Agora vox et on me fait l’honneur de me citer dans un livre, c’est formidable ça ! ». Et cela ne pouvait, en réalité, que m’inciter à m’intéresser encore et encore à cet auteur. En fait, cela fait partie de l’histoire de « Ma rencontre avec Albert Camus ». Une rencontre qui, vous l’aurez compris, n’a jamais été physique puisque l’auteur et votre interlocuteur ne sont pas de la même génération, mais une rencontre symbolique ou plutôt littéraire comme je ne cesse de le souligner depuis le début de cette histoire. Tenez, je vous fais une petite confidence : je suis né l’année où Albert Camus a eu son prix Nobel de littérature : 1957.
A cette époque, lui, il avait déjà 44 ans. Un âge ou la production littéraire ou dans une tout autre matière de l'esprit doit être à son summum. Or, en ce qui me concerne, je suis presque arrivé au crépuscule de ma vie et, malheureusement, jusqu’à l’heure actuelle, je n’ai produit rien de tel. Aucune production de l’esprit. Aucune œuvre littéraire. Mis à part des articles journalistiques, qui sont certes nombreux mais qui, tout compte fait, n’ont intéressé qu’un nombre limité, très restreint de lecteurs. Sauf à considérer, comme je l’ai déjà souligné ailleurs, dans une biographie que j’ai écrite à un ami (chirurgien), que les protocoles opératoires que l’on rédige régulièrement à la fin de chaque intervention chirurgicale, sont des œuvres littéraires à part entière. Sauf qu’il est connu aussi dans le milieu médical que ces protocoles opératoires ne se résument qu’à quelques mots du lexique médical et sont souvent répétitifs : là, le chirurgien agit d’une façon presque mécanique, il n’innove pas, il ne cherche pas des termes poétiques, des termes qui pourraient épater le lecteur, mais il use plutôt de termes qui pourraient rendre compte d’une manière très juste de la réalité des choses. C'est ainsi. Et cela ne pourrait pas être autrement. De toute manière, de nos jours, les médecins (ou les chirurgiens) ne ressemblent plus, intellectuellement parlant, à leurs confrères du 18e ou du 19e siècle. Parallèlement à leur fonction, Ils ne s’occupent ni de poésie ni de musique ni d’un art plastique : quel médecin, par exemple, ferait la différence de subtilité, la différence de tonalité, la différence poétique entre ces deux phrases qui, il est vrai, expriment la même chose, “la bile est belle. Belle est la bile !” ? La première phrase se termine par un point et la seconde par un point d’interrogation. Toute la différence est là. Si la première phrase informe, la seconde subjugue.
D’une manière générale, ce sont ces petits évènements, qui pourraient, de prime abord, sembler anodins, insignifiants même, mais qui auraient, à bien y réfléchir, une grande valeur symbolique. Ils constituent même la raison principale, le fil conducteur de la genèse de cette histoire de ma rencontre avec Albert Camus. Sans ces rencontres (rappelez-vous de mon ami Michel rencontré à Prague en 1984), sans ces évènements d’ordre journalistique (Agora vox et le quotidien algérien El Watan), je n’aurais peut-être jamais songé à écrire quoi que ce soit sur Albert Camus. D’autant plus que, de par mes études de médecine d’abord et de la spécialisation en chirurgie ensuite, rien ne me destinait à m’intéresser à la littérature et encore moins à une personnalité littéraire de premier ordre tel que Camus. En fait, tout était une question de hasard.
