mercredi 2 septembre - par George L. ZETER

Ma solitude est sans sollicitude

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La solitude est une chienne qui aboie par la queue. Elle ne prévient de rien, elle accompagne et dort parfois au pied du lit. Certains matins, avant moi, elle est déjà debout.

Sans s’interrompre elle-même, elle m’a dit :

« N’oublie pas que tu nais tout seul, tu meurs tout seul. Entre les deux dates, il y a des faits divers que tu choisis peut-être ou que tu ne choisis pas. Alors je te souhaite de bien les choisir. »[i]

De sa présence, j’en ai fait ma colocataire. Manque plus qu’à signer le contrat, qu’elle repousse chaque fois que je l’interpelle. Ce qui fait que, vu de l’extérieur, je monologue seul.

Ma voisine est venue, croyant qu’il y avait des intrus. Je l’ai rassurée en lui disant que je récitais Baudelaire. Avait-elle raison de s’inquiéter ? Charles avait prévenu : « Multitude, solitude : termes égaux et convertibles. »

Chère Colocataire, tu connais mes horaires. Tu sais quand je rentre. Quand je trifouille dans la cuisine à la recherche d’un plat réchauffé, d’une bouteille de liquide à demi vide, de pantoufles percées.

Faire jouer de la bossa nova en sourdine ne me fait pas chalouper. Contre la vitre, un bourdon s’essouffle, je le laisse faire… De ses pattes, l’insecte tape sur un mauvais tempo, c’est distordant, je dois l’écraser.

Ma colocataire a tout vu, sans broncher. C’est sa façon de dire les choses : sans mots, mais par ses souffles dépourvus d’éloge.

 

Je pourrais la nommer Madame Solitude, mais ça casserait cette montagne de murs que j’ai dressée entre eux, ceux qui marchent dans les rues, bras dessus, bras dessous, et moi, observant de mes pas de flâneur ; toujours nez au vent, respirant les saveurs, les bouquets de narcisses de mes pas essaimés.

Elle sommeille à l'intérieur de mon sac et râle d’inconfort. Pour qu’elle se taise, je tire la fermeture éclair.

Parfois, nous dînons au restaurant. Je demande toujours qu’il y ait deux couverts. Le serveur, plein de sollicitude, pense que c’est pour une personne disparue, décédée récemment. Les tables voisines me font de petits signes de tête compatissants. Je commande le menu, sachant ce que nous aimons tous les deux. Je trinque à sa santé.

Sous le fumet de mon plat, mes papilles réveillent ma mémoire. Alors s’engage sous mon crâne un défilé d’instants doux et soyeux, des compagnes aimées du passé.

Promptement, je suis repris à l’ordre.

Madame Solitude déteste le partage. Son courroux tonne si fort qu’une cuillerée de sauce tombe sur mon vêtement écru.

Le serveur accourt. Je bafouille des excuses. Elle, continue ses reproches.

Pour retrouver la paix et faire le vide dans ma tête, je me laisse bercer par le ronron félin du ventilateur qui, au-dessus de moi, trace des ombres d’Asies sur le plafond doré.

Quiétude.

Solitude.

Calme.

Calme de soi, calme sur soi, calme-toi !

 

C’est aussi comme pour aller se coucher : elle prend les trois-quarts du lit. J’ai beau tirer la couverture, rien à faire. Elle explose mes pensées, percute mes rêveries, me ramène ici-bas.

J’ai alors un truc qui la met en colère : mettre un sketch de Dieudonné sur mon ordi. Les rires dans mon cerveau la font décamper. Elle se cloître sous le matelas, tapie, prête à polluer l’orée de mon sommeil.

Tout seul, je rigole des histoires de l’humoriste, tout en m’enfonçant bien au creux de l’oreiller.

Paf ! Deux heures du matin.

Elle m’a tiré par les pieds.

De là, remonte un tas de pensées, de soucis à régler. Impossible d’échapper à ses bras tentacules : ses ventouses aiguillonnent mon usine à cogiter.

J’allume, j’éteins. Je regarde le plafond avec cette tache noirâtre qui fut un insecte piquant. Il y a du rouge au centre.

Les heures s’égrènent.

Je bois de l’eau, urine, ou l’inverse. Je bâille et me remémore mes vingt ans, mes trente, mes quarante, peux être jusqu’à l’âge préfœtal…

Ce qui, par association, me fait penser à ma mère.

Qui ?

Cette colocataire est exigeante. Elle ne me lâche que lorsque mes paupières tombent jusqu’au carrelage.

Le pire, c’est que je ne peux pas la virer.

Une vraie sangsue, dessus dessous.

Les dimanches pluvieux, où, seul, j’efface la buée sur les carreaux. Dehors, tout est gris souris. Je tourne en rond, me fais trois cafés, descends les poubelles, ce qui est mon footing et remonte vers ma porte entrebâillée. À peine franchi le seuil, elle m’embrasse de sa bouche glaciale, me tapote la joue et ricane :

— Mon pauvre Georges…

Je m’écrie en gueulant contre le mur :

— Pas besoin de me plaindre, salope !

Je sors sur le palier. La porte de ma voisine est entrouverte. J’avance, frappe discrètement, pousse la porte.

Elle est sur son lit, la bave aux lèvres. À côté d’elle, des boîtes de médicaments renversées.

J’appelle le 15.

Ils arrivent très vite.

Sa solitude, à elle, a failli gagner.

Après cela, ma compagne, ma solitude, ma colocataire est devenue une amie chère. Je sais maintenant qu’elle ne me ferait aucun mal. Elle m’a appris à vivre avec moi, à converser en moi-même, à regarder le monde dans ses courbures, ses lumières, ses intensités.

La porte reste ainsi ouverte.

Elle est là.

Moi aussi.

Georges ZETER/septembre 2026/Lille


[i] Léo Ferré –



3 réactions


  • Étirév 2 septembre 14:40

    « La solitude, savez-vous ce que c’est ? Pour certains d’entre vous, le terme n’est peut-être pas très familier, mais le sentiment, lui, vous le connaissez très bien. Essayez d’aller vous promener tout seuls, ou de rester sans rien à lire, sans personne à qui parler, et vous verrez comme l’ennui vient vite. C’est un sentiment qui vous est familier, mais vous ne savez pas pourquoi vous vous ennuyez, vous n’avez jamais cherché à le savoir. Si vous explorez un peu la question, vous verrez que la cause de l’ennui n’est autre que la solitude. C’est pour échapper à la solitude que nous voulons être ensemble, être divertis, avoir des distractions en tout genre : gourous, cérémonies religieuses, prières, ou le dernier roman paru. Étant intérieurement seuls, nous devenons de simples spectateurs de la vie ; et nous ne pouvons devenir acteurs que si nous comprenons la solitude, et la dépassons. « En définitive, la plupart des gens se marient et sont en quête d’autres relations sociales parce qu’ils ne savent pas vivre seuls. Non qu’il faille obligatoirement vivre seul ; mais si vous vous mariez parce que vous voulez être aimés, ou si vous vous ennuyez, et que votre travail est pour vous un moyen de vous oublier, vous vous apercevrez alors que toute votre vie n’est qu’une quête de distractions sans fin. Très peu réussissent à transcender cette formidable peur de la solitude ; pourtant il le faut car le véritable trésor se trouve au-delà. « Il y a une immense différence entre le sentiment de solitude et la solitude en tant que fait. Certains des plus jeunes élèves ignorent peut-être encore le sentiment de solitude, mais les personnes plus âgées le connaissent, ce sentiment d’être complètement coupé de tout, ou d’avoir peur, soudain, sans cause apparente. L’esprit connaît cette peur lorsque, l’espace d’un instant, il se rend compte qu’il ne peut compter sur rien, qu’aucune distraction ne peut lui ôter cette sensation de vide qui vous enferme en vous-mêmes. C’est cela, le sentiment de solitude. Mais la solitude assumée est tout autre chose : c’est un état de liberté qui naît lorsqu’on a traversé le sentiment de solitude et qu’on le comprend. Dans cet état de solitude assumée, vous ne comptez plus sur personne au plan psychologique, vous n’êtes plus en quête de plaisir, de réconfort, de gratification. C’est seulement alors que l’esprit est complètement seul, et nul autre que cet esprit-là n’est créatif. « Faire face aux affres de la solitude, à cet extraordinaire sentiment de vacuité que nous connaissons tous, et, quand il survient, ne pas avoir peur, ne pas allumer la radio ni se noyer dans le travail ou courir au cinéma, mais regarder la solitude en face, l’explorer, la comprendre : tout cela fait partie de l’éducation. Aucun être humain n’a jamais échappé ni n’échappera jamais à cette angoisse qui fait frémir. C’est parce que nous essayons de la fuir au travers des distractions et des gratifications de tous ordres, le sexe, Dieu, le travail, l’alcool, l’écriture poétique ou la répétition de certains mots appris par cœur, que nous ne comprenons jamais cette angoisse lorsqu’elle s’abat sur nous. « Alors, quand la douleur de la solitude vous assaille, affrontez-la, sans songer le moins du monde à la fuir. Si vous fuyez, jamais vous ne la comprendrez, et elle sera toujours là à vous attendre au tournant. Alors que si vous comprenez la solitude et allez au-delà, vous vous apercevrez que vous n’avez plus besoin de fuir, plus besoin d’être gratifiés ni divertis, car votre esprit connaîtra une richesse que rien ne saurait corrompre ni détruire. « Tout ceci fait partie de l’éducation. Si à l’école vous ne faites qu’étudier dans le but de réussir aux examens, l’étude elle-même devient un moyen de fuir la solitude. Réfléchissez-y un peu et vous verrez. Parlez-en avec vos éducateurs et vous découvrirez très vite à quel point ils sont seuls, et à quel point vous l’êtes. Mais ceux qui savent être intérieurement seuls, ceux dont l’esprit et le cœur sont libérés de la douleur de la solitude, ceux-là sont de véritables personnes, car ils sont capables de découvrir par eux-mêmes ce qu’est la réalité, ils sont en mesure de recevoir cette chose qui est éternelle. » (Jiddu Krishnamurti, Le sens du bonheur, Chapitre XXIII : La nécessité d’être seul) NB : « Personne ne nous apprend à être seul. Au contraire, toute éducation, qu’elle soit dispensée par la famille ou à l’école, vise à ne jamais laisser l’enfant dans le silence, face à lui-même : on l’oblige à jouer avec ses camarades, à faire partie d’une équipe sportive, à embrasser les cousins éloignés et à parler avec les amis des parents, bref à « communiquer » et à « s’intégrer », ces deux poncifs tyranniques de la société contemporaine », nous rappelle Jacqueline Kelen dans son ouvrage « L’Esprit de Solitude ». Grâce à des techniques comme l’échographie, même le bébé dans le ventre de sa mère ne peut plus dormir tranquille ni croître en toute quiétude : il faut qu’on vienne le tracasser, l’observer sur un écran, faire joujou avec lui. Tout cela part d’un bon sentiment, mais on sait trop que les bons sentiments s’avèrent les plus possessifs et les plus envahissants. Lorsque l’enfant grandit, ses parents et ses professeurs s’inquiètent s’il demeure seul, s’il préfère la compagnie des livres, des arbres ou des animaux à celle des humains. De fait, on craint moins pour son équilibre que pour ce ferment social qui pousse en lui et secoue déjà les béquilles proposées et les charitables protections. Ce temps béni où l’enfant peut explorer son Jardin Intérieur, ses possibilités plus que ses limites, se trouve sapé par des adultes qui se sentent plus rassurés si l’enfant ou l’adolescent fait partie d’un groupe ou d’une bande. C’est ainsi que, très tôt, par une sorte de muette connivence passant de génération en génération, l’enfant est forcé de renoncer à l’Ouverture pour l’extériorité, d’abandonner sa Profondeur heureuse pour une superficialité plaisante. Dépossédé de lui-même, il devient nécessairement dépendant des autres. On appellera cela l’« esprit de famille », la « camaraderie », le « sens de la communauté ». De fait, ce sont tous ces dispositifs sociaux qui empêchent l’individus de demeurer seul, « en son particulier » comme on disait au XVIIème siècle, qui l’empêchent d’être autonome et de penser par lui-même. Ainsi dans le monde contemporain qui ne s’occupe que de masses et de générations, à moins d’être un solitaire forcené ou un ermite au fond d’une grotte perdue, l’être humain ne vit jamais avec soi. Tout est programmé pour égayer ou briser ses rares moments de silence et de solitude (le téléphone portable associé aux « réseaux sociaux » en est, depuis quelques années déjà, le « meilleur » outil). Lorsque cet homme affrontera des ruptures sentimentales, des deuils ou tout simplement s’il se retrouve au chômage ou à la retraite, il s’épouvantera et perdra pied : depuis qu’il est né, on l’a détourné de sa solitude ; on lui a fait croire que sans les autres il n’est rien, il ne sert à rien. Lui qui n’a jamais appris à compter sur lui, à se connaître et à se faire confiance, le voici démuni, apeuré. Sans les autres il n’existe pas, mais il se rend compte alors que « les autres » n’ont pas de visage, que la foule est une abstraction, et ce qu’on appelle avec emphase « l’humanité » terriblement dépourvue de chaleur humaine. Hantés par le spectre de l’exclusion et par l’obsession du travail, considéré comme seule raison de vivre, les hérauts du monde moderne mélangent allègrement solitude, isolement et sentiment de solitude pour en faire un ennemi unique qu’ils terrasseront par des moyens financiers et par l’assistance psychologique voire « médica-menteuse ». Or l’isolement est un fait d’ordre géographique, sociologique ou économique et peut être réparable ; le sentiment de solitude traverse l’existence de tout être qui pense et qui ressent et il touche le domaine affectif autant que le monde de l’âme ; quant à la solitude, elle ne représente pas une fatalité mais une Liberté. La Solitude s’avère le contraire de l’égocentrisme, du repliement sur soi et de la revendication pour sa petite personne. Le véritable Solitaire se passe de témoins, de courtisans et de disciples. Le Solitaire sait qu’il a beaucoup à apprendre alors que la plupart ne cherchent qu’à enseigner, à avoir des disciples. Il lit, écoute, réfléchit, mûrit ses pensées comme ses sentiments. En cet état, il pèse le moins possible sur autrui : il ne cherche pas, au moindre désagrément, une oreille où déverser ses plaintes, il ne rend pas l’autre responsable de ses faiblesses et de ses incompétences, il ne peut exercer sur personne un chantage affectif. La solitude, comme l’humilité, est bien une école de respect de l’autre et de maitrise de soi. Les êtres qui chérissent la solitude sont souvent considérés comme des misanthropes. Cependant, notons qu’il y a deux espèces de misanthropie. A côté de celui qui s’isole par haine des hommes qu’il croit supérieurs à lui, il y a celui qui s’isole dans la grandeur du génie, dans l’élévation de l’Esprit, celui qui se sent mal à l’aise dans une société indigne de lui et cherche la Solitude pour fuir le contact du vice ou de la bêtise humaine. Gardons-nous bien de confondre ces deux genres de misanthropie qui sont l’opposé l’un de l’autre. Blog : https://livresdefemmeslivresdeverites.blogspot.com/


  • placide21 2 septembre 17:25

    Cet artiste l’a bien mise en chanson : https://youtu.be/RC39OeNYoBs?list=RDRC39OeNYoBs


  • ZenZoe ZenZoe 2 septembre 21:22

    Une chienne (ou un chien) justement !

    Sur des forums anglais, on lit quelquefois les misères des gens qui sont seuls. Systématiquement, on leur conseille de recueillir un chien... parce qu’un chien d’abord, c’est une compagnie, pas humaine certes, mais c’est un être vivant et aimant, et c’est aussi un moyen de se faire des potes parmi d’autres âmes solitaires du voisinage qui promènent leur chien eux aussi, le matin, le soir, par tous les temps... on se reconnait, on échange quelques mots, on finit par se faire quelques confidences... C’est toujours ça de pris ! Enfin, évidemment, il faut aimer les chiens....


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