Au soir du 14 juillet 1789, le duc
de La
Rochefoucauld-Liancourt étant venu informer le Roi Louis XVI
de ce que la Bastille
était aux mains des insurgés Parisiens, celui-ci lui demanda : "Mais,
c’est une révolte ?" ; et Liancourt de répondre au Roi, de manière
visionnaire : "Non Sire, c’est une révolution ! »
L’onde de choc de cette révolution panarabe née en Tunisie et relayée par la jeunesse égyptienne qui est en train de se faire voler son Risorgimento n’en finit plus de se propager. En témoigne la Jordanie, [1] où le Front de l’Action islamique du cheikh Hamzeh Mansour vient par deux fois de refuser l’offre faite par le pouvoir de participer au gouvernement, réclamant en premier lieu une modification de la loi électorale ; les réformes d’abord et notre caution politique après ! Et voici que les tribus bédouines qui sont le soutien du roi dénoncent les dérives du régime monarchique hachémite. « De vraies réformes, disent leurs chefs, sinon ce qui se passe en Tunisie, en Egypte, ailleurs, pourrait bien se passer aussi en Jordanie ». Toutes les dérives du régime sont décrites dans un cahier de doléances qui dénonce les plaies endémiques devenues insupportables : une corruption importante, surtout dans les hautes sphères ; le clientélisme, l’affairisme de la classe politique, la docilité et le soutien à la politique américaine, coûte que coûte. Les signataires demandent des comptes : où va l’argent ? Qui le dépense ? Pourquoi ? Ils requièrent le contrôle des biens nationaux. Fini les dépenses somptuaires pour les fêtes d’anniversaires etc…et demandent la formation d’un gouvernement de salut national avec des figures connues pour leur intégrité. Cela ne vous rappelle-t-il rien ?[2]
De la place Tahrir à la place de la Concorde, les distances sont très courtes et la propagation de cette même onde de choc pourrait bien à son tour, à l’occasion d’une prise de conscience qui n’en finit plus de se dessiner ça et là, libérer des situations bloquées. Dix mille personnes se sont ainsi rassemblées en Italie autour de personnalités marquantes comme Umberto Eco ou Roberto Saviano pour, non plus s’indigner, mais tout simplement demander la démission et le jugement du chef de gouvernement, M. Silvio Berlusconi, empêtré dans des scandales crapoteux et des conflits d’intérêts incompatibles avec la continuation de son mandat et que seuls un rappel à la loi, sa condamnation et son éviction du jeu politique et économique, sont à même de résoudre.
Mais il n’y a pas qu’en Italie que, faute d’être capable de projeter l’avenir du pays, les dirigeants politiques manquent d’éthique publique. Il n’y a pas qu’en Italie que la personnalisation de la vie politique, le gommage de toute différence entre le je ne sais quoi et le presque rien, le glissement de l’acceptable vers l’inacceptable, la banalisation des fautes cardinales, les mensonges et l’indignation, produisent cet effacement du lien entre éthique et morale, droit et politique.
Indifférence, incompétence, complaisance, les mots se succèdent pour qualifier l’attitude et le comportement de dénégation dont fait preuve le ministre des Affaires étrangères une fois de plus poissée dans une histoire indigne qui rajoute une perle de choix au long collier des scandales du quinquennat.[3] Comment en effet Mme Alliot-Marie peut-elle encore imaginer avec un culot et un aplomb inadmissibles porter haut et fort la voix de la France dans les relations internationales, et encore plus dans un monde arabe en pleine mutation politique avec un tel accroc sur le drapeau qu’elle a la charge de représenter ? Elle ne le peut pas.
Comment le chef du gouvernement dont elle fait encore partie peut-il cautionner le comportement de ce ministre d’Etat qui plonge la diplomatie française dans le naufrage benalien ? Il ne le peut pas.
Comment le chef de l’Etat lui-même peut-il encore conserver à ses côtés cette pseudo Dame de Fer que la rouille a percée à jour et qui a manifestement atteint les limites de sa « polyvalence ? »
Il ne le peut pas.
Comment peut-il envisager de se représenter en 2012 et solliciter une nouvelle investiture à la tête de la France avec une pareille suite de manquements et de fautes politiques ?
Il ne le peut pas. Mieux encore : il ne le doit pas. A chacun d’entre-nous de le lui faire comprendre.
Nul ne saurait dire si le vent qui se lève est le présage de mauvais orages. Il n’en demeure pas moins que cet autre mouvement de protestation qui fait tâche d’huile avec la fronde des magistrats, épreuve de force entre le pouvoir judiciaire et le pouvoir politique à la suite de la mise en cause de la justice par le président de la République en personne ( !) à l’occasion d’une affaire criminelle particulièrement odieuse, témoigne à son tour d’un ébranlement profond des institutions et du rejet manifeste de celui qui en est constitutionnellement le garant.
Comment ne pas voir à quel point la crédibilité et l’honneur de la fonction présidentielle sont diminués lorsqu’un haut magistrat en vient à déclarer- il s’agit ici du juge antiterroriste Marc Trévidic -, que le président de la République est un « multirécidiviste » dans ses attaques contre les magistrats et que sa politique en matière de justice n’est que du « pipeau ? »
De quel côté la France saura-t-elle prendre appui pour affronter les défis du XXIè siècle et ses réalités ? s’interroge Julien Damon dans le Nouvel Economiste. [4] Je réponds : certainement pas du côté que révèlent avec une régularité et une constance surprenante chacun des manquements imputables aux membres du parti gouvernemental actuel. Certainement pas du côté de ceux qui n’ont de cesse de fragmenter et décomposer tant par leurs comportements que par leurs agissements une société fragilisée et minée par sa défiance envers des institutions malmenées par des représentants qui ne sont rien d’autre que les syndics de faillite des intérêts nationaux de la France.
Car ce qui compte dans un régime démocratique, comme l’explique fort judicieusement Bernard Manin, politologue, « c'est que l'essor du processus électoral vise à ne pas choisir « le meilleur d'entre nous », mais à choisir seulement la personne la plus apte à remplir une fonction déterminée, importante sans doute, mais spécifique et limitée. Ce qui compte, ce n'est pas simplement de vouloir un gouvernement ou des gouvernants capables, mais aussi des gouvernements qui poursuivent une ligne, un projet auquel on peut adhérer. Toute ambition n'est pas nécessairement égoïste. On peut avoir l'ambition de faire avancer une cause à laquelle on croit ou de changer la vie collective dans le sens d'un idéal. Cette ambition-là est productive et bonne pour la collectivité. Il est tout à fait souhaitable qu'un grand nombre d'individus ambitieux et talentueux regardant la politique, ou vers la haute fonction publique, plutôt que vers le monde des affaires par exemple…Mais personne ne peut souhaiter une vie publique n’attirant que des médiocres. » [5]
Or la médiocrité est partout : à droite avec les zélateurs de Pharaon et les aspirants mégacéphales qui se croient déjà parvenus en 2017 ; à gauche avec les disciples plus ou moins illuminés qui attendent la parousie de l’Oncle d’Amérique pour assurer la rédemption de leur parti ; au centre avec cette piètre meute de chiens de pied qui aboient sur les traces du conducteur qui les rentrera au chenil.
Voilà pourquoi il faut assainir d’urgence ce paysage politique que des dirigeants usés présentent depuis trop longtemps à la France et à ses habitants.
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Références :
[1] http://en.ammonnews.net/article.aspx?articleNO=11523
[2] http://www.franceculture.com/player?p=reecoute-3803421#reecoute-3803421
[3] http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/quand-nicolas-sarkozy-utilise-un-88385
[4] – [5] le Nouvel Economiste – n° 1552 – du 3 au 9 février 2011.
http://www.lenouveleconomiste.fr/jn/2011/JVLNE1552/C1/C1.html