jeudi 12 octobre - par Amaury Grandgil

Malaise dans la société des loisirs

Au plus haut sommet du pouvoir politique, et, ou économique on voudrait nous faire croire que nous entrons dans la société dite des loisirs, une société postindustrielle enfin libérée des chaînes de la survie quotidienne (avoir à manger, un toit, de quoi se chauffer etc...) et de l'obligation de travailler. Pourquoi après tout ne pas revendiquer ce droit à la paresse déjà prôné par Jules Lafargue ? Ou du moins ce que la société bourgeoise positiviste appelait la paresse à savoir l'art et la littérature entre autres. Cependant, ces loisirs célébrés par notre société sont surtout des "passions tristes" exacerbant l'aliénation de l'individu moderne.

Ce passage à une nouvelle société est sans doute vrai pour une infime minorité de la population et utopique pour une bonne majorité. Il suffit d'observer un peu les personnes autour de soi dans la rue, les transports en commun, les magasins.

Le mal-être est palpable, il est tangible. Certes, la plupart essaie de donner le change comme il peut en travaillant ses attitudes, en achetant le dernier gadget électronique à la mode qu'il convient de posséder pour être considéré, un temps du moins. L'entourage a beau prendre la pose, se coiffer de la même manière que telle vedette, s'habiller comme telle autre, personne ne parvient à donner réellement le change. Quand d'aventure, le regard croise celui d'un autre être humain c'est tout de suite l'affolement, la peur, on sent les gens complètement perdus.

Pour se donner une contenance, l'un chercher son Smartphone, l'autre fixe obstinément un point vague à l'horizon ou le plan de la ligne de métro (bus, train...). Avoir une interaction sociale réelle, tangible, concrète est de plus en plus insupportable alors que la planète est censée devenir un tout petit village global, alors que les moyens de communiquer n'ont jamais été aussi performants et répandus.

On ne sait plus trop quelles sont les valeurs nous liant. On ne sait plus trop comment définir réellement ce qui fait que notre société fait société, ce qui fait lien, ce qui nous relie, chacun ne voulant conserver que ce qui l'arrange, piocher un peu de tout sur les étagères du consumérisme. Il faut dire que les parents se sont méthodiquement abstenus de transmettre quoi que ce soit de signifiant à leurs enfants, à quelques exceptions près. Se souvenir de l'histoire commune, des quelques traces de culture collective est perçu comme des efforts insurmontables, des lubies poussiéreuses et fatigantes.

L'auteur de ces lignes a beaucoup de pitié quand il voit ces jeunes gens et ces jeunes filles l'air tellement mal dans leur peau quand la pose ne prend plus, quand le Smartphone ne capte plus, ils sont tellement désemparés, tels pris au piège. Ils ne savent plus trop comment faire quand ils se retrouvent seuls avec eux-mêmes. Il faut dire que personne ne leur a rien dit à ce sujet. Comment pourraient-ils faire quoi que ce soit d'eux-mêmes ? Plus tard il est permis de croire que face à la crise majeure qui se prépare et qu'ils subiront qu'ils haïront hélas leurs parents.

A moins que ceux-ci ne se reprennent, on peut rêver...

 

Sic Transit Gloria Mundi, Amen

Amaury - Grandgil

illustration prise ici



32 réactions


  • Jeussey de Sourcesûre Jeussey de Sourcesûre 12 octobre 17:55

    Le livre de Joffre Dumazedier « vers une civilisation des loisirs » est paru en 1962.

    S’il est vrai que cette publication a influencé les têtes pensantes des années Mitterrand et permis par son idéologie de détourner de nombreux étudiants en « sciences humaines » de méthodologies plus sérieuses, son influence actuelle est quasi nulle, sinon ringarde.

    Les bobos existent toujours, mais ils ont trouvé un autre terrain de manœuvre sous la forme de « l’économie partagée », les « start-ups » à tout crin, « l’auto-entrepreneuriat » et le monde virtuel des tablettes connectées en général.

    L’évasion du monde réel n’a plus que faire des loisirs : elle donne dans le virtuel. L’aliénation et la dépendance sont beaucoup plus fortes et les tireurs de ficelles peuvent dormir tranquilles.


    • Amaury Grandgil Amaury Grandgil 12 octobre 19:09

      @Jeussey de Sourcesûre
      Elle est encore plus dans les loisirs en fait donc


    • gogoRat gogoRat 12 octobre 21:15

      @Jeussey de Sourcesûre

       Et voilà bien le contre-sens fautif, coupable !
       Quand le savant, mathématicien, logicien, et philosophe faisait l’éloge de ’idleness’ (ie : otium , loisir studieux) -cf ’in praise of idleness’ de Bertrand Russell, nos bien-pensants français n’ont jamais su dépasser la fourberie verbale réduisant le loisir en ’les loisirs’ !
       Le loisir d’approfondir individuellement son ’sapere aude’ (« ose te servir de ton propre entendement ») a été détourné au profit ’des loisirs’  : une multiplication de divertissements (Pascaliens autant que commerciaux) plus stupides les uns que les autres, tout justes bons à ménager ou entretenir les muscles de l’esclave, à le préparer à optimiser son temps de cerveau disponible pour sa subordination contractuelle !


    • Jeussey de Sourcesûre Jeussey de Sourcesûre 12 octobre 22:49

      @gogoRat

      « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés pour se rendre heureux de n’y point penser. » 

      Blaise Pascal - Les Pensées

    • Amaury Grandgil Amaury Grandgil 13 octobre 09:35

      @Jeussey de Sourcesûre
      Très belle citation


    • gogoRat gogoRat 13 octobre 13:22

      @Jeussey de Sourcesûre
      « La plupart des gens préféreraient mourir que de réfléchir. C’est ce qu’ils font d’ailleurs. »
       Bertrand Russell


  • Elixir Elixir 12 octobre 20:29

    je vois de plus en plus de gens errer avec leur smartphone, seuls, même dans la nature à prendre la pose pour un selfie, à écouter la musique fort avec ou sans écouteurs, ou prendre en photo tout ce qui bouge, ou pas.


    C’est vrai qu’aujourd’hui on peut quasiment tout faire avec, même repérer des inconnus qui repèrent des inconnus avec des applications spéciales...

    Il y a même des gens qui font semblant d’être au téléphone, je sais pas si c une nouvelle mode...



  • bob14 bob14 13 octobre 07:06
    Malaise dans la société..tout court...
    l’humanité est en sursis étant incapable de se gérer... !
    Allo chérie je te téléphone avec mon smartphone depuis la bagnole achetée à crédit comme la maison et le dentiste du petit...Dit à l’épicière qu’elle sera payée le mois prochain pour son crédit..et prends 10.000 euros chez Sofinco pour finir le mois..Joues au Loto c’est vendredi 13...

  • Jean-Pierre Llabrés Jean-Pierre Llabrés 13 octobre 09:24

    "Tout comme nous qui aspirons à « ne rien faire » dans le cadre d’une Civilisation des Loisirs, envisagée comme un projet réaliste dans les années 1960, mais qu’il serait politiquement incorrect, aujourd’hui, dans le conformisme ambiant, de présenter comme un projet pour l’avenir."

    http://ddata.over-blog.com/xxxyyy/3/40/47/56/Refondation_du_Capitalisme_et_Dividende_Uni versel_Sincerite.pdf


  • Buzzcocks 13 octobre 10:50

    Un français travaillait 2200 heures en 1945, il fait maintenant 1550 heures.
    Un français mourrait à 70 ans en 1945, il vit 82 ans maintenant.

    Donc oui, on a plus de temps libre, on travaille moins et on vit plus longtemps en profitant de sa retraite.

    Et avec l’informatisation/robotisation de la société, ça ne fera que baisser... on n’a plus besoin de conducteurs de train/taxi/camion dans 20 ans. Plus besoin de traducteurs/caissiers/magasiniers....

    Et rien ne vous dit que le zozo qui consulte sa tablette, ni lit pas la presse, ou un livre ou fait un mots fléchés ou je ne sais quoi. Mes jeunes collègues se foutent de moi quand je lis un journal papier, l’un d’eux m’a avoué n’avoir jamais acheté un journal de sa vie. Mais c’est moi le vieux con, et surement pas lui. Il a accès à tous les journaux sur son be bop...


    • francois 13 octobre 11:06

      @Buzzcocks

      Pour le moment, on fait travailler plus ceux qui ont un bouleau.

      En 1621, un français mourrait aussi à 70 ans voir plus.



  • mikawasa mikawasa 13 octobre 11:32

    En total accord avec le fond de l’article, dire qu’il fut un temps ou ’loisirer’ pouvait se traduire par philosopher. Mais effectivement c’est plus qu’inquiétant, quand tu croise quelqu’un dans les yeux dans les transports en commun, c’est limite une agression, parler ou engager une conversation est quasi impossible


  • Orageux / Maxim Orageux / Maxim 13 octobre 11:51

    Comédie humaine depuis toujours, Tous de passage sur terre par les hasards d’une rencontre à une certaine époque, et la vie de chacun heureuse ou malheureuse, ...

    Qui sommes nous, pourquoi sommes nous nés ? ou allons nous, tous vers le trou final à la fin et morts demain et encore plus après demain .....

    Les loisirs maintenant ? lesquels ? il y a des millions de loisirs, ça va du bricoleur du Dimanche au tueur en série de la pleine Lune , le premier investit dans une perceuse Bricorama et le second dans un couteau de cuisine à découper le gigot !! ......


  • moderatus moderatus 13 octobre 12:35

    Bonjour Amaury

    Les problèmes de notre jeunesse ne viennent pas du faite qu’il soient plus bêtes ; moins courageux, moins volontaires que leurs ainés, ils sont victimes d’une société que nous les adultes avons laissé se mettre en place.

    on a laissé l’école se déliter, l’autorité régresser, les valeurs s’estomper, le chacun pour soi devenir la règle. Notre exemple ce les a pas convaincus.

    Il sont victimes de notre démission et de celle de toute une société.
    Que deviendront les enfants de nos enfants ?


    • Buzzcocks 13 octobre 13:10

      @moderatus
      Au 18eme siècle, les auteurs romantiques parlaient déjà de la mélancolie, de la solitude, de la vie qui s’écoule avec au final, la mort. « O temps suspend ton envol », le rêve du voyage qui permet de fuir.
      Il semble que de tout temps, l’homme n’aime pas sa vie.


    • Amaury Grandgil Amaury Grandgil 13 octobre 13:32

      @moderatus
      ils nous haïront


    • L'enfoiré L’enfoiré 14 octobre 09:53

      @Buzzcocks

      Cela s’appelle le spleen et cela a toujours généré un conflit de génération.
      Dans la vie, on commence sur quatre pattes, on continue sur deux jambes pour finir avec une troisième avec des courbatures dans le dos.. smiley


  • LADY75 LADY75 13 octobre 13:35

    « Malaise dans la société.. »
    Le titre de l’article est très nettement une allusion à Sigmund Freud.
    Et sa responsabilité, dans le chaos actuel, pourquoi est-elle systématiquement occultée ?


  • Vraidrapo 13 octobre 13:43

    nous entrons dans la société dite des loisirs

    je dirais même plus :
    nous étrons dans la société dite des loisirs


  • Jean-Yves TROTARD Jean-Yves TROTARD 13 octobre 13:52

       Je dirais meme plus : le malaise dans la société d’ Amaury Grandgil !


  • Orageux / Maxim Orageux / Maxim 13 octobre 15:41

    La société en voulant tout édulcorer a découillé les hommes , les idéaux, les vrais et les valeurs ont été moqués et retirés des esprits par l’abrutissement général généré par la Télévision, et l’éducation nationale sectaire , la démission des parents, et l’abrutissement voulu par les politiques après Mai 68 !!!

    Les officines Franc-Maçonnes n’y sont pas étrangères ainsi que les Loobies Levantins !!!!


    • LADY75 LADY75 13 octobre 16:01

      @Orageux / Maxim

      « Les lobbys levantins » ? Mais que viennent faire les Libanais dans tout cela ?


    • Orageux / Maxim Orageux / Maxim 13 octobre 18:41

      @LADY75

      Je voulais parler d’autres voisins , bien installés aux postes les plus influents :St Clair, DSK , Fabius et consorts si vous voyez ce que je veux dire .....

      Presse, médias, banques, spectacle, culture, politique etc.....


    • Amaury Grandgil Amaury Grandgil 13 octobre 21:06

      @Orageux / Maxim
      Vous parlez des juifs quoi ?


  • L'enfoiré L’enfoiré 14 octobre 09:46

    Salut Amaury,

     Bien aimé votre billet.
     Les loisirs pendant les vacances, en gros c’est fini...
     Alors on se rappelle de ce qui les ont structuré.
     ARTE m’en a donné l’idée d’en construire progressivement un billet samedi dernier
     « Sur la plage abandonnée »


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