vendredi 21 août - par Patrice Bravo

Mali : ce coup d’Etat qui pourrait enclencher un processus de paix

Les média évoquent la nouvelle situation au Mali comme étant négative avec le renversement du président malien, Ibrahim Boubacar Keïta, par des militaires. Selon l'africaniste Bernard Lugan, le putsch militaire qui a eu lieu au Mali pourrait enclencher un processus de paix. Observateur Continental publie son analyse.

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Contrairement aux analyses superficielles de la sous-culture médiatico-africaniste, le coup d’Etat qui vient de se produire au Mali pourrait en effet, si toutefois il était bien « géré », avoir des effets positifs sur la situation régionale. Il marque en quelque sorte le retour à la situation qui fut à l’origine de l’intervention Serval au mois de janvier 2013 quand les forces du chef touareg Iyad ag Ghali marchaient sur Bamako où elles étaient attendues par les partisans de l’imam peul Mahmoud Dicko.

La question qui se posa alors à François Hollande était simple : était-il possible de laisser prospérer une revendication nationaliste touareg appuyée sur un courant islamiste venant s’ajouter à des foyers régionaux de déstabilisation situés dans le nord du Nigeria avec Boko Haram, dans la région du Sahara nord occidental avec Aqmi et dans la zone des confins algéro-maroco-mauritaniens avec le Polisario ?

L’erreur française fut alors de ne pas conditionner la reconquête de Gao, de Tombouctou et du nord Mali par Serval, à la reconnaissance par Bamako d’une nouvelle organisation constitutionnelle et territoriale afin que les Touareg et les Peul ne soient plus automatiquement écartés du jeu politique par la démocratie devenue une simple ethno-mathématique électorale. La plaie ethnique à la base du problème1 et qui avait été surinfectée par les islamistes d’Aqmi-Al-Qaïda n’ayant pas été traitée, la guerre s’est ensuite étendue à toute la région, débordant sur le Burkina Faso et le Niger.

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Puis, à partir de 2018-2019, l’intrusion de Daech à travers l’EIGS (Etat islamique dans le Grand Sahara) entraîna un conflit ouvert entre l’EIGS et les groupes ethno-islamistes se réclamant de la mouvance Al-Qaïda, l’EIGS les accusant de privilégier l’ethnie aux dépens du califat.

En effet, les deux principaux chefs ethno-régionaux de la nébuleuse Al-Qaïda, à savoir le Touareg ifora Iyad Ag Ghali et le Peul Ahmadou Koufa, chef de la Katiba Macina, plus ethno-islamistes qu’islamistes, avaient décidé de négocier une sortie de crise. Ne voulant pas d’une telle politique, Abdelmalek Droukdal, le chef d’Al-Quaïda pour toute l’Afrique du Nord et pour la bande sahélienne, décida alors de reprendre en main et d’imposer son autorité, à la fois à Ahmadou Koufa et à Iyad ag Ghali. Il fut alors « neutralisé » par les forces françaises renseignées par les services d’Alger inquiets de voir que l’Etat islamique se rapprochait de la frontière algérienne.

L’Algérie qui considère le nord-ouest de la « bande sahélo-saharienne » (BSS) comme son arrière-cour, y a toujours « parrainé » les accords de paix. Son homme sur zone est Iyad ag Ghali dont la famille vit dans la région d’Ouargla. Ce Touareg ifora dispose d’une base de popularité à Bamako avec l’imam Mahmoud Dicko et surtout, il est contre l’éclatement du Mali, priorité pour l’Algérie qui ne veut pas d’un Azawad indépendant qui serait un phare pour ses propres Touareg.

S’il était bien négocié, le coup d’Etat qui vient de se produire au Mali pourrait donc, contrairement à ce qu’écrivent la plupart des analystes, marquer l’accélération d’un processus de négociation ayant pour but de régler à la fois le conflit du Soum-Macina-Liptako porté par les Peul, d’où l’importance d’Ahmadou Koufa, et celui du nord Mali, qui est l’actualisation de la traditionnelle contestation touareg, d’où l’importance d’Iyad ag Ghali.

Le retour dans le jeu politique des Touareg ralliés au leadership d’Iyad ag Ghali, et de ceux des Peul suivant Ahmadou Koufa, permettrait alors de concentrer tous les moyens sur l’EIGS, et donc de prévoir à moyen terme un allègement de Barkhane, puis son glissement vers la région péri-tchadique où les éléments de la future déstabilisation qui sont en place vont exercer de lourdes menaces sur le Tchad et le Cameroun, le tout alimenté par l’intrusion turque en Libye. 

[1] On se reportera à ce sujet à mon livre Les guerres du Sahel des origines à nos jours

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Bernard Lugan

Source : http://bernardlugan.blogspot.com/2020/08/mali-ce-coup-detat-qui-pourrait.html

Les opinions exprimées par les analystes ne peuvent être considérées comme émanant des éditeurs du portail. Elles n'engagent que la responsabilité des auteurs

Source : http://www.observateurcontinental.fr/?module=articles&action=view&id=1898

 



5 réactions


  • Clocel Clocel 21 août 10:22

    Le Mali est un pays riche qui se doit de rester pauvre, la prospérité de nos parasites affairistes en dépend, c’est pour eux que la France entretient à grands frais des mercenaires fonctionnarisés.


    • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 21 août 12:13

      @Clocel

      Les mines d’uranium du Mali ne concernent pas que des intérêts privés, l’énergie nucléaire française est contrôlée par l’état : nos « parasites affairistes » ne sont pas que des parasites comme du gui sur un arbre, ils sont intégrés au système état/privé comme les algues et les champignons sont intégrés aux lichens. Il ne suffirait pas de s’en débarrasser pour s’en trouver mieux. Il faut avoir un système de rechange, et ça, c’est pas gagné.


    • Clocel Clocel 21 août 12:30

      @Séraphin Lampion

      L’État français est au service exclusif des puissances d’argent, pour moi ça ne fait aucun doute, c’était le but de la révolution française, il est réalisé.

      Allez expliquer ça aux bourreurs d’urnes pour qui l’acmé d’une carrière de larbinat, c’est une bétaillère aménagée qu’ils appellent pompeusement camping car...

      Comme symbole de la médiocrité, on peut difficilement faire mieux. Ils ont niqué l’avenir de leurs propres enfants pour ça.


  • Aaltar Aaltar 21 août 11:16

    Soyez pas stupides. Le pays sera accaparé par un autre puissance étrangère si elle pense s’affranchir de l’ordre actuel. La plupart des pays qui se tournent vers d’autres pays sont juste en train de mettre un engrenage en route Que ce soit la Russie ou la Turquie, s’ils déploient de gros regains d’intérêt pour ce continent c’est pour mieux en tirer profit. Je ne parle même pas de la Chine qui tient tout le monde par les couilles en détenant la dette des états.

    Enfin bon... je suis épris de justice et je pense qu’il serait bon que chacun dispose de lui même pour en tirer profit mais n’imaginez pas une seconde que ça arrivera. Le faible est toujours dominé par le fort et c’est encore plus vrai quand le faible a quelque chose à offrir.

    Il y a surement bien des drames à venir encore dans ce coin là... triste destin que celui de ce continent.


    • V_Parlier V_Parlier 22 août 23:55

      @Aaltar
      L’avantage est déjà que si nous sortons du jeu nous n’aurons plus de comptes à rendre. Ainsi nos chers dirigeants-éducateurs auront moins de prétextes pour nous convaincre d’accepter chez nous des invasions punitives pour expier leurs forfaits à leur place.


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