MAROC : une prison à ciel ouvert
Lorsque, il y a près de vingt ans, je publiai Le Manuscrit d’Hicham : Destinées marocaines, je n’imaginais pas, qu’un jour, la fiction rattraperait la réalité. Fin juillet 2026, des milliers d’individus plongèrent dans la mer Méditerranée pour tenter de rejoindre l’Espagne à la nage. Cent quarante d’entre eux y laissèrent la vie. Ironie du sort ou singulière concomitance, au même moment, le roi Mohammed VI fêtait, avec le faste insolent et habituel de la monarchie alaouite, le vingt-septième anniversaire de son accession au trône.
Ces jeunes et ces moins jeunes, ces femmes et ces hommes furent-ils manipulés et, le cas échéant, qui était à la manœuvre ? Peu importe ; car il faut une sacrée dose de courage et il ne faut plus avoir la foi en son pays et, surtout, en ses gouvernants pour se jeter à la mer et fuir ce qui est pourtant, depuis fort longtemps déjà, une prison à ciel ouvert pour beaucoup de Marocains.
Les lectrices et les lecteurs non-avertis pourraient trouver le titre de ce texte exagéré. « Le Maroc, une prison à ciel ouvert ?! Comment ose-t-il ?! Une des destinations préférées à l’étranger des Français ne peut pas être comparée à la Corée du Nord, Cuba ou la bande de Gaza ! »
Détrompez-vous amies lectrices, amis lecteurs. Séjourner quelques jours dans un pays est une chose ; y résider sans pouvoir en sortir en est une autre. Même sous le soleil, la pauvreté et l’oppression demeurent intenables.
Par honnêteté intellectuelle, je me dois, ici, de préciser pour ceux qui ne le savent pas – ou feignent de l’ignorer – que le Maroc est un pays inégalitaire. Il y a, bien sûr, ceux qui vivent heureux, sujets dévoués de leur majesté et sont toujours satisfaits de ses actions et de toutes ses décisions concernant la gestion des affaires de la nation. À leurs yeux, leur royaume est un pays de cocagne. Normal, ils ne manquent jamais de fric, n’évoluent que dans le chic, l’apparat et l’amour de soi, se font servir et donnent des ordres avec un réel plaisir de se faire obéir.
Il y a aussi, et surtout, ceux qui ne pensent qu’à partir, fuir pour aller vivre ailleurs et qui, en attendant l’heure de l’improbable départ, comptent les coups et pansent leurs blessures. Certains d’entre eux continuent de rire à pleines dents en dépit d’une vie qui refuse de leur sourire ; cependant que d’autres n’ont que leurs yeux pour pleurer. Ceux-là ont en commun de tous crier, hurler, chacun à sa façon, mais tous du fond du cœur et en chœur : « Damné pour damné, wakha tektlouni, man ‘khelich ah’lami ! », « Damné pour damné, même si vous me tuez, je n’abandonnerai pas mes rêves ! »
Cet été, Ceuta, cette enclave espagnole sur le territoire marocain, est devenue la capitale de toutes celles et tous ceux qui subissent la hogra ; La Mecque de tous les harragas, ceux qui brûlent leurs papiers avant de s’en aller affronter des barrières érigées en frontières.
Au Maroc, les années, les décennies passent et rien ne change en ce qui concerne les droits humains et les libertés fondamentales. S’exprimer librement demeure toujours aussi risqué. Mohammed Ziane, avocat et ancien ministre délégué aux droits de l’Homme au siècle dernier, sous le règne de Hassan II, en fait les frais depuis quelque temps, que dis-je, depuis quelques années déjà. Âgé de quatre-vingt-trois ans, il devrait jouir pleinement de sa retraite, entouré des siens, profitant de chaque jour qui passe, vivant chaque nuit comme si c’était la dernière, et chaque matin comme si c’était le premier. Hélas, Mohammed Ziane croupit en prison depuis plus de trois ans. Il est, au moment où j’écris ces lignes, le détenu politique le plus âgé au monde. Certains pourraient arguer qu’il fut condamné pour des délits de droit commun. Ils auraient raison. Toutefois, gardons-nous de ne suivre ni la cohorte des zélateurs du régime, toujours prompts à distiller leur fiel, ni celle des naïfs toujours manipulables à souhait et manipulés dans les faits. Le rappeur marocain, Raid, le chante à merveille : « Comment veux-tu gagner dans un pays où la bêtise est une arme » (Chanson Édito, Album Dwaw Gyrophare, SawtSirène, Label Occult Rec., 2025. Traduction de l’auteur).
Si Mohammed Ziane, à quatre-vingt-trois ans, dans un état de santé exécrable, dort depuis plus de trois ans en prison, c’est en raison de sa libre parole. Le règne de Mohammed VI se caractérise par les fréquents voyages personnels de celui-ci à l’étranger. Lassé par les longues absences du monarque et l’inertie dans la gestion des affaires du pays qui en découle, Mohammed Ziane osa suggérer que Mohammed VI abdiquât au profit de son fils, le prince héritier Moulay Hassan. Un crime de lèse-majesté dans un pays où la Constitution sacralise la personne du roi.
Mohammed Ziane n’est pas le seul prisonnier politique au Maroc. Loin de là, hélas ! Pourtant, le règne du roi Mohammed VI débuta, à l’été 1999, en rupture avec celui de Hassan II, son défunt père. En effet, dès les premiers jours de son règne, Mohammed VI multiplia les gestes forts, autant de signes de changement. Abraham Serfaty, le célèbre opposant politique, symbole de la lutte menée par l’extrême-gauche marocaine dans les années 1970 et 1980 contre le régime de Hassan II, en exil depuis 1991, date de sa libération après près de vingt années passées dans les geôles du royaume, fut enfin autorisé à rentrer au pays. Fait inouï, il fut accueilli à sa descente de l’avion, sur le tarmac, par les caméras des deux chaînes de télévision, des photographes et des journalistes de différents médias nationaux et internationaux. La famille de Mehdi Ben Barka, qui n’avait plus mis les pieds au pays depuis la disparition de celui-ci en 1965, revint également. Toujours sous le feu des projecteurs et à l’initiative du Palais royal. Ces événements et d’autres décisions du nouveau souverain, notamment le limogeage de l’indéboulonnable ministre de l’Intérieur, Driss Basri, en poste alors depuis près de vingt ans, laissèrent croire que le roi Mohammed VI souhaitait mettre le pays sur la voie de l’établissement d’un État de droit respectant les libertés fondamentales et rompant définitivement avec les méthodes autoritaires et répressives qui caractérisaient le régime précédent.
La lune de miel ne dura guère longtemps, le temps d’un été. Vingt-sept ans plus tard, le Maroc est toujours loin d’être une démocratie. Tous les mouvements de contestation sociale qui se produisirent depuis l’accession au trône de Mohammed VI furent sévèrement réprimés. Les militants du « 20 février », du « Hirak », de « GenZ212 » furent arrêtés et condamnés à de lourdes peines d’emprisonnement. Beaucoup d’entre eux sont, à ce jour, toujours incarcérés, et encore pour longtemps. Seule une grâce royale pourrait précipiter leur libération. L’arbitraire encore et toujours ! Au bon vouloir du roi, Amir El Mouminin, Le Commandeur des croyants.
Bien plus, des libres-penseurs, des journalistes, des artistes ou de simples citoyens sont poursuivis en justice et, par trop souvent, finissent en prison en raison de leurs mots ou leurs prises de position. N’est-ce pas El Haqed ?! N’est-ce pas Ibtissame Lachgar ?! N’est-ce pas Omar Radi ?! N’est-ce pas Saïda Alami ?! N’est-ce pas Mehdi Black Wind ?! N’est-ce pas ?!...La liste serait trop longue.
Les Sahraouis qui persistent à réclamer l’indépendance du Sahara occidental subissent encore et toujours une répression brutale et beaucoup d’entre eux croupissent depuis des années dans les prisons marocaines.
La torture, non plus, n’a pas disparu des commissariats et des centres de détention marocains. Beaucoup peuvent témoigner. N’est-ce pas Nasser Zefzafi ?! N’est-ce pas Zakaria Moumni ?! N’est-ce pas Sidi Abdallah Abbahah ?! N’est-ce pas ?!... Là aussi, la liste serait interminable.
Au niveau économique, Mohammed VI, qui fut surnommé le « roi des pauvres » au début de son règne, est selon le magazine Forbes une des personnes les plus riches au monde. Est-ce dans un souci de partage qu’il nomma Aziz Akhannouch, la plus grande fortune privée marocaine, à la tête du gouvernement ? Entre riches, on se comprend mieux. En attendant, les sinistrés du tremblement de terre qui secoua le sud du Maroc en 2023 dorment toujours sous des tentes. Les victimes des inondations de l’hiver dernier attendent, elles-aussi, d’être relogées. Soixante-dix ans par l’indépendance, le pays manque toujours d’écoles et d’hôpitaux.
Que voulez-vous, il y a d’autres priorités. Surtout, il y a l’organisation de la coupe du monde de football en 2030. Le roi l’a dit. Non, il n’a rien dit. Justement, il ne dit rien. Vingt-sept années passées au pouvoir sans accorder le moindre entretien à des journalistes marocains. Assurément, le monarque alaouite estime qu’il n’a aucune explication ni justification à fournir aux Marocains. Que voulez-vous, à ses yeux, ils sont ses sujets avant d’être des citoyens. Partant, il est plus aisé de comprendre pourquoi certains Marocains décident de fuir cette prison à ciel ouvert, au péril de leurs vies s’il le faut.
© Youssef Jebri, août 2026.



