lundi 29 février 2016 - par Bruno Guigue

Menace existentielle sur les chrétiens d’Orient

      Lors du « Discours sur l’Etat de l’Union », le 13 janvier 2016, Barack Obama affirma que Daech ne représentait pas, pour les Etats-Unis, une « menace existentielle ». Les chrétiens d’Orient, hélas, ne peuvent pas en dire autant. Certes, les persécutions qu’ils subissent ne sont pas les seules qu’endurent les populations civiles au Moyen-Orient. Et elles ne sont ni plus ni moins condamnables que celles dont souffrent les autres victimes du djihadisme. Mais pour les chrétiens, comme pour les yézidis, elles représentent bel et bien une « menace existentielle ». Car ceux qui n’ont pas été contraints à l’exil sont plongés dans l’angoisse. En dépit d’une présence multiséculaire, ils doutent de leur avenir dans la région. Le pire, sans doute, est le sentiment d’abandon éprouvé devant la scandaleuse complicité de ces puissances qui prétendent combattre l’hydre djihadiste tout en la nourrissant, qui la dénoncent en paroles tout en lui fournissant les moyens de son entreprise mortifère.

     Il n’échappe à personne que les USA, la France ou le Royaume-Uni, si prompts à invoquer des motifs humanitaires, ne s’intéressent aux chrétiens d’Orient que lorsque cet intérêt coïncide sporadiquement avec leur agenda politique. Une dose calculée de compassion pour les minorités opprimées offre alors un supplément d’âme à un interventionnisme sélectif. C’est ainsi que la France s’émouvait du sort des chrétiens libanais lorsqu’ils subissaient les affres de la guerre civile et qu’une rhétorique unilatérale les enrôlait dans le « camp occidental ». Mais lorsque la rébellion islamiste, en Syrie, hurla haineusement le slogan : « les alaouites au tombeau, les chrétiens à Beyrouth », aucun dirigeant occidental ne s’en est ému. Présumés « du bon côté » durant la guerre civile libanaise (1975-1990), les chrétiens furent ainsi rejetés « du mauvais côté » dès le début de la guerre civile syrienne.

      Aujourd’hui, les chrétiens d’Orient qui subissent la férule islamiste paient le prix exorbitant d’une double résistance. Car non seulement ils sont irrédentistes sur le plan religieux, mais ils sont réfractaires sur le plan politique. Ce n’est pas dans leurs rangs que les organisations armées se réclamant d’un islam ultra-rigoriste vont recruter des partisans ! Ces derniers le savent et le leur font payer cher. En Irak comme en Syrie, qu’ils le veuillent ou non, les chrétiens sont les adversaires naturels de l’idéologie sectaire de la nébuleuse djihadiste. C’est pourquoi ils rejoignent la lutte en Irak au côté des forces kurdes, et soutiennent en Syrie le combat des forces loyalistes contre un conglomérat salafo-djihadiste soutenu par les deux alliés de l’Occident dans la région : la Turquie, dirigée par un président islamiste qui massacre la minorité kurde, et l’Arabie saoudite, dont le régime intolérant interdit le culte chrétien.

      Dans la perspective totalitaire du « djihad global », il est vrai que cette exception chrétienne fait tache. Elle est un vivant affront à l’édification d’un « califat sunnite » instaurant sa domination sur l’ensemble du Moyen-Orient. Pour ceux qui rêvent, les yeux ouverts, d'un prestigieux « sunnistan » enfin purgé des souillures hérétiques, les chrétiens apparaissent comme la butte-témoin d’un héritage occidental que l’on vomit en paroles tout en se fournissant volontiers en armes « made in USA ». Et il est vain de rappeler que lors de la prise de Jérusalem par Godefroy de Bouillon, en 1099, tous ses défenseurs furent passés au fil de l’épée par les Croisés, qu’ils fussent musulmans, juifs, ou chrétiens orientaux, jugés coupables d’hérésie par la papauté.

       La rhétorique anti-occidentale de ces « révolutionnaires » d’un autre âge ne doit donc pas faire illusion. Et il ne faut pas s’étonner que le djihadisme confonde dans une haine recuite non seulement les chrétiens, mais les yézidis et les chiites. Etrangers à l’islam, suspects de sympathie pour la laïcité et politiquement insoumis, les chrétiens ne seront jamais de fidèles sujets du califat auto-proclamé. Adorateurs du diable, les yézidis occupent le dernier degré de la hiérarchie religieuse et sont voués à fournir des esclaves sexuelles aux valeureux combattants de la foi. Enfin, les chiites, ces suppôts de l’hérésie, sont vomis par les prédicateurs wahabites qui leur promettent les flammes de l’enfer. Et dans leur variante alaouite, ils sont l’objet de la pire exécration de la part des combattants de la « révolution syrienne » et autres « terroristes modérés » adoubés par cet Occident qu’ils affirment combattre.

     Dénominateur commun de l’islamisme radical sunnite, cette haine interconfessionnelle ne fabrique pas ses ennemis au hasard. Si les trois communautés « minoritaires » sont jugées inassimilables, c’est parce qu’elles jettent un pavé, par leur existence même, dans la mare de son grand projet unificateur sous l’emblème de la « charia ». A mille lieux du califat abbasside dont elle revendique frauduleusement l’héritage, l’utopie califale contemporaine exige une sanglante épuration ethno-confessionnelle qui frappe les chrétiens, les yézidis et les chiites, mais aussi les Kurdes, dont le sunnisme tolérant d’inspiration soufie est également suspect. Au fond, l’idéologie sectaire du « djihad » (contre les impies) et du « takfir » (contre les apostats) est circulaire : tous ceux qui, en raison de leur origine ou de leur confession, sont naturellement enclins à la tiédeur envers l’entreprise purificatrice s’exposent à en faire les frais. C’est pourquoi les chrétiens d’Orient, lâchement abandonnés par des dirigeants occidentaux peu avares de leurs larmes de crocodile mais curieusement impuissants dès qu’il s’agit de passer à l’action, sont plus que jamais dans la ligne de mire.



5 réactions


  • Crab2 29 février 2016 19:29

    Au Bangladesh, la situation est devenue très difficile pour les blogueurs et écrivains humanistes et athées depuis 2013. Sur les 84 blogueurs « ciblés » par les islamistes, 10 ont déjà été assassinés

    http://www.ufal.org/blogueurs-menaces-de-mort-au-bangladesh-appel-a-la-solidarite-laique/?utm_source=mailup&utm_medium=courriel&utm_campaign=flash

    LES LUMIÈRES DE L’ISLAM EN DIX ACTES

    http://laicite-moderne.blogspot.fr/2016/02/les-lumieres-de-lislam-en-dix-actes.html

    .

    http://laiciteetsociete.hautetfort.com/archive/2016/02/29/les-lumieres-de-l-islam-en-dix-actes-5767090.html


  • njama njama 29 février 2016 23:29

    Si je prends le cas de la Syrie, les syriens chrétiens d’Orient ne sont pas plus menacés existentiellement que leurs compatriotes syriens d’autres confessions.

    Durant la guerre d’Irak menée par les États-Unis et quelques coalisés, la Syrie avait accueilli plusieurs centaines de milliers de réfugiés sans se soucier de leurs confessions parce que ce n’est pas un problème dans la société laïque de Syrie.

    Ce sont les médias qui confessionnalisent le conflit ...
    Elle avait accueilli bien avant des réfugiés palestiniens, et encore avant des arméniens ... Le fond culturel de la Syrie est multiculturel, et multiconfessionnel depuis des siècles, cela a toujours été.
    Non les raisons de ce conflit ne sont pas à chercher dans les oppositions confessionnelles.

    Il y a beaucoup de propagande autour des chrétiens d’Orient, pour détourner l’attention des causes réelles du conflit et des protagonistes, cet article en est un exemple assez classique. C’est surtout la politique étrangère belliciste de l’Occident qui les menace.


  • njama njama 1er mars 2016 13:43
    Un cas d’histoire, le prétexte de la protection des chrétiens :
     

    Dans son magnifique article "LA CHRÉTIENTÉ, FILLE AUTHENTIQUE de BILAD EL CHAM" le Dr Nadia Khost, écrivaine syrienne damascène — auteur de nombreux ouvrages, d’essais, et de nouvelles portant sur l’histoire, l’architecture, la conservation et la protection du patrimoine de la Civilisation Arabe, nous apporte cette précision historique qui remonte au XIX° siècle :

    "L’Occident n’est donc pas laïque respectant le tissu humain qui accepte toutes les confessions et les ethnies ! Il n’est pas non plus chrétien soucieux du sort des chrétiens. Il revêt ce qui convient à son projet colonialiste : au 19eme siècle, il a prétexté la protection des chrétiens pour voiler son intervention colonialiste (18), ..."

    (Cette affirmation est bien sûr étayée par de longues notes et liens qui peuvent permettre à chacun de vérifier ces faits.)

    (18) Une intervention humanitaire en Syrie il y a 150 ans par Pascal Herren :
    http://www.silviacattori.net/article4512.html

    (19) Émeutes de 1860 : note de l’auteur :

    Parmi les événements qui ont préparé l’intervention étrangère soi-disant pour la protection des chrétiens, des massacres qui ont eu lieu en juillet 1860, simultanément en Syrie et au Liban :

    Dans le livre d’Elias Boulad, descendant de la famille Boulad, réputée dans la production des soieries de Damas « livre des arts et métiers damascènes » page 173 : «  la famille Boulad a utilisé des procédés perfectionnés pour la confection du Jacquard »

    L’effondrement de la sériculture en France, à cause de la maladie du ver a soie en 1860, ils se sont tournés vers la production de soie syrienne et libanaise, qui concurrençait la production lyonnaise. Les massacres des chrétiens qui travaillaient la soie ont été motivés par la mainmise sur la production de la soie, leurs habitations et leurs ateliers furent également détruits.

    Le wali ottoman de Damas Ahmed Pacha fut complice de ces massacres en n’envoyant pas ses soldats pas pour protéger les chrétiens.

    Le but donc était : 1) d’anéantir les producteurs et les plus habiles artisans de la soie.
    2) de déporter ce qui restait des chrétiens vers la France et Beyrouth, chaque caravane comportait 3000 personnes.
    (pages267- à 276)

    Ainsi la France mit fin à la concurrence économique et s’appropria la production de soie brute syrienne et libanaise, et la chambre de commerce de Lyon était libre de fixer les prix mondiaux de la soie. Et ainsi fut détruite la renaissance industrielle damascène menée par les chrétiens.

    Les chrétiens de Midane qui travaillent les céréales n’ont pas été concernés par ces massacres. alors que les chrétiens de Quemariye qui travaillaient la soie ont été visés.

    Plus tard, la chambre de commerce de Lyon a accueilli Gouraud qui allait en Syrie et au Liban pour les mettre sous protectorat, elle lui a mis comme condition d’interdire de couper les muriers, car les paysans les coupaient pour planter des arbres fruitiers. Les producteurs et artisans damascènes ont résisté à l’occupation française car ils tissaient à l’orientale et exportaient vers l’Egypte, le Soudan, l’Irak et autres, et la France a mis la main sur la matière brute. En 1915, la Chambre Lyonnaise de Commerce a envoyé une lettre au Ministère français des Affaires étrangères, encourageant l’État français à dominer la Syrie (Syrie – Liban – Palestine…). Car la Syrie est un pays producteur de la soie et doit rester dépendante du marché de Lyon, qui importait chaque année (500 Tonnes) de soie syrienne.

    Lire sur le même sujet :
    - Syrie, mon amour. 1860, au cœur d’une guerre oubliée », roman historique de Christine Malgorn, paru chez l’Harmattan
    http://www.lesclesdumoyenorient.com/Christine-Malgorn-Syrie-mon-amour.html

    [Vidéo] (9’42) « Syrie, mon amour. 1860, au cœur d’une guerre oubliée »
    Par Christine Malgorn
    http://arretsurinfo.ch/video-syrie-mon-amour-1860-au-coeur-dune-guerre-oubliee/

    La société du Mont Liban à l’époque de la Révolution industrielle. chapitre XIV, " La soie devant les techniques et les besoins de l’Europe". pages 210 à 242

    - Lettres d’Abdel Kader publées par la Gazette de Lyon (archives)
    http://www.memoireetactualite.org/presse/01JOURNALAIN/PDF/1860/01JOURNALAIN -18600806-P-0002.pdf


  • Pomme de Reinette 1er mars 2016 17:32

    Je voudrais signaler une action humanitaire remarquable, mise en oeuvre par une jeune femme très déterminée, Elise Boghossian et son association Shennong et Avicenne, qui a mis en place plusieurs camions-dispensaires qui circulent dans les zones du kurdistan irakien où vivent les réfugiés, majoritairement chrétiens et yézidis, avec du personnel local.
    Si vous souhaitez les aider et pour en savoir plus, c’est ici :

    http://www.shennong-avicenne.org/fr/medias/


    • Pomme de Reinette 2 mars 2016 00:58

      @homard le bas de plafond

      Pas besoin de faire d’effort.
      Les islamistes sont suffisamment tarés pour se savonner la planche tout seul comme des grands

       smiley


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