lundi 21 décembre 2015 - par Jérôme Henriques

Méthodes de crevure dans l’élevage de crevettes

 La grande majorité des crevettes d'élevage appartiennent à la famille des pénéides. Au cours de la seconde partie du XXème siècle, cet élevage est passé d’une activité séculaire de petits exploitants (en Asie du Sud-est), à une industrie mondiale. Les progrès technologiques ainsi que l'augmentation de la demande (aux Etats-Unis, au Japon et en Europe occidentale) ont conduit à des pratiques de plus en plus intensives et une activité désormais largement tournée vers l'exportation. Notons que cette industrialisation a été d'autant plus rapide qu'elle a pu bénéficier dès le départ d'un soutien politico-financier à l'échelle mondiale (FAO, Banque mondiale) et de diverses initiatives nationales (investissement scientifique de la part de la CNEXO puis de l'Ifremer en France par exemple).

Finis la mangrove, les étangs et autres espaces naturels, les crevettes pénéides évoluent désormais en bassin : d'abord en écloserie (stade larvaire), puis en nurserie (du stade post-larvaire au stade juvénile) et enfin en bassin de grossissement (où elles sont pêchées à maturité) ; un parcours d'étapes qui n'est pas de tout repos : le stress (captivité, manipulation, surpopulation), le milieu (qualité et/ou température de l'eau) et les épidémies (d'infections bactériennes ou virales) engendrent fréquemment des taux de mortalité importants. Par ailleurs, certains spécimens sont sélectionnés ou achetés spécialement pour la reproduction (géniteurs) ; ils font alors l'objet d'un traitement particulier : bassins séparés, alimentation adaptée, insémination artificielle et épédonculation.

L'épédonculation, mais qu'est ce ? Chez la femelle, les pédoncules oculaires sont le siège d'une glande endocrine (organe X), laquelle secrète une hormone qui inhibe l'activité ovarienne. Leur ablation (un seul côté suffit) permet alors de stimuler cette même activité ovarienne. De fait, la maturité sexuelle est avancée, les pontes sont plus fréquentes et les oeufs plus nombreux (plusieurs centaines de milliers d'oeufs par femelle et par mois au lieu de ... quelques centaines de milliers d'oeufs de façon naturelle). Comment s'y prendre ? Au choix, en ligaturant le pédoncule avec un fil, en l'écrabouillant entre deux doigts ou encore en le coupant avec des ciseaux (techniques récapitulées sur le site de la FAO). De la barbarie ? Ca crève les yeux.

Alors que cette idée fut longtemps niée, des études récentes ont montré que les crustacés ressentent de la douleur. Par exemple, des crevettes dont les antennes ont été imprégnées d'acide acétique (vinaigre) cherchent à les nettoyer de façon complexe et prolongée ; une activité qui est atténuée après l'application d'un anesthésique local (benzocaïne). Autre exemple, des crabes ayant reçu un choc électrique (d'intensité modérée) dans un refuge évitent ce refuge par la suite (le même résultat est obtenu avec des bernard-l'hermitte). Pour le chercheur qui a mené ces expériences, Robert Elwood, ces comportements prouvent qu'au delà de simples réflexes, l'expérience vécue par les crustacés fait l'objet d'un traitement neuronal central (mémorisation, apprentissage).

Bien évidemment, les crustacés ne crient pas, n'implorent pas, ne se débattent pas. De là à considérer qu'ils ne souffrent pas, il n'y a qu'un pas ... que la société franchit allègrement. Ainsi, la directive Européenne sur l'expérimentation animale (2010/63/UE) écarte t-elle de son champ d'application tous les invertébrés (crustacés et autres) à l'exception des céphalopodes. Parallèlement, certains scientifiques répètent à l'envi que les crustacés "n'ont pas de cerveau", que "leur système nerveux est réduit" ou que la douleur n'a pour eux "aucune fonction utile" ; bref, que ces animaux ne souffrent pas. En réalité, leur cerveau se matérialise par un ensemble de ganglions, lesquels innervent les mandibules, les antennes, les yeux etc. ; quant à la "fonction douleur", elle est prouvée par les expériences précitées.

Même si les crustacés ne sont pas considérés comme des espèces "évoluées", ils n'en possèdent pas moins des systèmes physiologiques avancés (coeur, reins, estomac, nerfs ...) et des facultés originales. On peut par exemple évoquer leurs yeux à facettes (dont on sait qu'ils peuvent permettre de voir 200 images par seconde), leurs poils sensoriels (certains permettant d'évaluer la résistance de l'eau, d'autres de repérer de la nourriture ou des congénères à distance) ou encore leur capacité à communiquer par des sons de basse fréquence (chaque spécimen ayant son propre "grondement"). Il ne fait ainsi aucun doute que ces animaux sont doués de conscience et de sensibilité. Le moins que l'on puisse faire est donc de les traiter de façon éthique.

 

Références

- Le Canard Enchainé, 19/08/2015, Au pays des aveugles, les crevettes sont reines

- Wikipédia, Elevage de crevettes

- L'élevage larvaire de crevettes en Nouvelle-Calédonie (pages 23 à 36)

- Biologie et exploitation du crabe de paletuviers scylla serrata en Nouvelle Calédonie (épédonculation pages 97 à 100)

- Reproduction et élevage larvaire des pénéides (tableau 6)

- Science Daily, Crabs Not Only Suffer Pain, But Retain Memory Of It

- Journal of experimental biology, Painful feelings in crabs

- Science Direct, Nociception or pain in a decapod crustacean ?

- Maxi Sciences, Les invertébrés ressentent-ils la douleur ?

- Directive Européenne 2010/63/UE

- Wikipédia, Crustacé

- Université Lyon I, Etude morphologique et anatomique d'un crustacé : l'écrevisse (paragraphe : étude du système nerveux central)

- Ifremer, Les algues et invertébrés marins des pêches françaises (pages 12 et 14)

- Réseau savoir.fr, les arthropodes

- Blog science infuse, Le bavardage des crustacés

- Ifremer, Les crustacés (paragraphe : les émissions de sons)

 



19 réactions


  • sarcastelle 21 décembre 2015 10:47

    Cet article est un cinglant démenti à tous ceux qui parlent toujours de QI d’huître, de cervelle de crevette, etc. 


    Si au moins on les mangeait crues, on ne tuerait pas des milliards de bactéries innocentes en faisant chauffer l’eau. 

  • Arthur S M de Sourcessure 21 décembre 2015 10:48

    « Le moins que l’on puisse faire est donc de les traiter de façon éthique. »


    C’est vrai pour toute « production » de protéines animales non consentie par le sujet (ce qui est rare, sinon absurde).
    La solution ultime, dès que l’on se renseigne un peu, serait le véganisme.


    • papakill papakill 21 décembre 2015 14:51

      @M de Sourcessure

      Tellement évident, mais comme dirait Idriss Aberkane, toute révolution chez l’Homme est passé par 3 phases, ridicule, dangereuse puis évidente.

      Pour le moment le véganisme est en phase ridicule, mais ça viendra ! :)


    • popov 21 décembre 2015 17:29

      @M de Sourcessure

       
      La solution ultime, dès que l’on se renseigne un peu, serait le véganisme.
       
      Il se trouvera bien une bonne âme pour vous démontrer que les laitues souffrent quand on les coupe et que les rutabagas « ont le cœur infiniment plus tendre que les hommes qui les ont plantés ».

    • Jérôme Henriques Jérôme Henriques 24 décembre 2015 11:38

      Et oui ...


  • Parapente apente 21 décembre 2015 14:37

    Le plus dingue, c’est qu’il faille nous démontrer scientifiquement que cette animal souffre quand on lui arrache qqc où que l’on le mettre en présence de produits toxiques.
    Ah ! ces scientifiques, extra ordinaire avancée, fulgurance de l’esprit, sauveurs de l’Humanité...
    Au faite, vu leurs intelligences, est ce qu’ils ressentent la douleur ?
    Est ce qu’ils sont capables de faire des apprentissages sous acide Chlorhydrique.
    Perso, je ne sais pas ?
    Mais avec le budget, je veux bien faire les essaies cliniques et scientifique pour résoudre ce paradigme.

    C’est vrai, on sais pas !


    • Jérôme Henriques Jérôme Henriques 24 décembre 2015 11:59

      J’ai cité les expériences d’Elwood parce que ses méthodes ne sont pas cruelles (choc électrique doux etc) et qu’elles bousculent les préjugés de la société. J’ai hésité à le faire mais j’y ai vu (dans ce cas précis, habituellement je ne cite pas expériences sur les animaux) quelque chose de plutôt positif. 


  • soi même 21 décembre 2015 15:15

    Ce n’est pas un vain mot tous sacralisés ..... !


  •  Christian Deschamps Ziziledur 21 décembre 2015 18:16

     les krevettes je les mange vivantes,c’est bon.
    et des petits poissons aussi.
    les oursins ça piquent vachement,mais ils s’en foutent quand mon pieds s’infecte,les salopards ...
    alors pas de pitié pour les crustacés ..dans l’eau bouillante avec du sel.....
     smiley


  • bouffon(s) du roi bouffon(s) du roi 21 décembre 2015 19:48

    Et dire que le réveillon de Noël approche ... ^^


  • alinea alinea 21 décembre 2015 21:29

    Comment. La crevette est sensible alors que l’homme ne l’est pas ? Incroyable !
    Mais cela est un rapport à nous ! Même les salades il ne faut pas les torturer avec de la javel
    Merci, vous auriez pu alourdir le tableau, question santé alimentaire !!
    Joyeux Noël à tous ! Foie gras ( les canards non plus ne sentent rien), saumon, crevettes et autres bêtes insensibles, élevés dans l’amour de l’art ! et une petite dinde tiens !! non, mieux, un chapon, quand on lui coupe les couilles, le coq ne dit rien, si, si !!
     smiley


  •  Christian Deschamps Ziziledur 21 décembre 2015 23:40

     quand je pense à toutes ses huitres et escargots qui vont être expropriés en plein hiver une n’ honte
     smiley


  • julius 1ER 22 décembre 2015 07:53

    il y a encore du chemin à faire avant que l’’on accepte que les animaux puissent souffrir .......


    en tous cas la « khonnasse »qui pose sur Facebook après avoir tué un puma et bien d’autres animaux sauvages ... devrait lire Avox ....

    car ici on n’est pas tendre avec les tueurs d’animaux !!!!!!

    en plus même les « gonzesses » sont psychopathes maintenant !!!!!

  • sleeping-zombie 22 décembre 2015 22:46

    Hello,

    Le problème est plus profond : si on considère la réaction à la douleur comme l’existence d’une réponse à un stimuli, on peut aussi prouver que même les plantes souffrent.

    Et si on s’interdit toute pratique barbare envers les êtres capables de souffrance, c’est pas seulement l’élevage de crustacés qu’il faut revoir, mais toute notre agriculture.

    Et ça, on n’est clairement pas prêt.


    • Jérôme Henriques Jérôme Henriques 24 décembre 2015 11:28

      sleeping-zombie,
      Les crevettes ont un système nerveux : elles fuient devant le danger, mémorisent les mauvaises expériences ... ce qui n’est pas le cas d’une salade. Pendant une anesthésie générale, même si vos organes/tissus sont endommagés, vous ne souffrez pas parce que votre système nerveux est endormi.


    • sleeping-zombie 28 décembre 2015 07:59

      @Jérôme Henriques
      Des expériences menées sur des plantations ont montrées que lorsqu’un des arbres se fait coloniser par un parasite, les arbres qui l’entourent se mettent à sécréter un répulsif qui fonctionne sur ce parasite. Ce qui prouve au moins l’existence de mode de communication.
      Dire que la salade ne souffre pas parce qu’elle n’a pas de système nerveux, c’est de la même logique que dire que la crevette ne souffre pas parce qu’on ne l’entend pas crier.


    • Jérôme Henriques Jérôme Henriques 28 décembre 2015 12:02

      Des plantes réagissent à la température, au soleil, à l’apport d’eau, aux parasites etc. elles meurent : on sait ça depuis le collège (cours de sciences nat). On apprend aussi qu’elles n’ont pas de système nerveux. Si le lien entre système nerveux et douleur vous échappe, je vous laisse le soin de vous documenter un peu (j’ai pas le courage là smiley ) Bonne continuation.


    • sleeping-zombie 28 décembre 2015 13:23

      @Jérôme Henriques
      La « douleur » n’est pas une caractéristique biologique formellement définie. Contrairement au système nerveux. Clâmer le pré-requis d’un système nerveux pour ressentir la douleur n’est en rien scientifique. C’est purement culturel. Comme définir « la vie » par l’existence de l’ADN.

      Je comprend qu’il faille bien tracer une frontière entre le conscient et le non-conscient, entre le vivant et le non-vivant, mais cette frontière est purement culturelle.

      A titre d’exemple, jusqu’au 16eme siècle, les noirs n’avaient pas d’âmes. C’était bien pratique pour justifier l’esclavage.
      Vers le 18eme on a inventé le concept d’humanité, et les droits qui vont avec.
      Puis vers le milieu du 20eme, celui de la douleur animale. (et accessoirement, des bébés humains).
      Aujourd’hui, on en est à un point où (dans le monde occidental du moins), on attribut certains « droits » aux animaux, mais pas à tous, par une forme d’identification anthropomorphique. On s’indigne de la disparition des animaux-qui-ressemblent-a-des-peluches, mais pas de celle des crapauds.

      Bref, la zone d’empathie, avec tout son cortège de restrictions éthiques, s’étend. Ce qui est à mes yeux une bonne chose. Mais il reste encore une frontière entre « les entités pour lesquelles on a de l’empathie » et « les choses dont on dispose selon notre bon vouloir sans considération éthique ».

      Ton article montre, a raison, qu’on ne peut pas (ou dois pas) restreindre ces droits aux animaux « mignons ». Je suis d’accord, mais la frontière reste. Tu refuses d’inclure la salade dans ta zone d’empathie, de la même manière que le quidam n’y inclue pas la crevette. Ton histoire de système nerveux n’est qu’une justification, pas une raison.


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