Une récente déclaration de Mme Chirac Chaudron de Courcel
n’a peut-être pas retenu l’attention qu’elle méritait. Elle s’est plainte amèrement, en effet,
sur RTL, le 9 janvier dernier, de
l’irrespect dont son mari serait victime après sa nouvelle mise en examen pour
« prise illégale d’intérêts » dans l’affaire des emplois soupçonnés d’être fictifs au temps où il
était maire de Paris. Elle a estimé que l’ancien « président de
la République qui a été élu par tous les Français pour cinq ans (devait) être protégé ». « Je ne trouve pas, a-t-elle déclaré, qu’il puisse être
soumis aux mêmes obligations dans certains cas que les citoyens ordinaires.
Cela me choque beaucoup. (…) Je trouve que ces attaques
nuisent à la République. Les Français ont choisi le Président de la République.
Il est au sommet de l’Etat. Il doit être respecté » (1).
On ne saurait mieux camper en si peu de mots un type d’individu et le type de régime politique auquel il correspond.
1- UN INDIVIDU JOUISSANT DE PRIVILÈGES
Ce type d’individu est un personnage que de prétendus services rendus au pays devraient placer au-dessus des lois. Peu importent les moyens qu’il a employés pour parvenir à la tête de l’État ! Le fait d’y être parvenu doit l’exonérer de toute responsabilité au cas où ces moyens se révèleraient illégaux.
Une régression sévère de la démocratie par la corruption
Ce n’est un secret pour personne que M. Chirac est devenu président de la République grâce à une machine électorale mise à son service à partir de 1977, le Rassemblement Pour la République (RPR) où M. Pasqua a joué un rôle éminent. Or, à en juger par les multiples procédures ouvertes à l’encontre de responsables du RPR et certaines condamnations, ce parti s’est financé par des voies frauduleuses, de la « prise illégale d’intérêts » au détournement des règles régissant les marchés publics. Des sommes considérables ont ainsi permis non seulement d’alimenter une propagande électorale intense mais de constituer un réseau clientéliste puissant s’attachant les services des entreprises corrompues en échange d’espèces sonnantes et trébuchantes. L’astuce du RPR a été de mouiller d’autres partis dans certains marchés en leur concédant une petite part du gâteau pour acheter leur silence. On peut dire que cette corruption à grande échelle a fait subir à la démocratie française une régression sévère.
Une immunité présidentielle aux conséquences dommageables
Or, malgré les subterfuges et les sacrifices consentis par des seconds couteaux ou lampistes, les procédures n’ont pas cessé de buter sur la personne censée diriger le parti. L’image d’un chef qui aurait tout ignoré des méthodes illégales de financement de son organisation, n’a pu résister à l’épreuve des indices accumulés. Des juges en sont venus à devoir citer comme témoin M. Chirac alors président de la République. Mal leur en a pris ! Certains comme le juge Halphen ont subi les pires représailles, jusqu’à les contraindre à lâcher prise, voire à démissionner ou à se mettre en disponibilité (2).
Mieux, par chance pour le président et malchance pour la démocratie, des arrangements juridiques à la Berlusconi ont été complaisamment inventés par le Conseil Constitutionnel présidé par l’irréprochable Roland Dumas et la Cour de Cassation pour écarter tout risque de poursuite en justice d’un président de la République en cours de mandat. Et, par le fait même, ces reports ont éloigné dans le temps les délits supposés de leur examen par la justice, accréditant l’idée d’un temps révolu et d’un acharnement à vouloir les exhumer si longtemps après pour nuire à un brave homme qui a bien mérité de la patrie, à en croire son épouse.
C’est habile, mais on instaure ainsi une caste d’hommes au-dessus des lois quoi qu’ils fassent. Quelle démocratie peut survivre à l’usage de telles pratiques ? Non seulement ne sont déjà plus garanties la formation et l’expression libres de l’opinion du citoyen par une machine électorale clientéliste, mais ces méthodes instituent un ordre dont les membres ne sont pas soumis aux lois communes : la limitation du pouvoir ne peut plus être organisée, ni le citoyen protégé par la loi, pas plus que l’impartialité de la justice assurée.
II- LA RESTAURATION D’UN RÉGIME ARISTOCRATIQUE
Une aristocratie crispée sur ses privilèges
Quel type de régime politique serait ainsi ressuscité si l’on suivait Mme Chirac Chaudron de Courcel ? À l’évidence, on reconnaît le fondement du régime aristocratique qui a prévalu en France jusqu’à la Révolution de 1789. Les aristocrates étaient exemptés des lois qui s’appliquaient aux manants du Tiers État. Se définissant étymologiquement comme « le meilleur au pouvoir », l’aristocrate jouissait de privilèges, c’est-à-dire de droits particuliers qui lui étaient réservés et dont par naissance les roturiers étaient exclus.
La réforme graduelle difficile en France : une histoire insurrectionnelle
La plainte de Mme Chirac Chaudron de Courcel montre combien ces aristocrates pouvaient être attachés à leurs privilèges. Les mouvements insurrectionnels qui n’ont pas cessé de ponctuer l’Histoire de France depuis 1789, plus que dans d’autres pays, semble-t-il, trouvent pour partie leur raison d’être dans le refus obstiné des oligarques français de renoncer à leurs privilèges. La réforme progressive s’est avérée difficile, voire impossible.
La société française a donc progressé par sursauts et affrontements brutaux suivis de longues périodes de « digestion » : la révolution de 1830, celle de 1848, la Commune de 1871. Les guerres mondiales de 14/18 et de 39/45 se sont inscrites dans ce cycle en introduisant à leur façon par la mort la nouveauté dans la société française : n’a-t- il pas fallu ces désastres humains et matériels pour que le droit de vote soit enfin reconnu aux femmes en 1944 en France, quand d’autres pays l’avait fait depuis 1919, voire avant ? Même 1936 n’y était pas parvenu. Plus généralement, le programme du Conseil National de la Résistance a changé la société française. Depuis, les crises cycliques ont repris leur rythme habituel : 1958, 1968. L’alternance politique de 1981 a sans doute désamorcé celle qui se préparait. Quelle sera la date de la prochaine quand on voit les nantis s’accrocher avec tant d’impudeur à leur privilèges financiers pharaoniques et revendiquer des passe-droits ?
Une contre-réforme en cours
N’a-t-on pas entendu dans un éditorial du journal Challenge , le 4 octobre 2007, un responsable patronal, Denis Kessler, s’écrier : « Adieu 1945, raccrochons notre pays au monde ! » ? « Le modèle social français, expliquait-il, est le pur produit du Conseil national de la Résistance. (…) Il est grand temps de le réformer, et le gouvernement s’y emploie. Les annonces successives des différentes réformes par le gouvernement peuvent donner uneimpression de patchwork, tant elles paraissent variées, d’importance inégale, et de portées diverses : statut de la fonction publique, régimes spéciaux de retraite, refonte de la Sécurité sociale, paritarisme… A y regarder de plus près, on constate qu’il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! »
Les oligarques aujourd’hui, comme leurs ancêtres, appellent « réformes » ce qui n’est qu’une contre-réforme d’envergure. Ils ne s’en cachent même pas et n’ont pas la pudeur du comte sicilien, Don Fabrizio Salina, qui, dans « Le Guépard » de Tomasi de Lampedusa, prenait soin, lui au moins, de masquer son attachement à ses privilèges par une tactique subtile : « Se vogliamo che tutto rimanga come è, disait-il, bisogna che tutto cambi ! » Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change, ou encore il faut bien changer un peu si on veut que rien ne change.
Mme Chirac Chaudron de Courcel est l’allégorie même de la crispation d’une caste aristocratique sur ses privilèges jusque dans son rôle de dame patronnesse parrainant une œuvre de bienfaisance : « Pièces jaunes pour améliorer la vie des enfants et des ados à l’hôpital ». Cette générosité est le pendant de la goinfrerie symbolisée par « l’affaire des frais de bouche de la mairie de Paris » quand elle y était avec son mari. La charité est toujours cette toge immaculée de la générosité dans laquelle se drapent ceux qui ne veulent pas de la justice. Or, pourtant, écrit Chamfort, « Il faut être juste avant d’être généreux comme on a des chemises avant d’avoir des dentelles. » Paul Villach
(1) Nouvel Obs.com, 9.01.2010
(2) Éric Halphen, « Sept ans de solitude », Éditions Denoël, 2002