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Nation - AgoraVox le média citoyen
jeudi 12 juin 2014 - par Avramesco

Nation

Il arrive qu'on parvienne, à force de savoir, à mesurer l'inanité actuelle de notions inculquées dans l'enfance comme les plus respectables. On court alors le risque de simplement rejeter, comme inepties, des constructions historiques qui ont été des passages vers des progrès. Or s'il est juste de dépasser des valeurs provisoires, à la source d'abus criminels des pouvoirs, il est injuste de s'en prendre à des itinéraires rendus historiquement inévitables, et surtout à des êtres qui ont été égarés : il est maladroit de heurter des sensibilités qui ont recherché un appui à la fraternité, mais qui n'ont pas eu le temps et les moyens d'en situer les voies les plus sûres aux longs termes. C'est hélas vrai déjà de religion ; ce l'est encore bien plus largement de nation.

Cet effort de réflexion n'est pas simple pour tout le monde : rien ne l'est en affaires humaines. Du moins peut-on faire saillir les repères que les passions et les pouvoirs s'efforcent de voiler, noyer et obscurcir. On souhaite ici atteindre un peu du public qui fréquente assez largement les sites dits "alternatifs" et qui n'est pas d'avance aveuglé par des tabous. Cela ne fait pas tout de suite énormément de monde : mais l'expérience historique montre que ce n'est pas forcément négligeable pour l'avenir, et l'expérience, comme l'avenir, compte pour les progressistes.

1. Les refoulements des religieux permettent leur préservation contre tout argument de raison, aussi précis, profond et fort qu'il soit : non qu'ils refusent toujours d'entendre, mais simplement parce qu'ils sont à juste titre certains de savoir ne jamais vraiment écouter. Les avantages de l'étanchéité à l'expérience et à la logique ne sont jamais aussi puissants que dans cette pure affectivité, vite fanatique, mais qui peut aller avec la protestation de la plus grande attention, du plus profond respect de la parole de l'autre : à travers tout, cela repose en paix sur la certitude qu'on trouvera toujours au-dedans de soi des réserves d'entêtement, en dehors de soi des mots, pour prétendre argumenter et en fait maintenir ce qu'on a mis une fois pour toutes à l'abri de toute réalité. Cependant d'abord les acquis de connaissances rendent désormais souvent intolérables les aveuglements religieux, aussi bien en science (affirmations ridicules des textes sacrés) qu'en histoire (listes sans fin des crimes des institutions religieuses) ; ensuite une vigoureuse tradition permet dans certains pays une parole de liberté en ces affaires. Cela demeure vrai en ce siècle, malgré des reflux, si on a suffisamment d'audace pour se servir d'un élan déjà ancien.

Au contraire on est loin d'appuis aussi présents en matière de nation : de fortes pesanteurs historiques invitent presque partout à protester d'appartenance à cette communauté, et font se démarquer précipitamment des accusations de "trahison". Ce n'est pas que la lutte pour l'identité humaine planétaire soit nouvelle, ni qu'elle ait moins de raisons d'être : car on éprouve en notre temps avec intensité les dépendances humaines mutuelles à l'échelle des continents et du monde entier. Mais c'est que le fonds réactionnaire, qui est le goût de la domination, dispose de moyens de propagande, d'incitations à déraisonner au lieu de raisonner, plus raffinés que tout ce qu'on a pu connaître jusqu'ici. Certes les grands précurseurs des sentiments de citoyen du monde, de Montaigne ("je considère tous les hommes mes compatriotes") à Martin du Gard et Camus pour ne citer que quelques auteurs de cette langue-ci, peuvent à présent être soutenus d'acquis considérables de savoir. Mais les barbares au pouvoir en ont bien vu les dangers et, réagissant à ce qui menace le plus profondément leur statut politique, ils font tout leur possible (ce n'est pas peu) pour enfermer les gens dans les fanatismes : religieux évidemment, mais ce n'est pas facile partout ; et davantage nationaux, car cela offre des ouvertures bien plus largement réparties.

En ce printemps 2014, les progressistes penseront volontiers, à propos de déchaînements fanatiques, aux pions télécommandés par les grands financiers en Ukraine, en Syrie et au Venezuela. Il faut en fait, d'abord, y adjoindre ce que représente "Aube Dorée" en Grèce martyre, ou les "populismes" un peu partout, dont le F-haine en France ; ensuite il faut réfléchir, pour les cas libyen et syrien, à la rétrovolution purement religieuse et à ce que cela donne de raisons pour ménager davantage la nation, en confirmation de ce qu'on vient de voir — à savoir que la foi est absolu et principe d'irréalité, bien vite de folie, tandis que la nation a pu, peut peut-être encore dans certaines circonstances, exister un temps comme recours contre cette folie.

Toutefois le principe, d'irréalité et de référence inconsciente à une affectivité très encadrée, demeure valable pour la nation. Ainsi, lorsqu'il définit "une certaine idée de la France", de Gaulle ne manque pas de commencer par une déclaration d'amour — c'est ensuite seulement qu'il daigne condescendre à des données plus "positives", puis à des allusions au parfum parfois bien suspect comme "la diversité de la race", ou à des traits géographiques —. C'est là un aveu, indispensable au nationalisme : aucune nation ne saurait convaincre par raison, en universalité humaine, de placer ce drapeau-là plutôt que cet autre "über alles, über alles", et si l'appel à l'irrationnel est plus systématique en affaires de foi religieuse, quelque connaissance — historique par exemple, surtout si elle est figée — n'arrête pas l'élan d'irrationalité nationaliste.

Les dressages nationaux peuvent alors faire s'enflammer comme par réflexe conditionné. Mais plus justement, la mémoire historique peut exhiber le souvenir, dans de vastes zones européennes, de la constitution des nations et des progrès qu'elle permit. Des alliances, inévitablement provisoires, heurtaient du moins les principes religieux et spécialement le totalitarisme catholique — parmi tant d'exemples : les oscillations de l'institution religieuse (la papauté) dans ses choix de "sacres" temporels, le traité ("Capitulations") entre François premier et les Turcs, les jeux diplomatiques pendant les guerres, de religions puis d'impérialismes colonisateurs (Pays-Bas-Portugal-Espagne-France-Angleterre). Plus fort encore, la véritable mobilisation massive en faveur de la révolution confondue avec la nation ("la Patrie en danger") est une marque de la Révolution française.

Il ne faut pas diminuer la portée de telles lignées d'évènements dans les constitutions allemande puis italienne, ni ce qu'a représenté comme exemple, de par le monde, cette apparition de grandes puissances. La centralisation administrative française dite jacobine de 1793 était en fait un aboutissement — dans l'air du temps depuis un siècle, surtout en Angleterre ; presque au même moment aux Etats-Unis (la Sécession a montré plus tard que les tensions n'étaient pas éteintes) —. Au contraire, les peuples qui n'ont pas assez profondément accédé à cette centralisation, au milieu des tourbillons et indifférences historiques (Espagne, Union Soviétique, sous-continent indien, "Etats-Désunis d'Amérique du Sud" comme disait Bolivar, monde islamisé, Afrique subsaharienne), n'ont pas fini d'en souffrir aujourd'hui encore. En tout, et jamais sans que les gens au pouvoir n'aient saisi tout ce qu'ils avaient à tirer du nationalisme (Japon, Chine) le glissement d'Etat à nation s'est effectué un peu partout, plus souvent pour le pire mais par hasard pour le meilleur. D'où un attachement, compréhensible mais aujourd'hui terrible.

2. On ne peut en juger sans examiner diverses hâbleries et intoxications sur les "définitions" en mots d'Etat, nation, peuple, race, et succédanés (pays, patrie). Il est très significatif que la convergence, de toutes ces insuffisances en prétention à une entité unique, donne l'horreur absolue — Troisième Reich, Israël.

Parmi les jeux verbaux, d'anciens manuels affirmaient que la nation était l'ensemble de ceux "qui ont vécu, qui vivent et qui vivront sur le sol de la Patrie". Comme les frontières de la Patrie étaient alors, de souvenirs cuisants, un plein drame, cette définition renvoyait directement à la guerre : ce qui a l'avantage de la franchise, mais n'est pas historiquement ni humainement acceptable. De même, les références aujourd'hui officielles sont un utile moyen d'humour sur des choses aussi graves : "Nation" n'a pas de définition juridique... mais "on" parle beaucoup (qui ? surtout des juristes !) au nom des "Nations Unies"... Au reste, "philosophes" d'universités ou dictionnaires communs, aussi bien que textes innombrables et contradictoires, mêlent et enchevêtrent "peuple+Etat" : mais la définition d'Etat est bien vague (cela va de fonctions et administrations publiques à ensemble des dominants), et il y a de quoi s'attrister ou sourire des efforts analogues, sincères ou non, pour définir "Peuple"... Il faut tenter d'ordonner un peu.

Plus précisément pour "Nation", deux traditions se dégagent au tournant du XVIIIe au XIXe siècles. La première est matérialisée par exemple par Fichte — quoique, risiblement, l'un des croyants initiaux de l'unité allemande ait été Lessing, juif et franc-maçon, traducteur et admirateur de Diderot —, mais aussi par le dictionnaire d'Oxford et ce n'est pas marginal. Elle se réfère à une "communauté" (ensemble humain serait plus neutre et plus juste) partageant 1) mêmes langue, histoire, culture puis 2) de façon plus hésitante, religion, lignée ancestrale, ou "ethnie" ; elle conclut par la délimitation par frontières, Etat ou territoire : ce dernier point paraît clair en instantané, il l'est beaucoup moins en perspective historique — suivre au cours des âges les limites de la Perse ou de la Prusse ; repenser à la Germanie caractérisée sur des siècles par l'absence de frontières ; considérer les rassemblements de "terres russes", la France elle-même jusqu'autour de Louis XIV au moins, enfin l'artifice absolu des découpages coloniaux —.

L'autre tradition est celle du "vouloir vivre ensemble", ce qui sent ses Lumières mais ne laisse pas d'être historiquement faux — songer pour la France à la période d'Occupation, où tous les ennemis n'étaient pas allemands, loin de là, contrairement aux imageries maintenues par des camps encore aujourd'hui très opposés —. Car en fait, ce "vouloir vivre ensemble" a toujours été espérance plutôt que réalité. Au contraire hélas, la notion de "Race" est celle qui revient de la façon la plus insistante — éventuellement en négatif sous des protestations, et surtout expérimentalement : tous les "populo"-nationalismes aujourd'hui.

Ainsi quand Jacques Bainville, de sinistre mémoire, disait que le peuple français était "bien mieux qu'une race, [...] une nation", il se souvenait de la Grande Guerre en même temps que son bon ami Maurras se préparait à l'oublier en faveur de sa conversion collabo. Ces gens, qui prétendaient opposer une réponse française à la fascination allemande (la "race"), ont été vus à l'œuvre ensuite, ensemble  : leur aberration est totale, hors histoire réelle. "Nation" n'a sous de telles plumes pas d'autre sens qu'un passé commun fictif qui retourne aux "ancêtres gaulois" de Lavisse & Cie : "Race" est partout là-dessous, comme on l'a relu supra chez de Gaulle, qui était parfois maurassien un peu plus que de style. De même derrière tous les "communautarismes" de notre temps, corse, basque et autres pour parler seulement français, la hideuse référence à une ascendance, une génétique supposée, revient avec la même insistance — comme de toujours, dès les "Hellènes" dans leur serment olympique, ou les Romains avec leur "Enéide"...

Si d'ailleurs on veut jouer les "philosophes" d'université, qu'on insère successivement dans la formule "mieux qu'une race, une nation" deux quelconques des mots "Etat, nation, peuple, race" : ils sont tous assez mal définis, évoquent assez de sentiments, pour permettre à l'infini disputes et dialectiques. Cela dévoile le fond : une occasion, forte, d'incohérence, donc de mille partis politicards — diviser pour régner. A qui cela peut-il profiter ?

3. En résumé : d'une façon ou d'une autre, la délimitation stricte d'une entité humaine se fait inévitablement contre le reste de l'humanité, et il est drôle de suivre comment, à travers les itinéraires d'abord les plus prometteurs, cela retombe inéluctablement sur une prétention à "espèce" — qui se veut à part d'abord, supérieure ensuite... Cette maladie s'accroche partout : dans une émission consacrée à tenter de sauver la mémoire de Maurice Thorez, on entendait un de ses thuriféraires rappeler avec des larmes dans la voix que seul ce grand communiste avait le pouvoir de se faire écouter des mineurs pour "arrêter une grève", car il était "enfant du pays" (le Nord minier de France) : toujours le "bien de chez nous" — quelle aune, pour mesurer "l'inter-nation-alisme" du personnage, et la valeur de ses proclamations d'idéal !

Qu'on abandonne donc ces aberrations pour ce qu'elles sont. Expérimentalement, d'après les échanges et croisements volontaires ou non, dans toute l'histoire et toute la science, il n'existe qu'une espèce humaine : d'abord génétiquement (la quantité de mélanine dans la peau est moins stable par reproduction libre que des caractéristiques sanguines fort peu apparentes) ; ensuite et surtout, éthologiquement, les traits fondamentaux de comportement, dont l'agressivité, sont plus régulièrement répartis et constants sur la planète que tous les éléments du génome — c'est parce que les humains sont partout aussi agressifs qu'ils s'accrochent aux apparences et en font différences et exclusions.

Tout le reste est (très mauvaise, mais très abondante) littérature.

On revient ainsi à l'évidence, lentement mais sûrement dégagée par la science comme par l'histoire : l'ensemble humain est seule référence possible de l'équilibre humain. On dit, trop abstraitement, que si un seul être n'est pas libre, nul ne peut l'être vraiment : bien plus concrètement, c'est une réalité multiplement attestée que tout empire des uns est malheur, d'abord des autres et ensuite de tous. Seulement les psychopathes au pouvoir s'y sentent assez bien assez longtemps, pour se moquer des déluges après eux. Contre ces pervers il est possible, et aujourd'hui urgent, de penser aux générations futures.

De là, tout le monde sait ce qu'il faut faire : éviter aux opprimés de gaspiller leur agressivité les uns contre les autres, la tourner contre les brutes dirigeantes (coordonner d'abord l'action dans une zone de communication par exemple linguistique, mais au plus vite d'une zone à l'autre : diminuer l'avance actuelle de l'inter-Etatisme policier) ; pour y parvenir, se référer à ce qui peut être reconnu par tous — dépasser les pulsions animales et apprendre science et histoire pour en tirer des leçons cohérentes, non des dialectiques de scissionnite —. Cela s'appelle en peu de mots comprendre l'histoire comme prolongement de l'évolution : jusqu'ici presque aussi barbares l'une que l'autre.

Cela impose, contre tout Verbe de pouvoir, clergé ou bureaucratie, de diffuser le savoir, voie obligée pour la séquence entre toutes féconde : vue commune des choses, unité, action.

http://effetsetfaits.blogspot.fr/

http://www.mondialisation.ca/unite-savoir-action-lecole-des-progressistes/5385287



4 réactions


  • Julien30 Julien30 13 juin 2014 10:17

    Que de blabla prétentieux et vide, pour au final faire comme tout bon gauchiste au service du système : dire son mépris sur la nation et la religion, les deux derniers remparts face au mondialisme et au gouvernement mondial.

    Bainville de sinistre mémoire ? Déjà beaucoup moins que tous les « historiens » marxistes qui ont fait tellement de mal à cette discipline.

    Tiens au passage une petite citation d’Edmond de Rothschild à méditer : «  le verrou qui doit sauter maintenant c’est la nation ».


  • MuslimADieu MuslimADieu 13 juin 2014 11:27

    « Cela impose, contre tout Verbe de pouvoir, clergé ou bureaucratie, de diffuser le savoir, voie obligée pour la séquence entre toutes féconde : vue commune des choses, unité, action. »


    C’est dommage qu’après une si belle « prise de hauteur » par rapport à un concept comme la nation, on finisse par diffuser UN savoir, chercher UNE vue commune des Choses, Une unité.

    Et comment s’appelle cette nouvelle religion ou nation ?

    En ce qui me concerne, tout savoir pourrit en endoctrinement. En religion.
    On croit tous avoir un Savoir à enseigner. Que ce que nous tenons pour vérité est LA vérité et que c’est celle qui doit être enseignée et diffusée.

    A mort le Savoir (bon, j’exagères un peu ici).
    Rien ne vaut la sagesse :
    « Dans son acception populaire, la sagesse est attribuée à celui ou celle qui prend des décisions raisonnables, au prix de ses propres intérêts parfois. On qualifie d’enfants sages ceux qui sont obéissants et discrets, ceux qui s’efforcent de voir, entendre et comprendre avant d’agir ».

  • DanielD2 DanielD2 13 juin 2014 11:37

    Gnnn ? 


  • Ruut Ruut 13 juin 2014 16:31

    La sagesse est de respecter l’autre en ne lui imposant pas notre différence.


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