mardi 15 septembre - par George L. ZETER

.NAZA.

JPEG

Pourquoi ce titre NAZA ? C’est l’acronyme en hébreu de « Nezek Agavi »,[i] un terme militaire de Tsahal qui désigne le nombre de civils dont on s'attend à ce qu'ils soient tués lors d'une frappe, ou « dommages collatéraux anticipés ». Plus prosaïquement : transformer les êtres humains en chiffres prévisionnels dans un système de ciblage.

Les 80 minutes de ce film cherchent à montrer comment fonctionne de l'intérieur le système de l’armée, de ciblage et de bombardement à Gaza. Tout particulièrement la place de la technologie, du renseignement et des procédures militaires, notamment les systèmes automatisés et les programmes d'IA évoqués dans les enquêtes antérieures, comme Lavender, ayant provoqué de très nombreuses victimes civiles.

C’est une production qui a été présenté à la Mostra de Venise, décrit comme un documentaire tourné de nuit depuis les toits de Tel-Aviv afin de révéler les processus derrières les massacres de civils palestiniens.

Ce sont deux Israéliens déjà primés à la Berlinale 2024 et aux Oscars 2025 pour leur film No Other Land : Yuval Abraham et Rachel Szor. Leur thème s’appuie sur les témoignages de vingt-quatre membres ou ex-anciens de l’armée et du renseignement israéliens, dont la plupart témoignent anonymement, et portent contre l’armée des accusations particulièrement graves.

Sur place, la polémique a franchi un cap politique très important aujourd'hui, 14 septembre 2026.

Le ministre israélien de la Culture, Miki Zohar, a publiquement appelé à retirer leur citoyenneté israélienne aux deux réalisateurs de NAZA. Il les accuse de « trahison envers l'État ». Le ministre d'extrême droite Itamar Ben-Gvir les a également attaqués publiquement, les qualifiant notamment de « honte » et affirmant que leurs « amis » du Hamas les accueilleraient à Gaza.

Pas mal pour ce qu'Israël aime se présenter comme « la seule démocratie du Moyen-Orient ».

Au final de ce tour d’horizon : après une présentation qui a suscité une impressionnante ovation du public (25 minutes de standing ovation), le film a remporté le Prix spécial du jury. Une récompense particulièrement symbolique pour un documentaire qui donne la parole à d'anciens militaires et membres du renseignement de l’état Hébreu.

Cependant, cette victoire a rapidement dépassé le cadre du cinéma. Le succès de NAZA montre ainsi que ce documentaire est devenu bien davantage qu'un film : un objet de confrontation politique, dont les révélations et les témoignages dérangent particulièrement dans son propre pays.

Et ce qui est important :

Ce ne sont donc pas 24 Palestiniens racontant les atrocités qu'ils auraient subi. Ce sont des Israéliens qui décrivent le fonctionnement du système de leur armée de l’intérieur, et c'est précisément ce qui donne au film sa force documentaire. Ce que disent les témoins ?

  • les systèmes de surveillance ; l'identification des cibles ; l'utilisation de systèmes automatisés et d'IA ; les estimations du nombre de civils présents autour d'une cible ; les procédures d'autorisation des frappes ; les frappes contre des bâtiments où les militaires savent que des civils se trouvent ; la manière dont certaines catégories de personnes sont considérées comme des cibles ; et la possibilité de tuer un nombre important de civils pour éliminer une seule personne considérée comme appartenant au Hamas.

Ce que NAZA met donc sur la table est autrement plus dérangeant qu'une simple dénonciation palestinienne : ce sont des Israéliens eux-mêmes qui viennent raconter les rouages d'une machine de guerre dont ils ont été les acteurs ou les témoins et commencent à en révéler les mécanismes ; il devient beaucoup plus difficile de balayer ces accusations d'un simple revers de main, en criant « ce n’est pas vrai ! »

Il y a ce qui est établi et ce qui relève des témoignages.

C'est le point essentiel, alors il faut distinguer trois niveaux :

Niveau 1 : Le travail journalistique antérieur qui s'appuie sur des enquêtes publiées entre 2023 et 2025 par +972 Magazine, Local Call et The Guardian. Donc NAZA ne prétend pas avoir découvert tout le système. Il met en images et en témoignages humains des enquêtes qui existaient déjà.

Niveau 2 : La parole des 24 Israéliens. Là, il s'agit de témoignages anonymisés recueillis par les réalisateurs. Ils sont extrêmement importants, mais méthodologiquement, il faut les présenter comme tels : « Selon plusieurs anciens militaires et membres du renseignement interrogés dans le documentaire… » Et non : « Le documentaire prouve que chaque affirmation est vraie. » Cette nuance est importante pour la crédibilité du propos.

Niveau 3 : L'interprétation des réalisateurs qui considèrent que leur film révèle un système organisé de déshumanisation et de mise à mort volontariste de civils.

La fiche officielle du festival de Venise reprend d'ailleurs leurs propres déclarations : ils disent avoir voulu examiner « les systèmes derrière l'assassinat de masse de civils palestiniens » dont ils considèrent qu'Israël est responsable. C'est donc leur thèse documentaire.

Il y a deux apports importants pour la crédibilité de cette œuvre : L'AFP rapporte que le film présente des témoignages sur des outils technologiques utilisés pour déterminer les cibles et sur une logique permettant de considérer certains civils comme des victimes acceptables. The Guardian écrit que les témoins décrivent une structure dans lequel des frappes auraient pu être autorisées avec une connaissance préalable du nombre de civils susceptibles d'être tués.

L'armée israélienne reconnaît-elle ces accusations ?

Non !

L'armée israélienne conteste les accusations présentées, notamment en mettant en cause l'anonymat des sources et l’impossibilité de vérifier leurs affirmations.

Donc, en écrivant un article sur NAZA, il faut éviter de présenter automatiquement toutes les affirmations de la production comme des faits judiciairement établis, mais : « Le documentaire affirme, sur la base de témoignages anonymisés d'anciens militaires et membres du renseignement israéliens, que… »

Niveau gouvernemental c’est la grosse colère ! Miki Zohar, ministre de la Culture et des Sports : « La haine de soi sous les applaudissements d’une salle qui savoure sa haine. La victoire du film abject « Neziah » au Festival de Venise est choquante. La haine viscérale que nourrissent les créateurs de ce film, prêts à nuire à leur patrie pour recevoir les applaudissements d’antisémites du monde entier, est inimaginable et constitue un acte de trahison envers la nation. C’est précisément pourquoi j’ai mené cette importante réforme du cinéma afin que les citoyens israéliens ne financent plus de leur poche des films qui nuisent aux soldats de Tsahal et à l’État d’Israël ».[ii]

Qu’il est donc difficile pour ces politiciens d’extrême droite de vivre dans un pays de libre expression, de faire de la surenchère et ainsi de voir des antisémites partout.

Utilité d’un documentaire comme NAZA  ?

Mettre les pieds dans le plat en premier lieu ! Ce qui évite un énième doc montrant les ruines de Gaza et les victimes des bombardements : NAZA cherche à remonter jusqu'à ceux qui sont les têtes pensantes, qui appuient sur les boutons et jusqu'au système qui décide qui peut et doit être frappé, et donc mourir.

C'est là où cela devient particulièrement embarrassant. Car les témoignages ne viennent pas de militants palestiniens ou d'observateurs d’ONG étrangers, mais de 24 Israéliens ayant, selon le film, travaillés au sein ou au contact des services militaires et du renseignement. Ils décrivent : de la surveillance, du ciblage et des autorisations de frappes dans lequel le nombre de civils susceptibles d'être tués peut être évalué avant même que la bombe ne tombe. C’est sur ce point que le documentaire dérange.

 

L'intérêt de NAZA est donc de poser la question que des images de destruction ne suffisent pas à poser : lorsque l'on connaît à l'avance le prix humain d'une frappe, peut-on encore prétendre à de simples « dommages collatéraux » ?

Georges ZETER/ septembre 2026

Vidéo : Mostra de Venise : ovation de 25 minutes pour un film israélien sur les crimes de guerre à Gaza

À ce jour, aucune date de sortie française n'a encore été annoncée. Le film est toutefois distribué à l'international par MK2 Films, ce qui laisse présager une prochaine sortie en France.

Sources pour NAZA

· MK2 Films — acquisition et ventes internationales de NAZA

· Mostra de Venise — fiche officielle de NAZA

· Le Monde — présentation de NAZA à Venise

· New York Film Festival — programmation de NAZA

· The Guardian — les systèmes révélés par NAZA

· The Guardian — interview de Yuval Abraham et Rachel Szor

· Reuters — témoignages d'anciens militaires israéliens dans NAZA

· Associated Press — NAZA et les 24 témoins israéliens

· The Times of Israel — réponse de Tsahal aux accusations de NAZA

· Euronews — NAZA, le terme militaire, les témoins et l'ovation

· Le Monde — entretien avec les réalisateurs de NAZA

· The Guardian — enquête originale sur Lavender et le ciblage par IA

· Le Monde — enquête sur l'utilisation de l'IA pour identifier les cibles à Gaza

· The Guardian — demande de retrait de citoyenneté des réalisateurs, 14 septembre 2026

· Cadena SER — Miki Zohar et la demande de retrait de citoyenneté

· The Guardian — Prix spécial du jury à Venise

· Reuters — palmarès de la Mostra et Prix spécial du jury pour NAZA

· Académie des Oscars — No Other Land, Oscar 2025

· Berlinale — palmarès 2024


[i] Le New York Film Festival le présente comme un acronyme employé par le renseignement israélien pour estimer le nombre de victimes civiles attendues.




Réagir