Nécessaire et superflu, marchand et non marchand
A nous d’ouvrir les yeux, nous qui savons que l’économie n’est pas une science, qu’il n’y a pas de « lois » économiques et que les économistes sont dans les jupes du pouvoir.
ANTIMANUEL D’ECONOMIE – Bernard Maris (Assasiné le 7 janvier 2015)
Il y a quelques jours, tentant de classer mes livres, je fus surpris de constater l’importance de la place prise par les ouvrages tournant autour de l’économie. Pourtant, cette discipline ne me passionne pas plus que l’histoire, les nouvelles technologies ou la biologie mais, depuis quelques années, il n’est pas rare de trouver des bouquins traitant d’économie en tête de gondole. La crise aidant, le chaland comme moi se laisse tenter, croyant peut-être trouver un début de solution aux problèmes du pays voire à ses propres inquiétudes.
Au fait, qu’ai-je retenu de ces lectures ? La plupart, il faut le souligner, annoncent la fin imminente du capitalisme. Cependant, je me méfie des ressentiments et je garde présente à l’esprit cette phrase de Bernard Kouchner " Au fond, nous, enfants de la gauche française, nous ne nous sommes jamais remis de la mort de l’espérance communiste » (1). Je vais donc essayer d’exposer ici quelques pensées et réflexions de nature économique, loin de tout académisme et hors de toute partisanerie. Sans complexe non plus puisque, n’est-ce-pas, les économistes professionnels brillent plus dans l’explication des crises passées que dans l’anticipation de celles à venir.
OFFRE ET DEMANDE
On connaît fameuse citation :
« De chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins ».
Personnellement, je l’ai toujours considérée comme un excellent point de départ pour entamer toute réflexion générale sur l’économie. Elle exprime un équilibre utopique où, au sein d’une communauté, la totalité des productions des membres égalerait la totalité de leurs besoins. En d’autres termes, l’offre résultant de la production épouserait parfaitement les demandes des consommateurs. Bien entendu, il n’y a pas les producteurs d’un côté et les consommateurs de l’autre : les membres produisent et consomment à la fois et cela oblige chacun à commercer.
Recevoir ou payer un salaire, c’est déjà commercer.
NECESSAIRE ET SUPERFLU
« Besoins » et « demandes » méritent d’être précisés. La plupart des êtres humains ordinaires comme vous et moi souffre souvent d’une tendance naturelle à rajouter quelque chouya de superflu à ses besoins réels. Le fameux adage « L’homme ne vit pas que de pain » justifie quelque peu cette propension. La demande diffère donc souvent du strict besoin nécessaire et suffisant. Cela résulte de « La peur de manquer » ou de « La crainte d’obtenir moins que l’autre » voire de « L’appréhension de passer à côté de quelque chose dans la vie ». L’acronyme anglais FOMO (Fear of missing out) traduit exactement cette appréhension. Par conséquent, l’économie ne saurait éviter les écueils de la jalousie et de la convoitise.
Au risque d’être catalogué de marxiste indécrottable par certains, je rappelle que le capitalisme tire à fond profit de ce penchant humain à en vouloir plus (2). Il en est le catalyseur. Comme un prédateur à l’affût, le capitalisme suscite continument de nouveaux besoins afin d’accroître son capital à partir de ses plus-values. Pour rester dans la course au côté des autres (3), le consommateur mord aux hameçons capitalistes, victime d’une alchimie où le superflu se transmute en nécessaire. Au sein des arènes du marché, naît alors une inflation consumériste génératrice de multiples envies contrariées, elles-mêmes sources de souffrances comme nous l’a enseigné Bouddha (4).
MARCHAND ET NON MARCHAND
Une partie des biens et des services produits est fournie à la population gratuitement ou à des prix inférieurs à leurs coûts de production. De tels biens et services appartiennent au secteur non marchand. Bien entendu, comme il n’existe pas de génération spontanée de richesse, « quelqu’un » doit éponger la note.
Les autres biens et services sont vendus et achetés entre producteurs et consommateurs à des prix résultant généralement de l’offre et de la demande du marché. Ces biens et services appartiennent au secteur marchand. Lorsque les prix de vente acceptés par les consommateurs ne permettent pas au vendeur de couvrir ses coûts, c’est la faillite ; si ces mêmes prix couvrent les coûts mais ne permettent pas d’investir, les affaires du vendeur périclitent plus ou moins rapidement jusqu’à leur clôture définitive.
Un produit ou un service du secteur non marchand peut avoir transité par le secteur marchand. Par exemple, une municipalité achète des chocolats à un confiseur au prix du marché avant afin de les offrir aux S.D.F. à l’occasion de Noël. On retrouvera inéluctablement la facture dans les impôts locaux. Cet adverbe occupe un siège imprenable en économie où, comme en biologie, il n’existe pas de génération spontanée du superflu ni, dans la plupart des cas, du nécessaire. Difficile, dans ces conditions, de vouloir ignorer la « logique comptable » que trop de Français vilipendent avec mépris.
Le bon sens suffit à comprendre comment, dans le shaker des coûts, de la concurrence, de l’offre et de la demande, les prix du secteur marchand se déplacent entre des valeurs d’équilibre comme si une main invisible (5) y veillait. Grosso modo, un produit rare devrait rester cher alors qu’un produit abondant devrait voir son prix s’écrouler. J’emploie le conditionnel car, en réalité, tout n’est pas aussi simple. A ce sujet, accordons-nous une brève pause en rappelant le fameux syllogisme :
Tout ce qui est rare est cher. Un cheval bon marché est rare. Donc un cheval bon marché est cher.
BESOINS REELS
Socrate, devant les étals du marché d’Athènes aurait déclaré « Que de choses dont je n’ai pas besoin ! ». Mais tout le monde n’est pas Socrate : où donc commence et finit le nécessaire du citoyen lambda ?
En premier lieu, les besoins primaires de l’être humain répondent à ses fonctions physiologiques de survie : boire de l’eau potable, dormir sans être dérangé, manger sainement, respirer de l’air non contaminé, accéder aux soins médicaux disponibles, se protéger des conditions météorologiques extrêmes. Il y a cent ans, l’air et l’eau n’auraient sans doute pas figuré ici, pour des raisons évidentes …
De plus, le fait de vivre en société impose d’autres besoins : s’habiller de façon à ne pas paraître ridicule ou pouilleux aux yeux des autres, disposer de lieux garantissant son intimité et sa pudeur (toilette, sexualité, méditation, prière … ), être protégé contre le vol et les agressions, être défendu contre les injustices, savoir que ses derniers moments et sa dépouille mortelle seront respectés et traités selon ses volontés.
A ce stade, cette liste de besoins nous suffit mais nous en examinerons d’autres plus tard (6).
CROISEMENTS
Ce qui précède nous conduit à l’analyse des quatre zones du tableau suivant :
|
|
NON MARCHAND |
MARCHAND |
|
NECESSAIRE |
1 |
2 |
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SUPERFLU |
4 |
3 |
EXEMPLES
- ZONE 1 ( nécessaire et non marchand : vaccination en temps d’épidémie
- ZONE 2 ( nécessaire marchand) : alimentation
- ZONE 3 ( superflu marchand ) : spectacle du Crazy Horse
Si trouver des exemples correspondant à ces 3 zones ne présente guère de difficulté, il n’en va pas de même quant à la 4 (superflu non marchand). Pourtant, pensez à cette nonagénaire indigente dans un foyer logement. Elle a été coquette tout au long de sa vie. Alors, ne pensez-vous pas que, sous des apparences de superflu, peindre ses ongles et permanenter ses cheveux de temps en temps constitue une thérapie nécessaire ?
Parcourons alors les zones dans le sens des aiguilles d’une montre :
- De 1 à 2 ( nécessaire migrant du secteur non marchand au secteur marchant ). Un tel mouvement plaît aux capitalistes car ils y voient une opportunité de capturer un nouveau marché.
- De 2 à 3 ( migration du nécessaire au superflu tout en restant dans le secteur marchand ). Ce mouvement peut dépendre d’une crise entraînant une réduction du pouvoir d’achat. La frontière entre superflu et nécessaire se déplace au gré des situations économiques.
- De 3 à 4 ( superflu passant du marchand au non marchand ). Ce miracle correspond à une période de vaches grasses ou, plus prosaïquement, à de brèves périodes pré ou post électorales …
- De 4 à 1 ( passage du superflu au nécessaire à l’intérieur du secteur non marchand ). Mêmes raisons que le cas précédent. Un tel mouvement peut aussi résulter de lobbying capitaliste comme nous l’avons évoqué plus haut.
On imaginerait sans grande difficulté le parcours en sens inverse.
Nous en resterons là aujourd’hui. Dépendant de l’accueil réservé à cet article, la façon dont se répartissent les secteurs marchand et non marchand entre le public et le privé pourra faire l’objet d’un prochain article.
NOTES
- « Mémoires croisées », Allary éditions, 2014
- On se souvient du « Toujours plus » de François de Closets, paru il y a 37 ans
- On peut penser au désir mimétique de René Girard
- Dans cette veine, on pourrait également penser à la parabole des oiseaux du ciel (Matthieu 6.25)
- Selon l’expression célèbre de l’économiste britannique du XVIIIème, Adam Smith
- Voir les travaux de Maslow (pyramide des besoins) et de Virginia Anderson

