Ni dupes ni soumis
« Je suis douloureusement surpris de voir que certains dans la REM utilisent l’abominable événement de Strasbourg pour peser sur le mouvement (des gilets jaunes). Madame Belloubet, la garde des Sceaux, qui sort complètement de son rôle, et dit : bon bien maintenant il faut que le mouvement s’arrête. Pardon, quel est le rapport entre les deux ? Quel rapport y a-t-il entre un tueur comme celui de Strasbourg et le mouvement des gilets jaunes ? Aucun, il n’y a aucun rapport entre les deux et si on commence à céder à un assassin en modifiant notre vie, et bien c’est lui qui a gagné, par la force des choses. Donc Madame Belloubet veut récompenser à sa façon l’assassin : vous avez raison, la preuve c’est que ça arrête toute la vie normale d’un pays. Non, ça ne doit pas arrêter la vie normale d’un pays, même si cette vie normale a, je veux bien l’admettre, quelque chose d’anormal... des barrages, des blocages » (dit avec un grand sourire par JLM dans sa revue de la semaine).
Certains vont jusqu’à penser qu’il n’y a pas vraiment coïncidence...
Comment Macron peut-il se sortir de ce pétrin autrement qu’en espérant un miracle ? Vous conviendrez que ce n’est pas son genre, qu’il préfère donner un coup de pouce à la destinée, à défaut il s’autorise une petite leçon de morale, trois papillotes payées par les impôts. Je n’arrive pas à croire qu’il croit sincèrement s’en tirer à si bon compte mais il n’a sans doute pas pris la mesure de l’intelligence collective,- c’est vrai que celle-ci s’est terrée pendant de nombreuses années, laissant croire aux naïfs à qui cela convenait, qu’elle était bel et bien morte, hors sujet, hors jeu. Cependant, cette énergie, cette Vie, j’irai jusqu’à dire cet instinct de survie,- ce qui dans ma bouche n’a rien de scabreux ni scandaleux, bien au contraire puisque c’est cette intelligence qui a fait évoluer le monde beaucoup plus que la science et sa technologie et plus profondément que la philosophie-, est indestructible, inhérente à la Vie animale.
Ne voit-on pas renaître en un éclair la solidarité, la fraternité, l’échange, le soutien, l’espoir, et puis, cette propension à soudain rejeter la crédulité ?
Tant qu’il était question d’améliorer son quotidien, consommer pour moins se fatiguer, croire en un progrès facile et quasi sans frais, la crédulité faisait flores ; mais quand la conscience s’est éveillée, quand on a pris la mesure, l’ampleur des dégâts imposés, le creux des paroles, le vide d’un regard, ne peuvent plus rien ! Et on sait, en regardant bien, que Jupiter soi-même le sait, le sent.
Il est une loi incontournable : rien, jamais, ne perdure ; aucun déséquilibre tenu en tension ne perdure ; aucun royaume, aucun empire ne perdure. Les mouvements sont amples, se remplacent plutôt que se succèdent ; il ne s’agit pas d’un pôle qui s’efface quand un autre le déloge mais bien d’une impossibilité de durée dans l’artifice d’une société qui nie les lois de la Nature. C’est beaucoup plus profond qu’une simple injustice, qu’une mauvaise répartie de richesses, de savoirs ou de force : l’intelligence humaine, l’intelligence de la Vie qui doit se perpétuer ne peut tolérer longtemps les chaînes qui l’emprisonnent.
Un réveil est nécessaire ; l’Histoire nous apprend que rien jamais n’est définitif mais aussi que rien jamais n’est pour rien ; le progrès prend son temps mais s’inscrit indélébilement dans la mémoire humaine, dans la mémoire animale.
La spontanéité du départ de ce que je me plais à appeler « insurrection » relève de la force retrouvée de cette mémoire ; la ténacité, le plaisir, la fierté, la dignité, inscrits dans nos mémoires se libèrent, et c’est non seulement un enchantement mais une évidence dont on se demande comment on a pu se passer si longtemps.
Bien sûr je me pose la question de savoir pourquoi celle-ci n’est pas éprouvée par tous ; comment se fait-il qu’il y ait des râleurs ?
Je l’explique ainsi :
Le peuple depuis si longtemps, depuis aussi longtemps qu’il y a eu « civilisation », est une entité informelle dont chaque membre n’a aucune importance, pas plus que la moindre fourmi d’une fourmilière, alors que se vit en chacune de ces fourmis humaines une destinée, une conscience qui égale celle des puissants qui s’imposent comme tels mais ne sont pas tels. Il y a là une évidente aberration, un véritable coup de force qui a beau se perpétuer n’enlève pas la réalité d’une égalité de fait entre les membres d’une même espèce. Un jeu s’impose puis s’organise dans lequel chacun est sensé trouver son content : un minimum d’air (au sens propre et figuré) pour respirer, un minimum de nourriture pour survivre, un minimum d’amour, de camaraderie, d’entraide et de fraternité pour vivre ensemble. Tant que cet équilibre se maintient (avec, on est bien d’accord, tout une « éducation » pour accepter la visible différence de conditions qui ne correspond plus à celle qui jadis définissait le protecteur guerrier, seigneur, et les nourrisseurs !), on râle, on se soumet mais on vit. Le jour où l’on ressent, collectivement (ah cette opportune sensation qui nous liera de ces liens oubliés mais tellement nécessaires que nous garderons vivaces en nous) la nécessité d’une riposte, d’une réponse en retour d’une litanie ininterrompue de brimades, de rétrécissements, d’interdits ou d’obligations sans queue ni tête, d’artifices comme posés par les puissants pour défier l’intelligente dignité d’un peuple qui saurait très bien se débrouiller sans tous ceux-là.
Macron nous a été offert par Jupiter, c’est pas possible autrement.
Comment se pourrait-il que le pouvoir, dans sa phase la plus tendue, la plus injuste, la plus dénuée de mesure, se trouve entre les mains d’un freluquet qui ne saura bien entendu pas porter cette parole avec assez de conviction pour convaincre, le dernier venu qui ayant séduit ses maîtres avec un talent extravagant se révèle petit garçon lâché dans la nature !
Macron est cuit, à peine ouvre-t-il la bouche que tous ceux qui sont impliqués dans cette consciente révolte comprennent l’entourloupe, la même que peut-être ils gobaient l’an passé.
On ne se remet pas d’une prise de conscience, on ne revient pas, jamais, à l’état antérieur, on est même étonné que cet état ait pu exister ! Si Macron en a abusé quelques-uns à l’époque où tout semblait peut-être pouvoir se résoudre tout seul, il n’abuse plus personne aujourd’hui : il est pitoyable.
Les choses importantes, celles qui décident d’une destinée, sont sous-jacentes, elles se perçoivent et se ressentent mais ne peuvent s’analyser avec les mots ordinaires, elles se situent à l’intersection d’un inconscient qui sait et d’un conscient qui souffre, elles s’actualisent presque sans décision, elles se réalisent avec courage et détermination sans que quiconque en ait pressenti l’imminence.
Je me réjouis de ce qui se passe : il est impossible que Macron reprenne les rênes, malgré cet attentat, il est impossible que les luttants en gilets jaunes enterrent leurs envolées pour un Noël en famille devant dindes aux marrons. Le germe de vie qu’ils ont semé ne va pas s’étioler et quelle que soit la récolte, elle sera engrangée.
Il est souhaitable, et je le souhaite probable, que ce mouvement s’enrichira de tous ceux qui sont conscients d’un problème ou d’un autre, d’une injustice ou d’une autre, d’une lutte à mener ou d’une autre ; il est souhaitable que cette fraternité s’étoffe et contamine les individualistes enclins au repli hargneux.
Je voyais le moment où les banlieusards hagards s’adjoindraient aux groupes constitués et que, dans le combat commun, soudain se voient mêmes en de mêmes aspirations, entravés des mêmes chaînes, souhaitant les mêmes libérations ; quelle fraternité alors s’imposerait, fatale aux puissants qui n’ont de cesse de l’interdire. Tant, que l’on vit un sniper, ombre silhouette commune aux images de Maïdan, prêt à sévir au moindre dérapage, mais pour votre sécurité messieurs dames de la haute dont les privilèges si bien défendus ne tiennent que par l’asservissement de ceux-là qui aujourd’hui se rebiffent.
Ou bien rappeler dans l’esprit de ces humains si volages, oublieux du danger qui menace, le vrai, le seul : l’attentat.
Oui, la boucle se boucle, quinze jours après le sniper vu par des millions d’internautes, l’attentat qui le justifie. Car, personne ne pense qu’un terroriste, quelles que soient ses raisons, risque de choisir l’arc de triomphe ou les alentours des Champs Élysées un samedi pour se sacrifier sur l’autel de Allah !
La preuve, il a choisi Strasbourg pour nous distraire et nous culpabiliser.
Je boucle moi aussi la boucle sur cet attentat dont je suppose qu’il n’aura pas l’effet escompté en haut lieu ; Cheriff Chekat, identifié, classé « S » et qui attaque près du marché de Noël à Strasbourg, échappé puis retrouvé et assassiné, une variante inédite dans le déroulement devenu normal des attentats en solitaire.
La vie pourrait-elle continuer comme avant ? Les gilets jaunes ne seraient pas nous, juste quelques groupuscules grincheux tandis que la vie et son importance sont ailleurs ? Enfin plutôt toujours au même endroit, choisi pour nous par nos protecteurs qui nous envoient bisous et câlins pour nous endormir ?
Non, messieurs les usurpateurs de pouvoir, les gilets jaunes, c’est nous, nous tous, même s’il est encore difficile à certains de l’admettre, ceux qui se croient grands parce qu’ils les méprisent, mais qui ne resteront que quelques-uns quand la plupart aura compris que l’intox : « les gilets jaunes c’est l’extrême-droite », mourra dans toutes les demeures.
Le mouvement est amorcé, tout reste à faire, et nous n’avons que le nombre pour écraser le pouvoir. Se pourrait-il que le peuple soit plus lucide, plus courageux, que la population des classes moyennes supérieures ? Il ne faut pas le dire trop fort, vexer quiconque n’amène jamais rien de bon !



