Nuance : rapport d’autopsie et oraison funèbre
Il sera si simple d’objecter, et à raison, qu’en l’espace d’un seul article, ce n’est guère possible. La nuance prend le temps d’expliquer les détails et se nourrit d’analyses aussi complètes et complexes que possible. Elle s’affranchit de l’instant. Elle tente de mieux approcher la vérité, cet « accord entre l’intelligence et les choses1 ». Mais chiche pour ce défi !
La nuance déserte les informations dont nous sommes gavés. C’est un fait. Si vous n’êtes pas pour le masque, le confinement, le vaccin, l’exclusion des soignants suspendus, vous êtes un complotiste, quasiment un criminel coresponsable de la propagation d’une épidémie qui renvoie la peste du XIV° siècle ou la grippe espagnole aux oubliettes. Le seul questionnement du rapport bénéfice / risque de ce vaccin vous attire le bannissement de tout cénacle ayant pignon sur rue. Promouvoir la lucidité sur la crise ukrainienne (par exemple l’inexistence d’une telle nation, la résurgence de l’idéologie nazie, l’affrontement semi-direct des deux empires OTAN et Russie, la félonie de l’OTAN concernant entre autre l’Euromaïdan et les accords de Minsk, le besoin de sécurisation de l’accès à la mer Noire pour la Russie ainsi que celui d’un glacis), fera de vous un traître à la Patrie qu’il faut réduire au silence. Tentez d’exposer les insuffisances de la doxa woke, vous serez voué aux Gémonies. L’emporte-pièce règne partout. Les 280 caractères d’un tweet doivent tout dire, le reste est superflu.
Quelles sont les causes du décès de la nuance ? Elles sont multiples mais évoquons brièvement certaines d’entre elles.
Primo l’appauvrissement du langage. Confier l’instruction depuis 1945 à des idéologues de l’égalité ne pouvait que niveler par le bas sa maîtrise dans la population. Élaborer une pensée complexe devient moins accessible au quidam, la nuance étant une variable d’ajustement.
Secundo, le temps long disparaît. Ne plus envisager que les futurs et passés immédiats, et balayer négligemment tout ce qui serait histoire ou réflexion prospective lointaine rend certes les problèmes plus simples, mais en sacrifiant leur compréhension.
Tertio, notre exposition aux médias y compris sociaux fait que bien souvent l’apparence prévaut sur la substance. C’est pourtant en grattant la couche supérieure de peinture que l’on affine son travail d’appréhension de l’objet observé. Quitte à remettre en cause les évidences du premier coup d’œil.
Quarto, le relativisme moral fait que la nuance devient superflue. Puisque l’individu sacralisé décide seul de son référentiel de jugement, pourquoi argumenter dans des attendus illisibles ce qui relève de l’arbitraire de chacun ?
Quinto et corollaire surprenant et paradoxal, le mimétisme entraîne la soumission et la sacralisation de normes qui ne sont que des outils d’asservissement et ne sont en rien construites pour le bien commun, mais imposées par les dominants des pouvoirs économiques, médiatiques et politiques.
Aucune de ces causes n’est sans doute suffisante, mais la conjonction de toutes, et aussi d’autres qui seraient ici omises, est létale. Sic transit. Mais chacune de ces causes est un peu de notre responsabilité, nous qui aimons tant « la formule qui tue. » Confiteor.
Qu’elle repose en paix, la nuance !
Elle nous accompagné depuis si longtemps. À croire que, comme le rire, elle pourrait être un propre de l’homme. Et oui, François Rabelais était peut-être imprudent en usant d’un article défini et singulier. Elle manquera à certains qui tenteront dans le brouhaha ambiant de la faire revivre et ne s’attireront que des quolibets, des injures, et des ostracismes. Les universités futures, plus concernées par la mise aux normes woke de jeunes cerveaux malléables, en parleront comme d’une tare d’un passé honni, d’une maladie honteuse de la pensée assimilable à la section de cheveux en quatre. Le consensus social regardera toute tentative de résurrection comme une volonté de sédition. Et nous aboutirons à une société où le crime de pensée sera traqué par la police éponyme2.
Souhaitons qu’il se trouve assez de dissidents pour un jour ouvrir sa tombe et la faire revivre ailleurs que dans des catacombes.
Illustration : CC0 via hippopx.com
1Saint Thomas d’Aquin
2Cf. 1984 de George Orwell

