mardi 15 mars 2016 - par Redrogers

Objets vivants sous contrôle...

" Faisons inscrire les grands singes au patrimoine mondial "

Voici l’intitulé d’une pétition en ligne qui circule actuellement sur une plateforme spécialisée (lien). Cette pétition a pour objectif de protéger plus efficacement les grands primates en leur octroyant un statut inédit qui est celui de « patrimoine mondial vivant ».

Bien que certainement, et malheureusement, inutile pour les sauver de la folie du « progrès », cette initiative reste louable et doit être saluée comme telle. Mais (car il y a un mais, sinon on signe et on s’arrête là), en y réfléchissant un peu, le terme « patrimoine » me gêne un peu. Non, en fait il me gêne beaucoup et amène quelques réflexions.

En effet, le mot patrimoine renvoie à une notion juridique d’héritage et de propriété. Qu’il soit physique, tangible ou immatériel, cela évoque la possession. Cela reste fidèle à la vision contemporaine du « bien » public, de la ressource exploitée, que ce soit par destruction, transformation, ou dans un but de divertissement. Ainsi, il n’y a plus sur Terre d’espaces (incluant les espèces vivantes qui les occupent ou les éléments géologiques qui les composent) qui ne soient la propriété d’Etats, de personnes physiques ou de personnes morales. Même la « haute mer » est considérée au final comme un « bien public mondial », n’appartenant ainsi à personne mais étant à la disposition de tous pour y puiser à l’envie.

« En moins d’un siècle, le monde a changé de façon drastique. D’un lieu où les Hommes étaient entourés d’animaux sauvages, le monde est devenu un endroit où les animaux sauvages sont entourés d’Hommes. » (William Conway)

La nature, au sens sauvage du terme (qui est le seul que je retiendrai), ne peut se déterminer, à mon sens, que par son extériorité à la « civilisation » et au monde urbanisé qui s’étend. C’est justement cette extension qui annihile le monde naturel, bien sûr par destruction directe mais également par encerclement et fragmentation. Les frontières vers cette nature « sauvage » doivent être à l’extérieur de la cité étendue. Des frontières intérieures ne peuvent délimiter qu’un ersatz de nature, à la survie précaire. Ainsi, des zoos aux réserves naturelles, la marche n’est pas très haute. Et la parcelle, le reliquat, encerclé, devient propriété. Et la propriété doitêtre gérée.

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« Le drame de l’Afrique c’est que l’Homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. »

Le lecteur peut sans doute se demander ce que vient faire ici cette phrase, restée célèbre, issue d’un discours prononcée par un ancien président de la République, à Dakar en 2007, et écrit par sa « plume » H. Guaino. En fait, c’est pour mieux introduire la suite qui elle, n’est pas passée à la postérité :

« Le paysan africain, qui depuis des millénaires vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles.
Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. »

Au delà du fait que ce passage est rempli de préjugés et d’approximations, il est surtout révélateur de ce que pensent nos « élites » (comme ils aiment se faire appeler) de la relation que l’Homme doit entretenir avec la nature. Prôner une révision des liens qui doivent lier les sociétés modernes et les espaces naturels, et une plus grande prise en compte simplement de leur existence par et pour eux-mêmes ne peut ainsi qu’entrainer, selon eux, une stagnation voire une régression.

De même, le fait que ce passage soit passé totalement inaperçu nous informe aussi de l’intérêt que porte la société à la question de sa relation avec la sphère « naturelle », et il est à peu près inexistant.

Cela peut paraître paradoxal à l’époque du développement durable et des labels en tous genres, omniprésents, pour ne pas dire envahissants, sous des formes de plus en plus dévoyées. Mais, pour qu’elle soit compatible avec la religion tenace du progrès et de la croissance, la « nature » doit être utile et valorisable ! 

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La conservation des forêts vierges se monnaye sur la base des promesses de remplir les laboratoires pharmaceutiques de molécules intéressantes (jusqu’à ce qu’elles soient synthétisables…) et brevetables pour le plus grand bénéfice de quelques-uns. Depuis peu, elles sont également une monnaie d’échange et de chantage dans le cadre de négociations climatiques, menées par ces fameuses élites qui au fond n’y connaissent rien (et s’en accommodent fort bien hors caméras). Jusqu’à ce que les promesses s’évaporent face aux arguments pécuniaires des trafiquant de bois, des producteurs d’huile de palme ou des contraintes de la realpolitik qui se nomment souvent aussi dollars, euros ou yuans.

Les exemples sont partout, trop nombreux. Les populations d’espèces « exploitées » sont des stocks. Les océans et les pampas sont donc devenus des hangars. Et les êtres vivants des usines, quand ils ne sont pas des « nuisibles », ou des divertissements, disparaissant sous les coups de boutoir de la civilisation du progrès, mais dans le même temps portés au rang de stars virtuelles dans les films ou dessins animés, pour le plus grand bénéfice là aussi de quelques uns et le contentement du plus grand nombre.

L’évolution du monde depuis quelques décennies ne rend pas très optimiste quant à la préservation de ces espaces naturels, sauvages et extérieurs. Même les zones les plus reculées deviennent l’objet des appétits de ces quelques uns, avec la complicité passive de la plupart, du fait de l’évolution des conditions climatiques ou de la variation des cours des « ressources ». 

La question des limites de la croissance et du comportement de nos sociétés (de nos comportements) apparaît de temps en temps mais sans être réellement prise au sérieux. Régulièrement, des symboles sont mis en avant, tels que ces grands singes sous la menace permanente d’une disparition hors des cages des parcs ou des congélateurs des laboratoires de génétique. Et si même les symboles sont négligés, alors tout espoir est vain pour le reste. Ainsi, et malgré les sentiments contrastés qui m'ont traversé l'esprit, je signerai cette pétition, une de plus.

Mais la notion de patrimoine mondial vivant, sous la double réserve qu’elle soit adoptée et qu’elle ait la moindre efficacité, ne doit être qu’une étape vers une nouvelle définition du progrès et du développement, au travers de notre relation à l'extérieur. Dans le cas contraire, un jour prochain, nous risquerons de nous retrouver bien seuls face à nos propres cendres.




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