lundi 26 septembre - par Clark Kent

« Oh Barbara, quelle connerie la guerre... »

Pour Prévert, Barbara était le symbole des malheurs de la guerre, à Brest ou ailleurs.

 

La Charte de l'ONU de 1945 devait préserver l'humanité « du fléau de la guerre ». Depuis, les proclamations et discours de plusieurs générations de politiciens, diplomates et portes-paroles des "forces de sécurité" sont conformes au dogme selon lequel la guerre est toujours mauvaise et la paix un bien incontestable qui doit prévaloir. Mais bien sûr, entre les résolutions et la réalité, il y a... le rêve.

Pour les tenants d'un "droit international" dont le manuel est introuvable, la guerre n'est pas "illégale". La Charte des Nations Unies sus-mentionnée considère même qu'il est légitime de "lutter contre les crimes d'agression". Le concept de « guerre juste » existe également dans le vocabulaire des organisations "humanitaires", gouvernementales ou pas. La guerre peut aussi être considérée comme nécessaire, voire morale quand il s'agit de mettre fin aux génocides et aux crimes contre l'humanité par le recours à la force. Encore faut-il déterminer les critères et identifier les vrais auteurs de ce ces fléaux réels, mais ça, c'est une autre histoire.

Si on s'en tient aux réalités tangibles, malgré toutes les déclarations de bonnes intentions, le bilan en matière de rétablissement de la paix n'est pourtant pas spectaculaire. Au cours du dernier demi-siècle, il serait difficile, parmi les nombreux conflits armés qui s'y sont déroulés, d'en trouver un seul qui ait vraiment, complètement cessé. Au contraire, les braises couvent toujours et le moindre souffle les ravive, que ce soit en Palestine ou au Cachemire, au Myanmar, au Maghreb ou au Sahel. De nombreux états sont confrontés à des divisions internes persistantes, comme c'est le cas pour le Pakistan qui fait face à des troubles dans les zones tribales et pour le Soudan du Sud qui a connu des affrontements violents entre populations rivales.

L'ONU a dépensé des milliards de dollars et déployé des dizaines de milliers de soldats dits "de la paix" dans des dizaines de pays. Des délégations de l'ONU, de l'Union Européenne, de l'Union Africaine et de l'Association des Nations d'Asie du Sud-Est (ANASE) interviennent dans les zones de guerre. Les "groupes de réflexion" et les ONG s'activent, les projets de consolidation de la paix se succèdent les uns après les autres, et les conférences de paix animées par des têtes d'affiches du gotha international font le buzz. Des carottes et des bâtons sont distribués pour inciter, parait-il, à plus de sérénité, sous la forme de sanctions et de programmes d'aide conditionnelle.

Mais ce mode opératoire du commerce de la paix à doses homéopathiques produit de maigres résultats, si ce n'est quand les protagonistes ont besoin de reprendre leur souffle. Et au moindre coup de vent, le foyer s'embrase à nouveau jusqu'au prochain accord de cessez-le-feu ou même de « paix ». Alors, le cycle infernal redémarre.

Il arrive même qu'une ingérence intempestive prolonge un conflit malgré la signature d'un traité de paix entre les belligérants, comme cela s'est produit en Bosnie-Herzégovine et dans la péninsule coréenne. Les conflits ne prennent réellement fin que lorsque les causes sous-jacentes réelles (et souvent difficiles à discerner) ont été résolues. Mais, dans l'histoire, cela n'arrive presque jamais et les guerres ne se terminent que lorsqu'une partie a gagné de manière décisive et tragique, comme cela a été le cas pour la Seconde Guerre mondiale ou pour la guerre du Vietnam, même si on peut discuter sur les conséquences économiques, politiques et sociales pour ces deux exemples.

Aujourd'hui, les guerres sont multilatérales et d'autant plus insolubles que les véritables commanditaires, concernés sans s'impliquer directement, tirent les ficelles de plusieurs théâtres de marionnettes pathétiques.

La viabilité d'une "paix" repose sur deux éléments-clés :

  • le premier est le niveau de violence avec lequel lequel la guerre a été menée. Or, aujourd'hui, les atrocités sont la norme, et les survivants violés, torturés, affamés, dépossédés ne sont pas partants pour se réconcilier avec leurs agresseurs.

  • le deuxième élément serait la générosité ou la sagesse des vainqueurs, mais cette possibilité est en contradiction avec la volonté de domination qui l'anime le plus souvent.

En réalité, toute paix est provisoire et ce n'est pas la version de l'histoire réécrite par Hollywood, Netflix et les éditeurs de jeux en ligne qui amélioreront les choses.

Depuis 1945, des conflits armés interminables se sont accumulés : actuellement, 170 conflits de différents types se déroulent à travers le monde. Le nombre de morts au combat a triplé par rapport aux années 2000 pour atteindre 120 000 en 2021. Mais ces chiffres ne prennent pas en compte les conséquences indirectes qui retombent sur les civils et qui ont d'autant plus augmenté que les guerres durent de plus en plus longtemps et deviennent de plus en plus perverses. Les Nations Unies estiment qu'actuellement un quart de la population mondiale, soit deux milliards de personnes, vit dans des zones de conflit.

Le paradoxe, c'est que les êtres humains sont supposés être de plus en plus nombreux à être éduqués et à subvenir à leurs besoins essentiels et qu'une bonne partie d'entre eux vit dans des régimes de "démocratie représentative" dans lesquels ils sont censés être les décideurs "in fine". Ceux vivant dans d'autres régimes ne sont d'ailleurs pas réellement les plus belliqueux.

Il semblerait même que ceux qui se gargarisent de liberté et de démocratie ne soient pas si empressés que ça à en faire bénéficier les autres, malgré leurs justifications à intervenir pour libérer des peuples de l'oppression de leurs adversaires.

On voit avec la tension qui oppose la Russie au camp "occidental" que la concurrence pour les ressources et une mondialisation en roue libre engendrent d'autant plus de violence que les inégalités au sein des sociétés et entre elles augmentent et que, partout dans le monde, les puissants se battent contre des populations qui ne demandent qu'un minimum d'équité.

La guerre n'est pas seulement une connerie. C'est un instrument de pérennisation et d'accroissement des inégalités. Tout conflit a une logique qu'il faut comprendre pour qu'une paix hypothétique soit durable. Sinon, les gesticulations des organismes internationaux ne sont que des cautères sur des jambes de bois.



20 réactions


  • Clocel Clocel 26 septembre 08:28

    Aussi longtemps que les guerres resteront un juteux business, rien à attendre de bon, les appétits monstres et les esprits dérangés feront appel à elle.

    C’est le dernier argument de ceux qui n’en ont plus.

    Si on ajoute les malthusiens z’et autres sauveurs de planète « surpeuplée », le hamster n’a pas fini de tourner dans sa roue.


    • Clocel Clocel 26 septembre 08:31

      @Clocel

      Et tant pis pour « celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas ».


    • Clark Kent Clark Kent 26 septembre 08:53

      @Clocel

      Salut et merci pour cette confirmation désespérante.


    • Opposition contrôlée Opposition contrôlée 26 septembre 09:01

      @Clocel
      Il n’y a pas qu’une question d’argent, les guerres sont un instrument de politique intérieure autant qu’extérieure. Rien de tel pour faire passer des mesures d’exception.


    • Clark Kent Clark Kent 26 septembre 09:23

      @Opposition contrôlée

      Tout-à-fait d’accord.

      La guerre est en effet un outil de domination qui permet non seulement d’étendre son territoire et son marché, mais aussi de transformer les moutons en chiens de garde. En prime, ça permet aux agresseurs de vendre des armes aux agressés pour se défendre. Au passage, les intermédiaires blanchisseurs toutes catégories remplissent leurs coffre-forts en Suisse... ou ailleurs.

      Pour ce qui est des mesures d’exception, le résident de la ripoublic nous avait bien asséné plusieurs fois « nous sommes en guerre » avant de mettre en place le confinement, le passe sanitaire, le QR code et les contrôles permanents.


  • Opposition contrôlée Opposition contrôlée 26 septembre 09:07

    aujourd’hui, les atrocités sont la norme

    Certainement pas plus qu’hier. La perception du passé est contaminée par les représentations romantiques... Et l’amnésie.

    D’autre part, la violence reste aujourd’hui à un niveau incomparablement plus bas que celui observé dans la seconde moitié du XXe siècle.


    • Clark Kent Clark Kent 26 septembre 09:32

      @Opposition contrôlée


      Pour l’amnésie, je suis d’accord. Par contre, je ne sais pas comment on mesure la « violence », ni même comment on l’identifie.

      La propagande est aux démocraties ce que la violence est aux dictatures.” - Noam Chomsky


    • Francis, agnotologue Francis, agnotologue 26 septembre 09:42

      @Opposition contrôlée
       
       ’’D’autre part, la violence reste aujourd’hui à un niveau incomparablement plus bas que celui observé dans la seconde moitié du XXe siècle.’’
       
       La seconde moitié ? Vous êtes sûr de ce que vous dites ?


    • Clark Kent Clark Kent 26 septembre 10:41

      @Francis, agnotologue

      C’est comme pour le gâteau d’Obélix : la première moitié c’était avant 1914.


    • velosolex velosolex 26 septembre 10:42

      @Opposition contrôlée
      Plus bas...Il faudrait demander ce que les Ukraiiens en pensent...Je ne sais pas si il y a quelque chose qui pourrait faire valeur de témoin en la matière, comme le poilu du pont de l’Alma, jugeant la qualité des innondations. A l’heure d’ailleurs où même certains rejettent la valeur des thermomètres qui s’affolent. 
      L’atroce est maintenant systémique. La culture de la mort a débordé du cadre où l’on pensait le faire tenir aux siècles passées. Je sais bien que l’on ne parle ici « que de la guerre », un euphémisme terrible, mais la guerre est aussi liée à la destruction des paysages, de la diversite, de la perte des ressources, ou de leur accaparement. Ce n’est plus à prouver pour les énergies, et l’eau va devenir de plus en plus l’objet de guerres terribles, comme celle qui se dessine entre l’Egypte et l’Ethiiopie, si cette dernière ne modifie pas son projet de barrage du Nil. 
      L’amnésie d’hier, s’ajoute au déni du jour, pour tourner la tête le plus longtemps possible. Les statistiques pourtant sont rassurantes, si on sait les exploiter. Par exemple on nous dira qu’il y a jamais eu si peu d’homicides en France qu’à notre époque. Et que l’espérance de vie n’a jamais été si forte.
      C’est vrai, mais ces fausses vérites partent d’un point de vue ethocentré, celui du spectateur regardant un match de boxe, se félicitant que le spectacle ne soit plus celui des gladiateurs, pendant que dehors les bombes tombent de l’autre coté de la frontière.
      Cela me rappelle un film d’Hitchcock, « une femme disparait », où l’on voit deux gentlemen anglais, assis dans un compartiment d’un train, qui roule dans un pays de l’est, dans les années 30, refusant de voir les choses étranges qui arrivent dans ce train, la police, la disparition d’une passagère, préférant sans cesse commenter les résultats des matchs de cricket, le nez plongé dans le journal.....
      L’amélioration constante des armes, depuis l’antiquité, ne s’accompagne plus de celle des défenses, quel que soit l’endroit du monde où nous nous trouvons. Nous sommes à la merci d’un fou, qui veut jouer à la roulette Russe, et qui prend une attitude de défi. L’atrocité prend alors celui d’un monde borné, sans perspective, où il n’y a plus de refuge, de sacré.
      Nous sommes la première génération a vivre en direct l’apocalypse des animaux, et du vivant. Et Prévert est bien nu. Chaque fois que je vais à Brest, que je passe le pont de recouvrance, je pense à lui, et à sa Barbara.
      « Du pathos » diront certains...N’empéche, c’est en zoomant sur le particulier qu’on comprend l’horreur ou la beauté, et non en regardant de haut, du haut de la grande roue de la foire.
      C’est le point de vue d’Orson Wells, dans « le troisième homme » ce chef d’oeuvre de 48 se passant dans un Vienne lui aussi dévasté, et évoquant les thèmes du bien et du mal, de l’engagement ou de la lacheté. De Brest à Vienne, finalement, les mêmes questions sans réponses, mais dans une attitude du refus, de la répétition, dans cet après guerre où les gens savent d’où ils viennent.
      Ne parlons pas du film « Allemagne année 0 », ou de « Rome ville ouverte » de Rosselini. Plein de Barbara partout. 


    • Opposition contrôlée Opposition contrôlée 26 septembre 11:11

      @Clark Kent

      je ne sais pas comment on mesure la « violence »,

      En comptant les morts, entre autres méthodes.

      https://ourworldindata.org/grapher/battle-related-deaths-in-state-based-conflicts-since-1946-by-world-region

      Ça s’appelle l’Histoire scientifique.


    • Opposition contrôlée Opposition contrôlée 26 septembre 11:36

      @velosolex
      Voir la réponse au dessus. Il ne faut pas mélanger les sujets. L’aliénation va croissante, c’est certain. 

      vivre en direct l’apocalypse

      c’est du chrono-centrisme. 


    • Clark Kent Clark Kent 26 septembre 12:28

      @Opposition contrôlée

      « En comptant les morts, »

      Je ne veux pas pinailler sur une question de vocabulaire, mais il faut appeler un chat un chat.

      La violence existe sans les tueries et les boucheries qui en sont le paroxysme.

      L’asservissement, la manipulation, la torture (mentale ou physique), le harcèlement, le viol (en temps de paix comme en temps de guerre), etc. sont de la violence, et le nombre de morts ne mesurent pas cette violence là !

      « Histoire scientifique », ça me fait penser à « police scientifique ». On confond souvent « science » et « technique ». Mais bon...


    • Opposition contrôlée Opposition contrôlée 26 septembre 12:42

      @Clark Kent

      « Histoire scientifique », ça me fait penser à « police scientifique »

      Ca devrait vous faire penser à « archéologie ». Ce n’est que de la classification (sur des critères factuels), de la statistique et, après, des hypothèses probabilistes, le tout basé sur les sources disponibles. 

    • Tzecoatl Tzecoatl 26 septembre 13:27

      @Opposition contrôlée :

      Cet ingénieur de General Motors, qui vers 1915, avait considéré que l’essence au plomb moins cher de 0.15 cents, n’était pas toxique pour l’homme, aurait fait 80 millions de morts.

      @Clark Kent :
      Les espérances déçues de paix ne doivent pas ignorer les conditions qui justifient le contrôle de l’agressivité :
      la transpiration et l’abus d’alcool éliminent le magnésium, dont la population mondiale est fortement carencé. Il en va également de terres agricoles, de médicaments qui bloquent l’absorption de minéraux ; Si tu veux la paix, épands les stocks de magnesium sur la ligne de front ;
      les neurotransmetteurs noradrénaline (café) et sérotonine (noisette) permettent le contrôle de soi respectivement à court et long terme ; La soldatesque ainsi que leurs hiérarchies respectives doivent en être pourvus afin d’arrêter les conneries.

      l’élimination du plomb doit être envisagé par la chélation (algues, chou, autres aliment riche en soufre) ;

      Les européens, d’autant plus les cousins cyrillophones passent pour des cons dans cette affaire, on ne peut tolérer la détérioration de ces champs agricoles (ceux du Sud de l’Ukraine) par des enjeux belliqueux.


  • Lynwec 26 septembre 11:01

    Les « soldats de la paix de l’ONU », ça me rappelle un truc...

    James Bond, permis de tuer...

    Casque bleu, permis de violer...

    Cherchez hors des circuits officiels, les casques bleus...pas des petits saints...


  • gruni gruni 26 septembre 12:30

    « Mais, dans l’histoire, cela n’arrive presque jamais et les guerres ne se terminent que lorsqu’une partie a gagné de manière décisive et tragique, comme cela a été le cas pour la Seconde Guerre mondiale »

    C’est vrai qu’il suffit parfois de souffler sur les braises pour qu’un conflit recommence. L’exemple de la France contre l’Allemagne est parlant. Le deuxième conflit mondiale était déjà prévisible après les accords passés à la fin de la première guerre de 14/18. Si les Français et les Allemands ont décidé de ne plus s’entretuer, c’est qu’on a fait ce qu’il fallait pour cela. L’exemple ne vaut peut-être pas pour l’Ukraine.


  • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 26 septembre 14:34

    De un, Prévert était dépressif. De deux, la guerre est partout. Contre la nature. La forêt amazonienne. Economique... Oui, celle-ci est visible..... Seule différence....


  • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 26 septembre 21:20

    Gromaire ...il y a longtemps j’avais une sortie d’usine de lui sous plastoc . J’aime , il tapait dans le mille , le tableau reproduit en fait foi .


  • SilentArrow 27 septembre 01:29

    @Clark Kent

     

    Bon article, qui ne nous apprend pas grand chose mais résume bien la triste situation.

    Comme disaient déjà vos amis les Allemands, « la guerre, große malheur ».


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