Patrick Buisson décrypté
Le landerneau médiatique s'est enflammé lors de la sortie de La Cause du peuple, Perrin, 2016. Les journalistes, c'est leur métier, se sont concentrés sur les révélations factuelles et la description des coulisses du quinquennat Sarkozy. Puis le débat est passé à autre chose. Or, M. Buisson n'est pas un vulgaire infiltré destiné à satisfaire le sensationnalisme ambiant, quoi que ses méthodes puissent laisser penser, mais un intellectuel qui façonne la droite française depuis une vingtaine d'années. Il livre au lecteur sa philosophie politique ; il est temps de l'analyser, d'abord dans la forme, puis dans le fond.

Les descriptions des pantomimes carriéristes sont toujours à la fois croustillantes et attristantes. Sous la plume de M. Buisson, chacun en a pris pour son grade, à part grosso modo Benoît XVI. Les recueils des amabilités du conseiller politique foisonnent, de même que ceux des propos rapportés des uns et des autres qui n'ont grandi ni les uns ni les autres. Il n'est pas nécessaire d'y revenir ici.
Toutefois, l'important dans le récit factuel du livre ne sont pas ces mamours que la politique sait mettre en scène mais bien la révélation que M. Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur, a orienté et laissé faire des casseurs en vue de nuire à M. de Villepin. "Nous avons tremblé à l'idée qu'il puisse y avoir un blessé grave" (p.64) aurait déclaré Nicolas Sarkozy. Ce propos n'ayant pas été formellement démenti par le principal intéressé, il est curieux que tout le monde soit passé à autre chose alors qu'un ex-président avouerait avoir donné si ce n'est l'ordre de tirer sur la foule en tout cas permission de faire tirer sur la foule.
Dans tous les cas de figure, l'idée ici est plutôt de s'intéresser au corpus idéologique de M. Buisson. Car c'est bien de cela qu'il s'agit ; La Cause du peuple n'est pas un livre d'histoire, il n'en a pas la rigueur scientifique. S'il fallait classifier cet ovni littéraire à la croisée de l'autohagiographie post-freudienne et du condensé des apories du conservatisme, il resterait un livre bien écrit, érudit, parfois drôle mais surtout à l'image de son auteur : habile jongleur entre ses contradictions.
M. Buisson n'a plus rien d'un historien car il ne s'intéresse plus à la vérité scientifique mais à la visée téléologique de sa démonstration. Du reste, lui-même l'avoue d'emblée en se confessant adepte de la "mytho-histoire" (p. 42). Les exemples sont nombreux où l'auteur présente le déroulé des événements selon l'humeur du pizzaïolo plus qu'en fonction de la nécessaire précaution historique.
Une des plus importantes ellipses concerne ainsi la théorie selon laquelle la France en tant que nation unie ne serait devenue que tardivement, dans la seconde moitié du XXème siècle, une terre d'immigration. M. Buisson explique pour argumenter sa thèse que la population est restée "pratiquement identique pendant près de quinze cents ans" (p. 251). Les grandes invasions sont balayées dans la foulée de même que l'immigration européenne pour en venir au problème selon M. Buisson du "phénomène de masse ethniquement différencié et culturellement exogène avec l'arrivée des forts contingents en provenance du Maghreb et de l'Afrique subsaharienne" (p. 252).
Le raccourci saute aux yeux : de quelle France parle-t-on ? Il n'y a pas besoin de remonter à l'étudiant limousin de Rabelais puisqu'à la veille de la Révolution française il n'y avait en effet pas de nation unifiée mais des territoires éparpillés avec une multitude de langues parlées. Bien plus féroce que l'assimilation, il y eut ainsi en France la main de fer de la Révolution qui a forcé par le sang tout le pays à parler français. La mixité linguistique entre le latin et les langues vernaculaires, puis entre le Français et les patois a toujours existé, de même d'ailleurs que la diversité des confessions et même des religions, dont l'acceptation a causé encore plus de morts que l'unification de la langue. La France a donc bien été dans la majorité des siècles une terre de mixité et de migrations, n'en déplaise à M. Buisson, et le souhait centralisé d'uniformisation a toujours conduit à des guerres civiles.
Cela dit, le summum de la plasticité intellectuelle est atteint lorsque l'auteur reproche aux anticléricaux qui rapprochaient l'Eglise de la guerre de n'avoir pas vu que les conflits les plus meurtriers furent ceux du XXème siècle qui en "s'offrant à l'antichristianisme (...) restera probablement dans l'histoire comme (...) le plus gros pourvoyeur de charniers (p. 306). Le prétendu historien, jouant sans doute la partition du "plus c'est gros...", n'écrit pas un mot sur l'amélioration de la technologie militaire, comme si ce n'était pas le principal facteur de la multiplication des morts ! Il aurait en effet pu opposer aux anticléricaux que l'absence de religion au XXème siècle a fait au moins autant de morts, et tout le monde aurait acquiescé. Il aurait pu argumenter que l'idéologie répressive est plus forte car les pouvoirs nationaux sont moins établis que l'Eglise depuis quinze siècles et qu'ayant plus peur pour leur place ils répriment davantage. Il aurait pour le moins dû évoquer l'amélioration militaire, mais non, il nous présente les choses comme si c'était l'antichristianisme qui avait fait des millions de morts au siècle passé.
Ce manque de rigueur historique n'est pas dérangeant en soi, car M. Buisson insiste lui-même sur son "rôle de conseiller politique" (p. 410). On a donc affaire bien plus à un témoignage qu'à un traité scientifique, ce qui est renforcé par l'incroyable besoin de déballage de soi de celui qui morigène pourtant tellement le "narcissisme" (p. 75) de Nicolas Sarkozy et de manière générale le "tout à l'ego" (p. 77) de la société.
Nietzsche disait que toute philosophie est d'abord celle de son corps, M. Buisson tombe en plein dans le moule quand il commence à évoquer les "valeurs affectives du sacré (...) héritées de [son] enfance", notamment du "récit paternel" (p. 242) puis le fait que "le drame algérien avait été la grande affaire de [son] enfance" (p. 267), allant même jusqu'à remonter à son "ascendance mi-bourguignonne mi-limousine, qui procédait des effets combinés du sédentarisme et de l'endogamie cantonale" (p. 22). Au moins n'il y a-t-il pas là tromperie sur la marchandise, M. Buisson se livre à une analyse freudienne de comptoir pour se dédouaner presque d'en être arrivé là, comme si la prédestination sociale valait toutes les circonstances apologétiques.
Ce qui reste dans le livre et qui est malgré tout le plus intéressant, c'est la philosophie politique de l'auteur. Elle sera traitée dans un second article.

