mercredi 22 décembre 2010 - par armand

Patrimoine bradé - vous avez dit « occupation » ?

Autrefois, il arrivait que la très grande richesse fût synonyme de bon goût. On citera pêle-mêle la société des Boulevards qui réunissaient les meilleurs esprits du XIXe siècle français, les collections privées que les Wallace, les Frick et les Camondo léguèrent respectivement à Londres, New York, Paris. Il est à noter que ces grands capitaines, souvent issus du peuple, éprouvaient parfois le besoin de rendre à leurs communautés ce qu'ils en avaient reçu, et que leur démarche comportait une dose d'humilité devant ce qu'ils acceptaient comme les parangons de la qualité. Renaissance italienne chère à Jacquemart-André, XVIIIe siècle français vénéré par les Camondo, (qui payèrent cher leur attachement à l'art français quand l'Etat vichyste, après avoir engrangé leur don, les livra aux Allemands), nos anciens 'tycoons' n'entendaient pas imposer un style indissociable de leur activité principale, rapporter du fric et faire de l' « artiste » leur complice dans l'escroquerie générale.

Il en est tout autre actuellement. Le philosophe Luc Ferry a bien mis en lumière la connivence entre le capitalisme néo-libéral et un « art qui ne vise qu'à choquer », négateur de toute idée de beauté et condamné à une fuite en avant qui, le plus souvent (car le nihilisme a-t-il un « avant » ?) ne fait que tourner en rond. La « rupture » que représentent les nouvelles méthodes du capitalisme financier, plus voisine du casino que de la production, la « rupture » en matière de culture, la « tabula rasa » étant indispensable au maintien des populations en état de consommateurs décérébrés, la « rupture » en politique, destinée à tout asservir à cette accélération mondialisée. Mais quittons ces considérations théoriques, débattues sur maint forum – il s'agit dans mon propos de dénoncer l'invasion massive de l'espace public, représenté par ses monuments les plus insignes, par les intérêts privés, au service d'une hyper-classe mondialisée qui entend tout refaçonner à son image.

En ce moment, l'exemple le plus éloquent de cette main-mise c'est l'affaire de l'Hôtel de la Marine, ancien Garde Meuble de la Couronne, que l'Etat, occupé à vendre ses bijoux de famille (et avec quel succès ! On se souviendra de l'affaire de l'Imprimerie nationale cédée à Carlisle et rachetée trois fois plus cher..) aimerait vendre au moyen hypocrite d'un bail emphytéotique, au profit d'un consortium dirigé par le net-milliardaire Alexandre Allard.

Celui-ci s'est déjà distingué en « rénovant » le Royal-Monceau, ce palace parision, BCBG, refaçonné sous l'égide du gourou du design Philippe Starck. On ne saurait insister assez sur l'exemplarité de cette rénovation. Passons sur le déclarations fracassantes du jeune Allard, balayant le service de table à la française comme d'inutiles survivances, insistant sur le goût de son public de choix, des « jeunes » riches mondialisés et incultes. Plus parlant que la vente aux enchères du mobilier de l'hôtel (qui a fait le bonheur des acquéreurs et prouvé, si besoin était, que le classicisme français a encore les faveurs de la foule), la séance de démolition que le vandale-milliardaire à offerte à ses amis de la Jet-Set. Où l'on a pu voir ses amis people s'attaquer aux murs, aux revêtements, aux boiseries, aux planchers à coups de maillet. J'imagine que les tenants de l'art conceptuel y ont vu une œuvre en son propre droit. Oublions le premier degré – la destruction festive du bon goût bourgeois, retenons plutôt l'acharnement de ces sales gosses gâtés contre le travail patient, méticuleux, le fruit d'années d'apprentissage et de patience, d'artisans français issus des classes populaires.

Ce n'est pas fini. On s'adressa ensuite à Starck, grand manitou du « désordre organisé », autrement dit d'un foutoir nihiliste qui ne doit sa valeur qu'à la griffe du maître, afin qu'il substituât aux décors effacés ses orgueilleux éjaculats. Une fois le forfait accompli, et pour rester dans la logique du mouvement perpétuel, le jeune vandale se dépêcha de revendre son bien aux nouveaux maîtres du luxe parisien, les Qataris.

Voilà le sort qui attend l'Hôtel de la Marine, un des rares palais de l'Etat resté à peu près intact depuis la Révolution. Dans un descriptif enthousiaste qui masque la noirceur mercantile sous les formules « hype », on nous promet une salle de vente, des boutiques d'artisanat haut de gamme, et, surtout, des appartements de luxe pour les glorieux mécènes – aucune peine à s'imaginer qui en seront les bénéficiaires. De leurs fenêtres, ils pourront embrasser du regard la Place de la Concorde et le lieu de supplice de Louis XVI, une des premières victimes d'une politique de « rupture » au profit des classes financières. Quel symbole ! Ce nouveau paquebot du libéralisme mondialisé triomphant sera voisin du Crillon, passé sous contrôle séoudien, d'où l'on toise le bunker hérissé de barrières et de défenses électroniques de l'ambassade américaine, menacée par d'autres bénéficiaires de largesses séoudiennes... Dans une affaire où la symbolique, depuis le premier coup de pioche donné au Royal Monceau, ne cesse d'offrir des images édifiantes, retenons celle-ci – un ancien ministre de la culture, devenu larbin du milliardaire-promoteur, pour plaider sa cause auprès de ses anciens confrères. L'Etat prostitué une fois de plus à la finance.

Et Paris dans tout cela ? Je veux dire la municipalité dite « de gauche » ? Faut-il rappeler que celle-ci a avalisé sans broncher d'innombrables programmes de rénovation visant à transformer des somptueux bâtiments historiques ou des sites prestigieux (boulevard des Capucines, hôtel Mercy-Argenteau) en temples de la consommation pour marques mondialisées, qu'elle a consenti à ce que l'œuvre de l'entrepreneur mécène Cocgnacq-Jay, la Samaritaine, soit immobilisée pendant des années avant d'être transformé en hôtel de luxe pour le compte de LVMH. Plus généralement, qu'elle n'a rien fait, ou presque, pour s'opposer à la transformation de Paris en « gated community » pour le compte des riches, acceptant sans sourciller que les classes moyennes soit rejetées toujours plus loin, en opposant à cette dérive les soins palliatifs des logements sociaux. Qu'elle n'a rien opposé à l' « occupation » (le mot n'est pas trop fort) des quartiers centraux par une industrie vouée à l'éphémère et au clinquant, le prêt-à-porter, qui plus est, alimentée massivement par la production importée.

Sans doute de bonne foi, les édiles m'objecteront qu'ils sont impuissants au regard de la législation. Les monuments, c'est l'Etat, les logements et le commerce, c'est le privé. Il me semble que les grands inspirateurs du courant majoritaire au Conseil Municipal, ceux de la Révolution ou de la Commune de Paris, étaient moins timides. Et on voit fréquemment nos édiles, ceints de leur écharpe tricolore, manifester en cœur au service de causes diverses et variées. Mais toutes bien éloignées d'histoires de gros sous.

Alors occupation, je réitère ce mot avec un o minuscule pour éviter toute polémique, car il n'est d'autre mot qui convient, or il s'agit bien de cela. L'occupation massive de nos lieux les plus emblématiques, les plus prestigieux, par une hyper-classe internationale dont la seule loi et les seules valeurs sont le fric, munis de capitaux illimités grâce à notre addiction au pétrole, et imposant une esthétique, ou la négation absolue de celle-ci, conçue pour et par elle .

Les Japonais qui résistaient contre la main-mise des « bâteaux-noirs » au XIXe siècle avaient pris pour devise une de ces formules concises dont la langue nipponne a le secret : Sonno Joï, voulant dire, « Honorez l'Empereur, Expulsez les Barbares ». On souhaiterait que cette formule retrouve une nouvelle jeunesse : honorez la France, expulsez les Barbares, sachant que les plus barbares d'entre tous sont bien de chez nous.

Pour un bon résumé de l'affaire : http://www.latribunedelart.com/a-hotel-de-la-marine-immeuble-de-prestige-et-d-exception-a-article002906.html

On pourra lire dans un autre article de ce même journal comment le groupe Allianz et le promoteur Cogedim revendiquent la propriété de la chapelle de l'ancien hôpital Laennec que personne n'avait le droit de leur vendre...Un scandale de plus à ajouter à la litanie de démissions et de lâchetés dont l'Etat et la Municipalité parisiennes se sont rendus complices



17 réactions


    • armand armand 22 décembre 2010 19:07

      Bonsoir Siegfried,

      C’est à mon sens un des plus gros scandales en catimini - l’occupation de pratiquement tout l’espace disponible en centre ville par les boutiques de fringues. Mais les femmes sont si frivoles (je ne fais que citer les propos de ma marchande de sandwichs, qui justifie l’envahissement de la France par les nippes chinoises par le besoin des femmes de changer de toilette aussi souvent que possible, et à bas prix...)
      On fustige, à Paris, la monoactivité des grossistes de tissus, celle des restos grecs de la Huchette, mais pas touche au prêt à porter !
      Personnellement je serais favorable au retour de l’agrément préalable en cas de changement de commerce, ainsi qu’à un « zoning » qui prescrirait le maintien obligatoire des commerces de proximité.


  • foufouille foufouille 22 décembre 2010 13:22

    faut les vendre, mais a bon prix
    on devrait vendre versailles et sa cantine de ploutocrates


    • armand armand 22 décembre 2010 19:08

      Bonsoir foufouille,

      Ils ont déjà prévu d’y installer un hôtel de luxe... pas besoin de chercher loin pour comprendre d’où viennent les capitaux !


  • zelectron zelectron 22 décembre 2010 13:51

    Soit et quid du mobilier national qui disparait à chaque clap de chaises musicales des gouvernements qui se succèdent ? vols, emprunts ou pertes ?
    Article qui montre en filigrane à quel point ces « gens » sont avides, corrompus et lâches.


    • armand armand 22 décembre 2010 19:09

      Bonsoir zelectron,

      Sans parler des préfets et préfetes qui confondent le mobilier de la préfecture et leurs meubles de famille...


  • Robert GIL ROBERT GIL 22 décembre 2010 14:24

    c’est la grande braderie, voir le lien ci dessous

    http://2ccr.unblog.fr/2010/10/19/la-liquidation-des-biens-publics-en-france/


    • armand armand 22 décembre 2010 19:23

      Bonsoir Robert,

      Le pire, avec l’affaire de l’hôtel de la Marine, c’est que l’Etat ne s’est même pas soucié du devenir de tout son ameublement, inchangé depuis la Révolution. Beau pillage en perspective.


  • Montagnais .. FRIDA Montagnais 22 décembre 2010 14:59

    Votre article est fondateur de la nouvelle révolution, qui ne saurait manquer maintenant, celle qui sera conduite sans concessions et sans explications superflues par Maman Terre elle-même, qui n’en peut plus de l’apoplectique orgie d’obscénité que plus aucune volonté, aucune injonction, aucun remède ne saurait anémier. 


    Elle sera applaudie, célébrée par la multitude des damnés du capitalisme encore pas totalement décervelés ou métamorphosés en Zombies. Mince consolation. Mais enfin une fête, une vraie, l’immanente justice, qui ne fera pas partie de la panoplie des reality shows du spectron et des média préposés à la décérébration. 

    Même pas besoin de se poser, comme aux temps antiques, l’empyréique question « Que faire ? ». Tout est joué, et même si le monstre continue de s’empiffrer, de dévaster, de dévorer, de tenter de détruire la réalité, il est entré en agonie et il le sait. 

    Mais quel désastre quand ça va crouler.. C’est con, on aurait peut-être pu l’éviter. Y’aurait fallu suivre satyagraha par exemple, ou tout simplement, comme vous le suggérer, mettre la culture - et la vie - au programme.

    • armand armand 22 décembre 2010 19:25

      Bonsoir Montagnais,

      J’ai bien peur, hélas, que l’indignation soit réservée à quelques uns. On laisse les ploutocrates du monde entier faire main basse sur la ville, dans un néant artistique et culturel total, pendant que les « vrais gens » ne peuvent plus se loger et dorment parfois à même le trottoir.
      Et pas un badigeon vengeur ne vient zébrer les panneaux publicitaires vantant sur les façades la construction de tel ou tel nouveau ghetto de riches.


  • ffi ffi 22 décembre 2010 18:12

    Il n’y aurait aucun problème à bâtir pour magnifier, le problème de la république c’est qu’elle bâtit pour enlaidir.


    • armand armand 22 décembre 2010 19:28

      Bonsoir ffi,

      Sans doute parce qu’elle a débuté par une des pires campagnes de vandalisme que le monde ait jamais connues.


  • Max Murdok Max Murdok 22 décembre 2010 22:35

    bonsoir...

    Et si un groupuscule mentalement déficient s’en prennait à tous les traîtres néo-fascisto-capitalisto-bobo qui usurpent notre intégrité humaine, nationale et souveraine ??
    (loin de moi l’idée d’un franchouillisme nombrilliste et xénophobe).

    Et si certains d’entre nous au lieu d’attendre « Une Révolution » provoquaient « Une Evolution » ????

    Ressortons la guillotine, faisons place nette. A la Lanterne les Bourgeois !!!
    Poli-tocards en tête !!!

    enfin je dis ça.....

    *Max cherche son Lance-Flamme*  :->


    • armand armand 23 décembre 2010 10:19

      Bonjour Max,

      Peu probable...
      Aujourd’hui on risque sa peau pour braquer un casino ou fracturer un distributeur de billets, non pour se révolter. Et ceux qui braquent n’ont qu’une seule envie, rejoindre à leur façon la bande du Fouquets’.

      Quant aux envies d’en découdre, l’individu est paralysé par une machine ubuesque - six mois ferme pour le gusse qui a donné un coup de pied aérien lors d’une manif. C’est cher payé un coup de tatane, et il ne me viendrait jamais à l’esprit de porter plainte si je prenais un coup - à moi de le rendre, si je le peux...


  • JPL 23 décembre 2010 00:32

    On peut conseiller la lecture de l’article paru dans le Canard Enchaîné d’aujourd’hui et y apprécier le rappel des liens entre Nicolas Sarkozy et Alexandre Allard....


    • armand armand 23 décembre 2010 10:20

      Bonjour JPL,

      On aura compris que ce petit vandale plein aux as est un chouchou de l’omniprésident. Dont la première question posée à un auteur est toujours : « combien de ventes ? ».


  • armand armand 23 décembre 2010 10:32

    Suite...
    http://www.latribunedelart.com/opacite-autour-de-l-appel-a-projets-pour-la-reprise-de-l-hotel-de-la-marine-article002931.html

    Edifiant... l’Etat blinde son opération de délestage au profit d’un promoteur-vandale, représenté par son larbin, ancien ministre de la Culture, et assisté des inévitables fonds qataris.

    Et interdit à toute contestation ne serait-ce que la visite du lieu...

    Si l’Opposition avait un minimum de c....les, elle ferait déclarer solennellement qu’en cas d’arrivée au pouvoir elle annulerait toutes les cesssions de biens nationaux consenties par le régime Sarkozy.


  • viva 23 décembre 2010 18:10

    LA vente des biens de l’état n’est rien d’autre que du vol. Les citoyens français ont constitué le patrimoine depuis des siècles certains les vendent sous prétexte qu’ils ont élu pendant 5 ans. Les biens de l’état n’appartiennent à aucun élu ni a un aucun gouvernement quel qu’il soit ....... Les seuls habilités à donner l’autorisation de les vendre sont les citoyens français .... Quand avons nous donné l’autorisation de vendre le patrimoine du peuple français  ???


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