mardi 5 novembre 2013 - par Henri Diacono

Petit ou grand écran d’un dimanche ordinaire

 Le réveil de l’octogénaire a été rocailleux. A l’aube. Celle d’un nouveau dimanche ordinaire, niché dans la chaleur de draps rêches. En hiver, non loin de la mer. Dans un pays où il ne neige jamais. Malgré son soleil, il y fait pourtant froid. Même au seuil du printemps. Il est vrai que le vieil homme confond souvent froid et humidité. Pour lui si la température ambiante fait souffrir ses articulations, notamment dans les doigts dont il s’est si souvent servi, les vagues et ses mouettes, toutes proches, n’y sont pour rien. C’est qu’il fait froid. Un point c’est tout. Il aime trop la mer pour lui en vouloir. Il quitte en grognant une brève nuit sans cauchemars, parsemée d’éveils pus ou moins longs et surtout de quelques rêves qui ont eu le don de faire resurgir dans sa mémoire chevrotante, des êtres chers, hélas disparus depuis longtemps, du monde de ses vivants.

 

 Ils sont nombreux, parmi ceux qui, l’ayant accompagné un bout de chemin, avaient bifurqué vers des voies définitives et sans issue, alors qu’il les aimait tant. Ils l’avaient abandonné, solitaire. Seul avec lui-même dans un dialogue narcissique où s’entrecroisent invariablement prime jeunesse et différentes étapes d’un voyage déjà bien long. Un monologue qui défile à voix haute la plupart du temps. Afin de mieux imprimer l’image dans une mémoire qui s’est mise à défaillir quelquefois, l’ingrate. Peut-être l’antichambre d’Alzheimer ou du gâtisme comme on disait lorsqu’il était enfant. Chi lo sa ? (NDRL. Qui le sait, en italien).

 

 Il est trop tôt pour bouquiner. De toute façon, après le café et les biscottes à peine beurrées, dès les premières heures du jour, le rituel veut que le dimanche soit consacré à la « télé ». Celle de l’après-midi surtout, car dans la matinée il a toujours eu en sainte horreur (le qualificatif sainte est de rigueur) de devoir, par curiosité, assister au spectacle mielleux des émissions dites religieuses dans lesquelles chacun y va de son amour pour un Dieu que l’on met à toutes les sauces et que lui-même n’a jamais eu le bonheur, ou le malheur, (comme cela vous siera), de rencontrer. Il a eu beau étudier avec minutie les Livres auxquels les uns et les autres disent se référer en employant des mots alambiqués, il n’a jamais pu croire en un Dieu. Du moins en celui que chacun de ces doctes hurluberlus dominicaux revendique. Il y a Mystère (vous avez noté la majuscule). C’est évident. Mais là n’est pas et ne sera jamais son problème au vieux. Il laisse le soin aux autres d’en débattre en d’éternels palabres.

 

 Non. Il préfère l’après midi. Surtout pas pour Drucker l’archétype du « monsieur tout le monde il est gentil  » qui depuis des décennies reçoit avec maints compliments sirupeux les mêmes invités, qui au fil des ans nous répètent, en bégayant quelquefois vu leur âge du jour, les mêmes fadaises qui se veulent des confidences. Les gars du « show business » comme ils disent, ou de la politique. Ras le bol. Non, il préfère les chaînes payantes (il a les moyens) pour alterner tout au long de l’après midi informations (son ancien job) et sport son spectacle télégénique favori. Alors là, pour son malheur, en ce dimanche qui se voulait apaisant, bonjour les dégâts.

 

 Le sport tout d’abord. Sur le petit écran devenu grand et large, des bonshommes devenus pareils à ceux qu’étaient dans le temps de sa prime jeunesse les hommes sandwich trimballant autour de leur cou des placards publicitaires. La Pub en long et en large. Le long, dans les tribunes et le large sur la pelouse des stades, sur des panneaux en arrière plan, lors des déclarations du vaincu comme du vainqueur. Toujours les mêmes propos, là aussi. Et même sur les ballons. De la Pub. Partout de la Pub. Y compris sous la forme d’une multitude de badges sur les maillots des gladiateurs et même sur la partie charnue de leurs culottes pour les rugbymen. Il est vrai que dans leur discipline à ceux là, on voit souvent leurs fesses à travers les nombreuses mêlées et autres bousculades. Alors là, chapeau bas messieurs de la pub. Mettre des placards vantant les mérites de tout et n’importe quoi, sans jamais saisir de quoi il s’agit, sur le c…de tels colosses, il fallait y penser. Einstein n’aurait pas fait mieux. Ce n’est pas tout. Notre bonhomme qui en a tant vu dans sa vie, reste stupéfait d’avoir à confronter ses quatre vingt piges à des énergumènes au système capillaire pour le moins ridicule. Il a le choix entre les chignons comme ceux que confectionnait méticuleusement sa grand mère il y a si longtemps, les crânes rasés, la mode qu’avait lancé un certain… Mussolini, des épis à l’indienne du « Dernier des Mohicans », des chevelures flottantes ou à bouclettes pareilles à celles des zazous des caves de Saint Germain des Près, ou celles, ultra raides, que l’on voit déchirer les murs dans les pubs pour une laque. Et il y a mieux encore. Des bras et même des jambes zébrées d’une myriade de tatouages identiques à ceux des phénomènes qu’exhibaient les foires d’antan. Mais ils sont barjots ces footeux et tous leurs semblables, se dit-il. Ou plutôt totalement parfaitement idiots.

 

 « Madame, vous prenez bien soin de votre peau n’est ce pas ? » dit d’une voix suave un homme qu’on ne voit pas et qui s’adresse à une belle femme, la quarantaine attirante et l’air dubitatif, occupant tout l’écran de télé. « Etes-vous certaine d’en prendre bien soin ? » insiste le charmeur. Et ainsi à deux ou trois reprises pour voir soudain, devant l’étonnement de la dame, apparaitre (tenez vous bien) un rouleau de papier au nom de fleur destiné à orner tous les… cabinets d’aisance de France et Navarre ! De l’allure pour ce spot au doux parfum n’est ce pas ? Il a orné les temps morts de son spectacle sportif à mon vieux avec d’autres du genre « Comment combattre les diarrhées  » ou « contrôler le plaisir sexuel masculin trop rapide, …les protège-pertes urinaires avec des fessiers féminins bien dodus… ou encore comment ramasser à l‘aide d’un papier solide les crottes laissées par son chien sur un trottoir »… Pour sûr s’est encore dit notre homme que pour pondre de telles inepties il a fallu des auteurs à bac plus 5 ! Et de désespoir, il zappe sur « l’info en continu ». Et là, coup de massue.

 

"Nous serons là pour l'Arabie Saoudite, les Emirats, les Qataris, les Jordaniens, les Egyptiens et les autres. Nous ne laisserons pas ces pays être la cible d'attaques de l'extérieur" déclare avec aplomb le ministre des affaires étrangères américain, filmé lors d’une énième visite au Moyen Orient. Notre vieux se dit qu’heureusement, en fin diplomate ou en jésuite rusé, il a omis, le yankee, de citer Israël qu’il a certainement sous entendu « parmi les autres ». Et de penser ensuite que ce fidèle serviteur d’Obama que le monde entier croyait être, à tort, le messie noir voilà quelques années, prenait ses auditeurs pour des benêts. Ben voyons. C’est que le bonhomme aux huit fois dix ans, téléspectateur assidu le dimanche n’est pas du tout au bord d’Alzheimer. Sa mémoire fonctionne à merveille.

 

 Il sait par exemple qu’en Syrie, l’Arabie Saoudite, la grande amie depuis 1930 des Etats Unis, appuie financièrement et arme les djihadistes et les soi-disant rebelles, et que le Qatar son plus récent « bon ami » aux USA bien sûr (le gaz voyons) soutient financièrement et arme dans le même conflit le pouvoir contesté, via le Hezbollah allié de ce dernier et ennemi mortel de cet autre ami intime des américains qu’est…Israël. Ce n’est pas tout. Le vieillard suit le fil conducteur. En Egypte, tout comme en Tunisie, Monsieur US, via son grand nouvel ami Qatari et ses dollars a favorisé la venue au pouvoir de la confrérie des Frères Musulmans qui, loin d’être des islamistes modérés, sont au contraire des islamistes radicaux avides de « charia ». Et lorsqu’en Egypte l’armée se débarrasse des frères dans le sang, c’est grâce aux milliards de dollars que lui verse chaque année …Washington. Notre téléspectateur appelle cela un double jeu macabre. En Tunisie, l’ambassadeur US annonce publiquement son soutien à l’un des alliés des frères musulmans alors que ceux-ci sont en perte de vitesse après avoir favorisé dans le pays la naissance du terrorisme. Notre téléspectateur appelle cela un double jeu macabre. Car identique aux scénarios afghan et irakien où une fois libérés sous de faux prétextes par les gentils « amerloques » et leurs amis, européens compris, les peuples s’entretuent dans des luttes sanglantes confessionnelles. Tout comme en Libye revenue au temps des tribus rivales depuis que les anglais et les français s’en sont mêlés avec l’accord de l’Oncle Sam.

 Double jeu macabre mais aussi très dangereux pense notre octogénaire après avoir rigolé – jaune – en voyant les bretons se révolter contre, ont-ils dit « l’éco taxe » votée sous l’ancien Président de la République française et qu’associant le chômage à leur courroux, les manifestants coiffés de bonnets rouges qui n’avaient rien de leurs ancêtres phrygiens, attribuent, dans une violence répréhensible, au nouveau pouvoir. Alors que celui-ci se devait faire appliquer cette loi cette année comme il avait été prévu voilà longtemps.

 Ecœuré par tous ces menteurs et ces fous, celtes compris, le vieil homme, solitaire mais encore lucide, dépité face à de telles bêtises, a coupé image et son du téléviseur qui venait de lui gâcher son dimanche sur grand écran. Tout en priant le ciel, lui le non croyant, de ne pas faire de cauchemars dans la nuit qui s’approchait.

 



8 réactions


  • Christian Labrune Christian Labrune 5 novembre 2013 10:55

    @Henri,
    Vous paraissez bien mélancolique ! Je pensais que vous alliez évoquer la situation actuelle en Tunisie, mais vous n’en dites rien. Silence éloquent, peut-être.
    Je trouve les Tunisiens bien patients. Les barbus les font lanterner et il ne semble pas que le peuple soit très très déterminé à réagir. Combien de temps accepteront-ils de se laisser ainsi mener en bateau ? Je crains qu’avec les islamistes il n’y ait pas d’autre solution, à plus ou moins brève échéance, que l’égyptienne, laquelle n’est pas bien drôle. Faut-il s’attendre à un coup d’état ? Ou bien à la guerre civile ?


    • Henri Diacono alias Henri François 5 novembre 2013 12:46

      Christian,
      Avant tout, le thème du billet ne pouvait inclure la Tunisie pour la bonne raison que ce sujet est rarissime sur les télés franchouillardes.
      A présent arlons de l’ancienne Ifryqua. J’en arrive à sérieusement penser que l’Homme qu’il soit tunisien, français ou ...papou est foncièrement, et définitivement donc, complètement con.
      En Tunisie où les gens sensés avaient la chance unique de pouvoir fonder enfin dans un pays arabophone peuplé en majorité de musulmans, une démocratie à l’orientale, laïque et exemplaire, même pour l’occident, voilà que ressurgissent du passé, à nouveau avides de pouvoir, religieux ou pas, des vieillards qui replongent dans la politique politicienne faite de compromis qui déboucheront, c’est certain, sur des compromissions.
      Je comprends à présent (je me refsusais d’y penser alors) pourquoi ont été assassinés ici deux députés réputés pour leur intransigeance et loin d’avoir en outre atteint des âges canoniques.
      Quant à agir à l’Égyptienne il n’en est guère question hélas, les forces sécuritaires n’ayant pas en Tunisie ni les moyens, ni la volonté d’agir ainsi.
      Pour l’instant les partis débattent et débattent toujours sur la désignation d’un chef de gouvernement destiné à remettre de l’ordre dans ce b.... Ils ont à choisir entre deux anciens minisitres de Bourguiba. L’un à 88 ans et l’oreille dirigée vers les islamistes et l’autre 79 ans et se trouve à l’écoute de l’opposition dirigée par une homme de...83 ans.
      Bonjour la jeunesse et la nouveauté.
      Un espoir toutefois, la fermeté du syndicat ouvrier UGTT qui participe au « combat ».
      N’oubliez pas non plus que ce petit pays qui peut servir d’exemple pour toute la région est noyauté en coulisse par les Etats Unis d’un côté et la France de l’autre. Cette dernière commettra sous peu une bévue qui sera très mal vue par le peuple pourtant francophone. Hollande s’apprête à recevoir et donc d’adouber, Moncef Marzouki l’actuel Président Provisoire tunisien, une marionnette entre les mains des islamistes. Bravo les dégâts.


    • cedricx cedricx 5 novembre 2013 14:55

      Bonjour Henri, très beau texte où l’humour le dispute à un brin de mélancolie il est vrai ; on ne peut que partager votre déception envers la télé ( moi j’en ai de l’aversion )

      Pour ce qui est de la Tunisie, personnellement j’ai beaucoup d’espoir, les choses finiront par se tasser de gré ou de force. Toutes les révolutions sans exception ont été suivi par des périodes de troubles plus ou moins longues (1789 !) 

    • Henri Diacono alias Henri François 5 novembre 2013 16:03

      A Cedricx,
      Merci pour le compliment mais pour la patience concernant la naissance du bébé joufflu et bien portant, de la Révolution tunisienne, je pense ne plus avoir le temps d’en avoir. L’âge et le crabe qui est en moi, m’ont rendu particulièrement impatient. Optimiste invétéré mais impatient.
      Cordialement.


    • cedricx cedricx 5 novembre 2013 16:16

      Croisons les doigts et prions Dieu ou ce que vous voulez pour que le plus vite possible les choses rentrent dans l’ordre, soyez égoïste et ne pensez plus qu’à vous ! vous en avez le droit. Amicalement.


  • alinea Alinea 5 novembre 2013 19:44

    Une manière si douce de dire tout le mal du monde...
    Bravo


    • Henri Diacono alias Henri François 5 novembre 2013 22:25

      Merci Alinea,
      Vous savez l’âge aidant et la fatigue s’accumulant, la force de crier s’est envolée et c’est tant mieux. La douceur comme vous le dites et surtout la dérision deviennent de bien meilleurs outils. Et puis à quoi bon crier sa colère devant tant de stupidité humaine.
      J’ai toujours préféré le cri de la ...joie.


  • Xenozoid 5 novembre 2013 20:02

    c’est surtout le cynisme qui prevaud, c’est une reaction de shock,pas de sedimentation, tous n’est que division


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