jeudi 5 novembre - par Antoine Christian LABEL NGONGO

Peut-on encore parler de démocratie lorsque certains citoyens ont peur de ceux qui sont censés faire respecter la loi ?

La France aime se présenter comme le pays des droits de l'homme, de la liberté, de l'égalité et de la fraternité. Elle se réclame de sa devise républicaine, de sa Constitution et des principes fondamentaux qui garantissent à chaque citoyen le droit de vivre librement, de s'exprimer, de manifester et d'être protégé par les institutions. Pourtant, certaines images, certains témoignages et certaines affaires survenues lors de manifestations ou d'interventions policières viennent sérieusement ébranler cette belle image.

Des manifestants mineurs frappés à coups de matraque, des tirs de lanceurs de balles de défense (LBD, parfois appelés à tort flash-balls) qui provoquent des blessures graves, des manifestants adultes qui perdent un œil ou subissent des mutilations, des grenades de désencerclement qui occasionnent des blessures dramatiques, parfois jusqu'à l'arrachement d'une main. Des interventions au cours desquelles des jeunes sont renversés par des véhicules de police. Des scènes dans lesquelles des personnes victimes de violences semblent être traitées comme des coupables, tandis que ceux qui les agressent paraissent échapper aux interpellations.

Bien entendu, chaque situation doit être examinée précisément, sans confondre les responsabilités individuelles, les erreurs d'appréciation et les décisions institutionnelles. Mais une question devient incontournable : comment une République qui exige de ses citoyens le respect absolu de la loi peut-elle accepter que certains comportements de ceux qui sont chargés de la faire respecter soient soupçonnés de la transgresser ? N'y a-t-il pas quelque chose qui cloche dans notre pays ?

I. Quand les forces de l'ordre deviennent une source de peur, c'est la confiance dans la République qui vacille

La première mission de la police est de protéger la population, de prévenir les violences, de faire respecter la loi et de garantir la sécurité de tous, sans distinction d'origine, de couleur de peau, de religion, de condition sociale ou d'opinion politique. Cette mission est indispensable dans une démocratie.

Cependant, lorsque des policiers frappent des manifestants, utilisent des armes de force intermédiaire dans des conditions contestées ou provoquent des blessures irréversibles, une question se pose : où s'arrête le maintien de l'ordre et où commence la violence illégitime ? Comment expliquer à un adolescent qu'il doit respecter l'autorité lorsqu'il a lui-même été victime de violences de la part de représentants de cette autorité ?

Comment demander à un manifestant qui a perdu un œil, une main ou subi une grave mutilation de considérer l'intervention policière comme une simple opération de maintien de l'ordre ? Comment rassurer les familles lorsqu'elles voient des mineurs exposés à des interventions particulièrement violentes ? La situation devient encore plus préoccupante lorsque des citoyens ont le sentiment que la couleur de leur peau ou leur origine influence la manière dont ils sont traités. Une personne noire, arabe ou appartenant à une minorité ne devrait jamais avoir à se demander si elle sera considérée comme une victime, un suspect ou une menace simplement en raison de son apparence.

La République ne peut pas proclamer l'égalité tout en laissant s'installer le sentiment que certains citoyens sont moins protégés que d'autres. Il existe également un problème majeur lorsque des policiers sont soupçonnés de ne pas respecter les règles qui encadrent leurs interventions. Le principe de proportionnalité de la force, la nécessité de l'intervention, le respect de la dignité humaine et la protection des personnes vulnérables ne sont pas des options. Ils constituent des exigences fondamentales. Lorsqu'une personne est victime d'une agression, elle doit être secourue et protégée, quelle que soit son origine. Lorsqu'un policier intervient, il doit faire preuve de discernement et agir dans le cadre de la loi. L'uniforme ne confère pas une immunité morale ou juridique.

Il donne des responsabilités supplémentaires. Enfin, comment ne pas s'inquiéter lorsque les citoyens perdent progressivement confiance dans les institutions censées les protéger ? Une démocratie ne peut fonctionner durablement si une partie de sa population considère la police comme une menace plutôt que comme un service public.

II. La police doit aussi faire face à des situations difficiles et dangereuses

Pour être juste dans notre réflexion, il faut également entendre les arguments de ceux qui défendent les forces de l'ordre. Les policiers ne travaillent pas toujours dans des conditions faciles. Ils peuvent être confrontés à des individus violents, à des agressions, à des jets de projectiles, à des incendies, à des dégradations et à des situations de chaos.

Certains manifestants ne sont pas pacifiques. Des groupes violents peuvent profiter d'un rassemblement pour attaquer les forces de l'ordre, détruire des biens publics ou privés et mettre en danger d'autres citoyens. La police a donc le devoir d'intervenir. Elle doit pouvoir disposer de moyens adaptés pour maîtriser les individus dangereux, protéger les personnes et rétablir l'ordre public.

Il serait injuste de considérer tous les policiers comme des individus violents ou de nier les risques auxquels ils sont exposés quotidiennement. Il existe des policiers honnêtes, courageux, professionnels et profondément attachés à leur mission. Certains mettent même leur vie en danger pour protéger les autres. Par ailleurs, une intervention policière peut être difficile à apprécier à partir d'une simple vidéo de quelques secondes. Il faut connaître le contexte, les circonstances, les menaces éventuelles et les décisions prises sur le terrain. Mais cet argument ne doit pas devenir une justification systématique.

Le fait qu'un policier soit insulté, menacé ou agressé ne lui donne pas le droit de se venger. Le fait qu'une manifestation dégénère ne signifie pas que tous les manifestants deviennent des adversaires auxquels on pourrait infliger n'importe quelle violence. La police doit être protégée, mais les citoyens également. Défendre les policiers ne signifie pas fermer les yeux sur leurs éventuelles fautes. Dénoncer les violences policières ne signifie pas être contre la police. On peut soutenir les forces de l'ordre tout en exigeant qu'elles respectent scrupuleusement la loi. C'est même l'une des conditions de leur légitimité.

III. Une police respectée, mais aussi irréprochable dans l'exercice de son autorité

La véritable question n'est donc pas de choisir entre la police et la population. La véritable question est de savoir comment reconstruire une relation de confiance entre les citoyens et ceux qui sont chargés de les protéger. Une République digne de ce nom doit garantir simultanément la sécurité des policiers et les droits des citoyens. Cela suppose plusieurs exigences.

Premièrement, chaque usage de la force doit être nécessaire, proportionné et conforme aux règles applicables. Aucune intervention ne doit être considérée comme légitime simplement parce qu'elle est menée par un représentant de l'État.

Deuxièmement, les blessures graves, les violences présumées et les interventions contestées doivent faire l'objet d'enquêtes sérieuses, indépendantes, transparentes et rapides. Les victimes doivent pouvoir obtenir justice, sans que l'appartenance à une institution protège automatiquement les personnes mises en cause.

Troisièmement, les mineurs doivent bénéficier d'une attention particulière. Ils ne sont pas des citoyens de seconde catégorie et leur vulnérabilité doit être prise en considération dans les interventions policières.

Quatrièmement, la lutte contre les discriminations doit être une priorité. La loi doit s'appliquer de la même manière à tous, qu'il s'agisse d'un citoyen noir, blanc, arabe, d'un policier, d'un manifestant ou d'un responsable politique.

Enfin, les responsables politiques doivent cesser de considérer toute critique des pratiques policières comme une attaque contre la République. Une démocratie solide accepte les critiques, organise les contrôles et corrige ses dysfonctionnements. La force d'un État ne se mesure pas à sa capacité à faire peur à sa population, mais à sa capacité à faire respecter la loi, y compris par ceux qui la représentent. Les Présidents devraient en prendre acte

En finalité quelle République voulons-nous transmettre à nos enfants ?

Alors, oui, il y a matière à s'inquiéter lorsque des citoyens ont peur de manifester, lorsque des familles redoutent les interventions policières, lorsque des blessures irréversibles surviennent et lorsque des victimes ont le sentiment de ne pas être entendues. Il y a matière à s'interroger lorsque l'on réclame des citoyens une exemplarité absolue, mais que l'on semble parfois hésiter à exiger la même exemplarité de certains représentants de l'autorité publique.

La police n'est pas l'ennemie de la population. Elle est censée être au service de celle-ci. Mais elle ne peut conserver durablement la confiance des citoyens que si son autorité repose sur le droit, la justice, la maîtrise de la force et le respect de la dignité humaine. La Constitution Française n'est pas un texte décoratif que l'on brandit lors des cérémonies officielles. Les droits fondamentaux ne sont pas réservés à ceux qui pensent comme le pouvoir, qui appartiennent à la majorité ou qui ne contestent jamais les décisions gouvernementales.

Ils appartiennent à tous.

Une République qui protège les institutions sans protéger suffisamment les citoyens risque de perdre le sens même de sa mission. Et si, finalement, le véritable danger pour une démocratie n'était pas seulement le désordre dans la rue, mais aussi l'absence de remise en question de ceux qui détiennent le pouvoir et l'autorité ? Il ne s'agit pas de vouloir une police faible. Il s'agit de vouloir une police forte de sa compétence, de son professionnalisme, de son intégrité et de son respect de la loi. Car une question mérite d'être posée à chacun d'entre nous :

Si demain votre enfant, votre frère, votre sœur ou votre parent se retrouvait au mauvais endroit, au mauvais moment, face à une intervention policière disproportionnée, seriez-vous toujours aussi convaincu que tout va bien dans notre République ?

La démocratie ne se juge pas seulement à la manière dont elle traite ceux qui obéissent. Elle se juge aussi à la manière dont elle traite ceux qui contestent, qui manifestent, qui dérangent et qui réclament leurs droits.

Et vous, qu'en pensez-vous ?

  1. Peut-on encore parler d'une démocratie pleinement protectrice lorsque des citoyens craignent parfois les personnes chargées de faire respecter la loi ?

  2. Faut-il défendre la police en toutes circonstances, ou faut-il avoir le courage de dénoncer les comportements de certains policiers lorsqu'ils franchissent les limites de leur autorité ?

  3. Selon vous, les violences policières sont-elles des dérives individuelles ou révèlent-elles un problème plus profond dans le fonctionnement du maintien de l'ordre en France ?

  4. Un jeune issu d'une minorité peut-il avoir exactement la même confiance dans les institutions qu'un autre citoyen ? Pourquoi ?

  5. Si vous étiez ministre de l'Intérieur, quelles trois mesures prendriez-vous immédiatement pour rétablir la confiance entre la population et la police ?

Vous êtes d'accord ou pas d'accord avec cette réflexion ?




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