vendredi 15 mai - par Antoine Christian LABEL NGONGO

Peut-on être libre sans souveraineté économique ?

Au lendemain des indépendances africaines des années 1960, un immense espoir traversait les peuples anciennement colonisés. Après des décennies — parfois des siècles — de domination politique, économique et culturelle, l’accession à la souveraineté semblait annoncer une ère nouvelle : celle de la liberté, de la maîtrise des richesses nationales et de la dignité retrouvée. Pourtant, très vite, une désillusion s’est installée. Derrière les drapeaux, les hymnes et les constitutions nouvellement adoptées, de nombreux États ont découvert que l’indépendance juridique ne signifiait pas nécessairement l’autonomie réelle.

Les anciennes puissances coloniales ont souvent conservé une influence décisive sur leurs anciennes colonies à travers la monnaie, les accords commerciaux, les réseaux diplomatiques, les bases militaires ou encore le contrôle indirect des ressources naturelles. Ainsi, certains dénoncent aujourd’hui une nouvelle forme de domination : non plus le colonialisme classique fondé sur l’occupation territoriale, mais le néocolonialisme, plus discret, économique et financier. La dépendance monétaire, notamment à travers certaines unions monétaires africaines héritées de la colonisation, ainsi que les contrats miniers ou pétroliers conclus au profit de multinationales étrangères, nourrissent le sentiment que la liberté proclamée demeure inachevée.

Cependant, attribuer tous les maux des États postcoloniaux aux anciennes puissances coloniales serait peut-être simplificateur. Les responsabilités internes, la corruption des élites locales, les rivalités géopolitiques mondiales ou encore les fragilités institutionnelles doivent également être interrogées.

Dès lors, peut-on affirmer qu’un ancien pays colonisateur ne laisse jamais véritablement libre son ancienne colonie ? La domination postcoloniale est-elle une réalité systématique ou une lecture partielle de rapports internationaux plus complexes ? Nous verrons d’abord que les anciennes puissances coloniales ont souvent maintenu des mécanismes de dépendance économique et politique. Nous montrerons ensuite que les difficultés des États postcoloniaux ne peuvent être expliquées uniquement par l’héritage colonial. Enfin, nous soutiendrons que la véritable indépendance suppose moins une rupture totale avec l’ancien colonisateur qu’une capacité des peuples à construire eux-mêmes leur souveraineté économique, politique et culturelle.

I. Après les indépendances, des formes nouvelles de domination ont souvent remplacé la colonisation directe

Le colonialisme n’a pas disparu avec les indépendances ; il s’est parfois transformé. Là où la domination militaire et administrative devenait difficilement acceptable après la Seconde Guerre mondiale, les anciennes puissances coloniales ont développé des mécanismes d’influence plus subtils, mais souvent tout aussi efficaces.

Le premier de ces instruments est économique. Dans plusieurs pays africains, les structures de production héritées de la colonisation ont été conservées : exportation de matières premières, dépendance aux importations manufacturières, faible industrialisation. Cette organisation profite largement aux économies étrangères. Le philosophe et économiste Frantz Fanon dénonçait déjà dans Les Damnés de la Terre la continuité des rapports de domination après les indépendances, lorsque les élites locales remplacent simplement les administrateurs coloniaux sans transformer les structures économiques.

La question monétaire illustre particulièrement cette dépendance. Dans plusieurs États africains utilisant le franc CFA pendant des décennies, la politique monétaire demeurait liée à la France à travers des mécanismes institutionnels hérités de la période coloniale. Les défenseurs de ce système mettaient en avant la stabilité monétaire ; ses critiques y voyaient au contraire un frein à la souveraineté économique et une limitation de l’autonomie budgétaire des États concernés.

Le contrôle des ressources naturelles constitue un autre levier majeur. Dans de nombreux pays riches en pétrole, uranium, cobalt ou or, des entreprises étrangères continuent d’obtenir des contrats extrêmement avantageux. Certaines multinationales disposent d’un pouvoir économique supérieur à celui des États eux-mêmes. Ainsi, les richesses du sous-sol profitent parfois davantage aux intérêts étrangers qu’aux populations locales. Le cas de l’exploitation du coltan en République démocratique du Congo ou de l’uranium au Niger illustre souvent ces débats.

À cela s’ajoute une influence politique et militaire persistante. Plusieurs anciennes puissances coloniales maintiennent des bases militaires, interviennent diplomatiquement dans les crises internes ou soutiennent certains régimes alliés. Le terme de « Françafrique », popularisé notamment par François-Xavier Verschave, désigne précisément les réseaux d’influence politique, économique et diplomatique entre la France et certaines anciennes colonies africaines.

Ainsi, même après les indépendances, beaucoup de peuples ont eu le sentiment que la domination changeait simplement de visage.

II. Réduire les difficultés postcoloniales à l’action des anciennes puissances serait cependant insuffisant

Si les mécanismes néocoloniaux existent, il serait réducteur de considérer les anciennes puissances coloniales comme seules responsables des difficultés actuelles des États indépendants. Une telle lecture risquerait d’effacer les responsabilités internes des dirigeants et la complexité des dynamiques historiques.

D’abord, plusieurs États postcoloniaux ont été fragilisés par des divisions internes héritées certes de la colonisation, mais aggravées ensuite par des rivalités politiques locales. Les frontières tracées arbitrairement ont parfois regroupé des populations aux histoires, langues et cultures différentes. Cependant, les conflits ethniques, les coups d’État ou les guerres civiles ne peuvent être expliqués uniquement par l’action extérieure.

Par ailleurs, certaines élites africaines ont contribué elles-mêmes à entretenir des systèmes de dépendance. La corruption, le détournement des ressources publiques ou la personnalisation du pouvoir ont souvent empêché la construction d’institutions solides. Achille Mbembe montre que les États postcoloniaux sont également traversés par des logiques internes de pouvoir qui ne peuvent être réduites à une domination étrangère.

L’exemple de certains pays asiatiques est également révélateur. D’anciennes colonies comme la Corée du Sud ou Singapour ont réussi à construire des économies puissantes malgré un passé de domination étrangère. Cela montre que l’héritage colonial, bien qu’important, ne condamne pas mécaniquement un pays à la dépendance permanente.

En outre, la mondialisation contemporaine complexifie les rapports de domination. Aujourd’hui, les influences viennent non seulement des anciennes puissances européennes, mais aussi de nouvelles puissances économiques comme Chine, les États-Unis ou la Russie. Les rapports internationaux reposent désormais sur des jeux d’intérêts multiples où les États africains disposent parfois eux-mêmes de marges de négociation importantes.

La victimisation permanente peut alors devenir un piège intellectuel et politique. Un peuple ne peut construire son avenir uniquement dans la dénonciation du passé ; il doit également développer des institutions capables d’assurer la transparence, la justice et le développement.

III. La véritable indépendance repose sur la souveraineté économique, politique et culturelle des peuples

L’enjeu essentiel n’est peut-être pas de rompre tout lien avec l’ancien colonisateur, mais de construire une autonomie réelle permettant des relations équilibrées. La souveraineté moderne ne signifie pas l’isolement ; elle implique la capacité de choisir librement ses partenaires et ses orientations.

Cette souveraineté passe d’abord par la maîtrise économique. Un État dépendant exclusivement de l’exportation de matières premières reste vulnérable. Le développement de l’industrie, de l’agriculture locale, de l’éducation et de la recherche apparaît indispensable. Comme le soulignait Thomas Sankara, « celui qui vous nourrit vous commande ». La dépendance alimentaire ou financière limite inévitablement l’autonomie politique.

Elle suppose également une souveraineté démocratique. Tant que les institutions restent fragiles et les dirigeants peu responsables devant leurs peuples, les influences étrangères trouvent facilement des relais internes. Une société civile forte, une presse libre et une justice indépendante constituent donc des éléments essentiels de l’émancipation.

Enfin, la liberté véritable est aussi culturelle et intellectuelle. Le colonialisme n’a pas seulement exploité des territoires ; il a parfois imposé l’idée d’une infériorité des peuples colonisés. Retrouver une confiance collective dans ses langues, ses cultures et ses modèles de pensée demeure fondamental. Les écrivains comme Aimé Césaire ou Léopold Sédar Senghor ont précisément cherché à réhabiliter les identités africaines face à l’héritage colonial.

L’avenir des anciennes colonies dépend donc autant de leur capacité à résister aux dominations extérieures que de leur aptitude à construire des États justes, solides et visionnaires.

Conclusion

Les anciennes puissances coloniales ont souvent maintenu, après les indépendances, des formes de domination économique, monétaire et politique qui limitent l’autonomie réelle de certains États. Le néocolonialisme constitue ainsi une réalité historique et contemporaine qu’il serait naïf de nier. Le contrôle des ressources naturelles, les dépendances financières ou les interventions diplomatiques montrent que la liberté politique ne garantit pas toujours la souveraineté effective.

Cependant, expliquer toutes les difficultés des sociétés postcoloniales par l’action des anciens colonisateurs serait insuffisant. Les responsabilités internes, les choix politiques des dirigeants, les fragilités institutionnelles et les mutations de la mondialisation doivent également être prises en compte.

La véritable indépendance ne se réduit donc ni à un drapeau ni à une rupture symbolique avec l’ancien maître. Elle exige une capacité collective à produire ses richesses, protéger ses institutions, valoriser sa culture et penser son avenir librement. Un peuple devient réellement libre lorsqu’il cesse non seulement d’être dominé, mais aussi de dépendre du regard et de la volonté des autres pour exister.



1 réactions


  • sylvain sylvain 15 mai 15:32

    Il y a toujours une souverainete, qui n’est pas plus economique que militaire, la souverainete c’est le pouvoir.

    Et elle n’appartient a personne.


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