vendredi 15 mai - par Desmaretz Gérard

Photographie alternative : le sténopé

La photographie au moyen d'un « Smartphone » a réduit l'acte photographique à sa plus simple expression, souvent une boulimie de selfies venue remplacer l'autoportrait dans un miroir. Si vous n'avez pas bazardé votre « labo » photo et que vous disposiez d'une journée libre, je vous invite à redécouvrir le charme des fondamentaux de la photographie argentique en expérimentant le sténopé, véritable bain de jouvence pour photographes nostalgiques.

JPEG

Le principe de la photographie repose sur celui de la chambre noire. Si l'on perce un trou minuscule dans la paroi d'une boite dans laquelle règne l'obscurité, une image inversée du sujet placé dans l'axe de l'ouverture se forme sur la paroi opposée. Le sténopé permet de fabriquer un appareil, certes rudimentaire, mais suffisant pour répondre à un besoin ou à un usage particulier (créativité). La netteté d'une photographie dépend de : l'ouverture optimale - de la mise au point - du pouvoir séparateur du film - de la planéité du film - de la vitesse d'obturation (déplacement, vitesse angulaire) - de la focale - la stabilité de l'appareil.

Le sténopé délivre une image ronde d'un diamètre correspondant à la distance focale multipliée par π (approximation), une focale de 20 mm expose donc une image circulaire de 63 mm (environ 110°) et une focale de 100 mm de 314 mm. Pour modifier l'angle de prise de vue d'un sténopé, il faut donc modifier la distance ouverture plan-film et non modifier le diamètre de l'ouverture ! Pour une longueur de focale déterminée, le sujet photographié à une dimension de reproduction constante, c'est seulement le champ de l'image qui augmente ou diminue. Le sténopé, c'est aussi la possibilité de choisir un format d'image (format de la chambre) : 2/3, 16/9 (proche du champ visuel de l'œil) ou 1/3 panorama.

La sténopé-photographie est l'art du compromis, le sténopé reste sensible à l'aberration chromatique et ses qualités ne sont « idéales » que pour une longueur d'onde déterminée et aux sujets immobiles bien éclairés (On peut interposer un filtre coloré qui ne laissera passer que sa bande de radiation lumineuse. Si on utilise un film noir et blanc le problème est atténué). Attention à ne pas confondre l'ouverture utile et l'ouverture relative. L'ouverture relative indique la luminosité, elle est égale à l'ouverture utile / longueur focale, ainsi, diamètre 21 mm / 135 mm = 1/6,3 ou f/6,3 chiffre qui correspond à celui gravé sur la monture des objectifs. Plus l'ouverture est importante, plus le film doit être placé à une distance éloignée et plus le format du film doit être important. Si l'on travaille avec un microfilm et une ouverture inférieure au millimètre tout change !

On détermine le diamètre de l'ouverture utile en utilisant la formule de Sir Rayleigh : diamètre (ø) = 1,9 V¯f.λ ou sa variante : ø = V¯Cte.f.λ, d'où f = ø2/Cte.λ (la constante peut varier entre 2,40 et 3,60). Le diamètre de l'ouverture calculé avec Cte de 3 pour une distance focale de 50 mm et une longueur d'onde de 0.00055 (bleu-vert) donne une ouverture de 0,29 mm (la tache d'Airy vaut 24 x λ x f/ø). Une distance entre l'ouverture (pin-hole) et plan film de 50 mm associé avec une ouverture de 0,29 mm donne une ouverture relative (diaphragme) de f/172, si la distance tombe à 20 mm, le « dia » vaut f/69. Cette valeur inconnue de la plupart des posemètres est contournable, il suffit de prendre la mesure pour f/22 par exemple, valeur que l'on convertie afin d'avoir une estimation du temps d'exposition souhaitable, dans notre exemple (69/22)2 = 9,8.

De nombreux réceptacles sont susceptibles d'être utilisés pour recevoir ou dissimuler un appareil de ce type, une boîte d'allumettes, un paquet de cigarettes, un tube (grande focale ou surface du plan film concave). Il faut prendre la précaution par contre d'en noircir les faces internes avec une peinture mate afin d'éviter tout reflet. Pour obtenir une ouverture propre et sans bavures, on place une feuille de cuivre ou d'aluminium entre deux épaisseurs de carton que l'on perce à l'aide d'une aiguille faisant office d'emporte-pièce calibré : N° 1 = 1,17 mm, N°3 = 1,02 mm, N°5=0,86 mm, N°7=0,60 mm, N°11=0,42 mm, N°13=0,3 mm, N°15=0,25 mm (aiguille chauffée s'il s'agit d'une paroi en matière plastique) ou d'un foret de maquettiste (vous en contrôlerez le diamètre avec un palmer ou un pied à coulisse). Il ne reste ensuite qu'à placer un obturateur manuel rotatif ou à glissière, et un élastique faire office de mécanisme de rappel.

La sténopé-photographie se démarque par sa remarquable profondeur de champ, mais le sténopé n'est pas corrigé contre l'astigmatisme, l'image présente sur son bord une déformation comme dans un judas optique, la résolution optimale n'étant qu'au centre de l'image. Pour remédier à cela, on peut utiliser un fond concave de façon que les rayons lumineux parcourent la même distance pour atteindre chaque point de la pellicule. Plus l'angle est grand, plus la perte de lumière est conséquente. La quantité de lumière reçue varie « avec le cosinus, puissance 4 de l'angle  ». Si le rayon de l'ouverture double, l'aire est quadruplée, pour qu'elle soit doublée son rayon doit correspondre à la V¯2 (1,4141). L'échelle standard des diaphragmes de raison un débute à : f/1-f/2-4-8-16-32-64 (diamètre de 100 mm à f/1, de 50 à f/2) & : f/1,4-2,8-5,6-11-22-44 (f/1,4=71,43). Rien ne s'oppose à l'adoption d'une ouverture non normalisée. L'ouverture à partir d'une distance fixée est égale à : 1/f x la distance, ce qui correspond dans notre exemple déjà entrevu à 1/69 x 20 mm = 0,29 mm, pour passer à f/22 sans modifier la distance, l'ouverture doit donc passer à 0,99 mm. Afin de pouvoir disposer de plusieurs vues il pouvoir disposer d'un support permettant de placer un plan-film vierge face à l'ouverture (une tourelle, un cylindre ou une languette percé d'ouvertures de diamètres différents peut faire office de diaphragmes).

Si on utilise un film négatif, l'appareil doit être chargé dans l'obscurité totale et en lumière inactinique si on lui préfère du papier sensible. L'inconvénient majeur du sténopé ? le temps de pose. Plus on allonge celui-ci, plus la surface sensible perd en sensibilité (effet Schwarzchild). Un film de 100 ISO avec une pose d'une trentaine de secondes voit sa sensibilité tomber à 50, voire moins (différences entre les marques et types de films). L'intensité lumineuse : « L'éclairement produit sur une petite surface varie en raison inverse du carré de la distance de la source à la surface éclairée et proportionnellement au cosinus de l'angle que fait la normale à la surface éclairée avec la direction des rayons lumineux ». Si on multiplie l'ouverture par 3, cela entraîne une augmentation du temps de pose de 9, le faisceau lumineux doit s'étendre sur une aire plus importante. On peut aussi établir le temps de pose à partir de l'indice de luminosité (IL, EV, f/stop) qui correspond à une différence entre deux quantités de lumière (en plus ou en moins). Le gain d'un IL correspond au doublement du temps de pose, de la sensibilité en ISO, du Nombre-Guide (flash), ou d'un diaphragme, pratique largement utilisée pour le « bracketing ». Pour obtenir un IL il suffit de diviser la valeur par 1,414, exemple f/5,6/√ 2 = f/4.

Sans lumière pas de photographie et l'adage des adeptes de la photographie nocturne : « Plus on pose, plus il faut poser » garde toute sa justesse. Au-delà d'un temps de pose d'une vingtaine de secondes, il faut le doubler voire le tripler. En raison de la faible sensibilité du papier photographique (environ 6 ISO), il faut prévoir des temps de pose de 2 minutes en plein soleil et de 6 minutes par ciel couvert. Le choix d'un film très sensible permet de compenser la faible luminosité des sténopés, chaque fois que l'on double la sensibilité ISO (ou 3 DIN), on gagne un « dia ». On peut aussi hypersensibiliser le film à l'hydrazote 10 % d'hydrogène (technique connue en photo-astronomie) ou « pousser » le film au développement. Autre technique tombée en désuétude, la tensification qui accroît la sensibilité d'un film exposé, il suffit de l'immerger plusieurs minutes dans une solution d'eau oxygénée (10 ml) et d'eau stérilisée (1000 ml) avant de le développer avec un révélateur à « grain fin ».

Le rapport des brillances de la scène photographiée correspond à la plage la plus lumineuse sur la plage la plus sombre. Un intervalle de brillances de 1:40 (contraste moyen) signifie que la partie la plus sombre réfléchie (vers l'objectif) 40 fois moins de lumière que la partie claire. Un contre-jour (très grand contraste) peut présenter un rapport de 1 : 500 ! La latitude de pose du film ne peut enregistrer un tel écart, il faut faire le choix de sacrifier une zone de la photographie pour en privilégier une autre (détails dans les hautes-lumières ou dans les ombres). La technique de l'open-flash ou déclenchement manuel de l'éclair d'un flash peut réserver d'agréables surprises. L'éclair du flash peut être utilisé en fill-in ou en complément de la lumière du jour afin de « déboucher » les parties sombres.

Pour rappel, le nombre-guide de référence d'un flash est valable pour une distance flash-sujet et non appareil-sujet (un mètre avec une émulsion 100 ISO ou ASA et une ouverture de f/1). On peut déclencher le flash de multiples fois afin d'éclairer la scène à droite, à gauche, en haut, en bas. Pour déterminer la valeur à une distance donnée, on divise le N-G par la distance, un N-G de 16 utilisé à 3 m donne une valeur de f/5,3. Deux éclairs équivalents à un NG de 22 (√16^2 + 16^2), trois éclairs à 28, etc.). Le sujet peut tracer des arabesques lumineuses en se déplaçant une bougie à la main (lightpainting) qu'un coup de flash vient figer en fin de parcours. A vous de jouer et merci pour toutes remarques utiles et retour d'expérience.

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

 



5 réactions


  • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 15 mai 08:04

    Ça, c’est pas mal non plus, comme technique.


  • velosolex velosolex 15 mai 10:11

    Le selfie, c’est l’expérience du vide. J’ai renoncé à comprendre quand je vois mes contemporains prendre leur plat au restaurant en photo. Que l’un prenne son cul en photo en allant aux wc et tous demain sans doute l’imiteront. Le numérique a été une surprise, comme peut être de gagner au loto. Passé les premiers temps, on retombe dans la banalité de l’existence, avec l’ennui sans doute en plus. 

    Ce qui m’a toujours intéressé dans la photo, comme tant d’autres, c’est la combinaison du regard et de la lumière, pour saisir l’instant parfait. L’argentique exigeait des connaissances techniques, et vous rendait au centuple l’effort de la traque. Le travail de développement était une autre gageure. Au final, même si votre photo était ratée, votre regard était amélioré. Le contraire avec le numérique...Difficile de rater une photo lambda, mais c’est à peine si l’appareil, ou ce qui lui ressemble à besoin de vous. Des photos d’hommes en sommeil, à la mitraillette, incapables de se souvenir de ce qu’ils ont pris, de ce qu’ils ont vu. On ne peut parler de la photo, sans aborder celle de la qualité du regard, de l’équilibre et de l’exigence. 

    J’ai déjà entendu parler de cette petite boite, qui ramène aux débuts de la photographie. Une bonne chose, comme l’art de la bicyclette à retrouver, après avoir pris l’avion, pour des voyages vides de toute émotion.


  • Carburapeur Carburapeur 15 mai 12:55

    Je trouve intéressant cette recherche de certains photographes à replonger dans la photo alternative.

    Retour aux sources pour refaire le chemin et repérer l’endroit où la route s’est perdue ?

    Jamais il n’a été aussi facile et économique de produire des images de très haute qualité.

    Il me semble pourtant que l’on revient toujours à une notion de l’art qui ne peut pas être sans effort.

    L’investissement de travail, de temps et financier impose une attention et une économie de clichés qui se retrouve dans la qualité de ce qui est fait.

    Je trouve aussi une forme d’humanisme dans les imperfections des tirages anciens.

    Ce sont maintenant plusieurs mondes : les photographes qui existeront toujours, les geeks à l’affut du dernier gadget plein de pixels mais qui photographient peu et promènent leurs appareils dans de la mousse et le zapeur-selfieur qui ne se sent même pas photographe, seulement consommateur d’images fugitives.

    Après tout !


  • Rincevent Rincevent 15 mai 19:39

    Le sténopé. J’en ai un souvenir… sportif.

    Il y a longtemps maintenant, un stage photo d’une semaine en Bretagne dans une école vide (on est en juillet) Il nous faut installer tout, salle de développement, bacs de rinçage à grand débit (on est 12) etc. D’emblée, on nous demande de laisser nos beaux 24X36 dans leurs sacoches pendant quelques jours. Ah… Une montagne de cartons à chaussures nous attend dans une salle : on va d’abord faire des photos avec un sténopé (kezaco ?, vaguement entendu parler, sans plus) mais avant il faudra le construire. Après un (très) bref topo théorique, au boulot !

    - Quelle grosseur le trou, à peu près ?
    - Commencez petit, après vous verrez bien…
    - Le papier photo, loin du trou ?
    - Faut tout vous dire, hein ! Allez, on est sympa, au 2/3 à peu près, après…
    - Le temps de pause, dans les combien en gros ? 5 minutes ? 1/2 heure ? Plus ?
    - Ça dépend bien sûr de la luminosité sur le sujet mais aussi du trou, débrouillez-vous…

    Ça a été homérique : les allers-retours à la salle de développement, (en se cognant dans le noir dans le sas). C’est complètement sur-ex ou sous-ex. On finit par refaire un (des) autre (s) sténopé(s), le premier étant devenu une épave. On y retourne X fois pour finir, en ce qui me concerne, par trouver un temps de pose de 20 minutes ! Il faut faire gaffe, il y en a qui craquent et qui finissent par balancer leur engin par la fenêtre. J’en ai pris un sur la tête, heureusement que c’était du carton. Ça a duré 1 jour 1/2 !

    Après ça, je peux vous dire que les histoires de diaphragme, de profondeur de champ, d’hyperfocale, de vitesse, etc, c’était rentré dans la tête, bien mieux qu’avec toutes les revues spécialisées que je dévorais à l’époque (Chasseur d’Images, entre autre). Ensuite, j’ai pu exploiter mon semi-automatique comme jamais, en comprenant les conséquences de mes choix AVANT d’appuyer.


  • sls0 sls0 15 mai 23:58

    J’avais le studio, j’avais le labo.

    Après un an au numérique, j’ai tout donné mon matériel à une jeune qui voulait faire de la photo son métier. La seule condition que j’ai imposé c’est qu’elle maitrise l’argentinique avant de passer au numérique.

    Ca remonte à 10 ans, le labo tourne toujours, l’argentinique lui à donné l’oeil qui voit.

    Une horreur les premières expos avec le numérique, peu de gens connaissaient Adobe et s’extasiaient devant un trucage basique. Il ne s’étonnaient pas que les ombres portées dues à un soleil bizarre sur un ciel bizarre étaient impossibles.

    Ca m’a tellement écoeuré que je n’ai pas voulu suivre cette mascarade.

    J’ai gagné en poids pour mes ballades et plus de pisseuses pour leur book.


Réagir