vendredi 11 septembre - par Desmaretz Gérard

Police scientifique : l’identification d’un pistolet

Le 20 août 2026 un couple de touristes britanniques qui se baignait dans le lac d'Annecy près du camping de Saint-Jorioz a découvert par deux mètres de fond, un pistolet Luger, arme semblable à celle utilisée pour abattre 4 membres d'une même famille d'origine irakienne le 5 septembre 2012. La famille avait séjourné dans ce camping qui se trouve à une dizaine de kilomètres de la scène de crime. Le mystère entourant le massacre de la famille al-Hilli perpétré à Chevaline (Haute-Savoie) a été confiée du pôle des crimes sériels ou non élucidés (PCSNE) de Nanterre septembre 2022.

L'idée du pistolet semi-automatique, chaque action sur la détente entraîne le départ du coup suivant, remonte au milieu du XIX° siècle. Les mécanismes des armes à répétition à course rectiligne accomplissent entre chaque tir une série de mouvements appelés cycles mécaniques de l’arme. Pour le premier tir, le tireur ramène la culasse en arrière (phase d’ouverture) et la laisse revenir sous la pression du ressort récupérateur et sans l'accompagner, prélever au passage une cartouche sur la planchette élévatrice du magasin (chargeur) pour l’introduire dans la chambre. La munition étant chambrée, une pression sur la détente libère le percuteur qui vient frapper l’amorce de l'étui (douille), les gaz produits par la détonation de la poudre projettent la balle hors du canon (phase de tir), une partie des gaz refoulée entraîne la culasse vers l'arrière permettant l’ouverture de la chambre, l’extraction et l'éjection de l'étui vide par la fenêtre d'éjection située, généralement sur le côté droit de l’arme (phase d’ouverture). Lors du recul il y a armement du percuteur, le retour de la culasse sous l’effet du ressort récupérateur introduit une nouvelle cartouche dans la chambre (phase de fermeture). Dès qu’il y a eu départ du coup et retour de la culasse, le mentonnet vient accrocher le talon du percuteur ou le cran d’armé du chien (en limant cette pièce, on transforme certains pistolets semi-automatiques en armes automatiques). L’arme ne peut tirer de nouveau que si le doigt libère la détente pour lui permettre de reprendre sa position initiale. Ces trois cycles se répètent tant que le tireur presse la détente jusqu'à épuisement du chargeur. Lors du dernier tir la culasse reste ouverte, car l'élévateur de cartouche soulève le tenon de l'arrêtoir de culasse maintenant celle-ci en arrière.

Pour prévenir tout départ indésiré, certaines armes possèdent un ou plusieurs systèmes de sécurité et de sûreté combinés. Il convient de faire une différence entre un dispositif de sécurité qui permet selon le choix du tireur de faire feu ou de s’abstenir et les systèmes automatiques de sûretés, qui permettent de prévenir le départ accidentel du coup. Cette sûreté dépend du type de l’arme et non du choix du tireur. L’on rencontre plusieurs dispositifs : Sur certaines armes, le seul fait d'ôter le magasin bloque automatiquement le percuteur, évitant le classique départ du coup lors du nettoyage de l’arme. La pédale placée sur le dos ou le devant de la crosse, s’oppose à tout départ du coup, tant que cette pédale n’est pas enfoncée (pression d'environ 4 kilos). Un autre dispositif empêche le départ du coup en cas de munitions partiellement chambrée. Si la culasse est fermée incomplètement, la liaison bielle avec le talon de gâchette n’est plus assurée. Pour prévenir un décrochage accidentel du chien qui pourrait quitter le bec de gâchette lors d’un choc ou de l’armé, un second cran de sûreté ou de demi armé l’accroche automatiquement pendant sa course. Ce deuxième cran de sécurité sert pour transporter l’arme chargée. L’on parle alors de chien à l'abattée. La sécurité nécessite l’action volontaire du tireur, pour la désengager. On pourrait aussi mentionner les différences entre simple action (condition One), double action (condition two) et safe action mais cela alourdirait un articulet de vulgarisation.

L'Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale va devoir apporter des réponses aux questions suivantes : établir l'état de l'arme - son identification (marque, type, numéro de série) - type de munition utilisée - l’arme correspond t-elle aux munitions retrouvées sur la scène de crime - combien de temps a-t-elle séjournée dans l'eau douce - l’arme était-elle entretenue correctement - modifiée pour tirer en rafales, accroitre sa capacité, rendre la détente plus douce - démontée des pièces inter-changées, etc. La Suisse a accepté en 2015 de coopérer avec la France, la chose est ardue, car la loi sur les armes est cantonale et la vente ou l'échange d'armes une pratique répandue dans certains cantons.

Toute douille découverte sur la scène de crime livre de nombreuses informations aux services techniques : type, calibre, lot, marque de la poudre, lieu de fabrication détails qui permettent de retracer parfois le parcours de la munition : fabriquant, armurier, acheteur, sauf si les munitions ont été détournées (graille), volées, achetées sur un marché parallèle ou de douilles récupérées et rechargées. Quoi qu'il en soit, une douille présente des caractéristiques particulières la reliant à l’arme qui a tiré la munition (à gorge, à bourrelet, conique, cylindrique, col de bouteille) et l’amorce. L’étui porte les traces laissées par les lèvres du chargeur, les empreintes et/ou l'ADN de toute personne qui a manipulé la douille, le chargeur, voire des poussières provenant du holster, du fond d'une poche ou du chiffon qui a servi au nettoyage de l'arme. Lors du tir l'étui se dilate dans la chambre sous l'effet de la chaleur et transfère l’empreinte de la cuvette de tir, la trace du percuteur, de l’éjecteur et de la fenêtre d’éjection (l'étui est déformé parfois au passage de la fenêtre).

Les balles (ogives) retrouvées sur place ou extraites du corps de la victime vont livrer elles aussi des informations : calibre, type de balle (FMJ), forme (RN, THV, etc.), chemisage, type, composition des matériaux, trace de poudre, débris. Le calibre correspond au diamètre interne du canon, il peut être exprimé en mm ou centième de pouce (25,4 mm, le .45 par exemple, correspond à 11,43 mm, le .22 à 5,58 mm). Le canon des armes étant rayé, les rayures : nombre, largeur, inclinaisons vont venir s’imprimer sur la circonférence de l’ogive. Le pas étant propre à chaque marque d'arme, il est alors possible de mettre un nom sur la marque de l’arme. Le canon n'est pas usiné à l'unité, mais sous la forme d'un long canon (fraise qui se déplace dans le tube) qui est ensuite coupé pour fournir plusieurs canons courts. La fraise va donc imprimer des « défauts » identiques sur toute une série de canons, jusqu’à ce qu’elle soit elle-même usagée et se caractériser par un nouveau défaut. En attendant tous les canons produits présenteront les mêmes micro-traces d’usinage ! Le technicien se doit donc de croiser toutes les particularités de l'arme pour se prémunir de l'erreur, surtout si le canon a peu tiré et qu'il a été nettoyé correctement.

Le technicien procède à des tirs de comparaison en tirant avec l'arme et des munitions « identiques » dans un tunnel de tir rempli de matériaux qui vont freiner la balle sans la déformer. La douille et l’ogive sont placées sous un comparateur (appareil binoculaire développé en 1923 par Calvin Goddard) qui permet de juxtaposer toute trace présente sur les deux éléments comparés. Si deux parties de la douille ou de l’ogive coïncident exactement, cela incrimine les munitions et/ou l'arme. Le rugosimètre à laser mesure les défauts présents sur la surface de la circonférence de la balle avec une précision stupéfiante permet une comparaison avec les rayures du canon. La consultation des fichiers permet de vérifier si l'arme ou la munition ont été impliquées dans d'autres affaires. Certains malfrats échangent ou intervertissent des pièces : canon, percuteur, etc.

Les observations peuvent se révéler très différentes de la théorie. Si les balles quittant le canon sont identiques, elles peuvent être différentes les unes des autres à chaque tir : aplaties, rabotées, pulvérisées, déformées, etc. Le canon de l'arme avoir été « chemisé » par un tube réducteur permettant le tir d'un calibre inférieur à celui du canon d'origine. L'arme peut avoir été démontée et des pièces inter-changées dans le but de retarder, voire rendre impossible toute identification. Le percuteur reçoit un coup de lime, le magasin est placé sur une autre arme, etc. Le numéro d'identification de l’arme a pu être limé, fraisé, meulé, martelé, etc., pour le faire disparaitre. Les procédés mécaniques d'effaçage ne sont pas un obstacle à la reconstitution du numéro. La frappe entraine une déformation au niveau moléculaire. Pour le faire réapparaître, le technicien applique un mélange acide (à choisir selon le métal) sous forme de gel qui va ronger le métal et faire apparaitre le numéro ! L'opération peut prendre de quelles minutes à plusieurs jours selon la nature du métal et la composition chimique appliquée.

Contrairement au cinéma, on ne relève pas une arme en introduisant un « stylo » dans le canon ! Cela peut altérer des caractéristiques microscopiques... On la soulève en glissant une « tige » rigide derrière la détente proche de la crosse. Toujours considérée l'arme comme chargée, ne jamais la diriger vers des personnes et toujours procéder à un contrôle de fonctionnement de l'arme avant tout essai... Un réactif chimique peut préciser à quand remonte le dernier tir. « Dans les 2 ou 3 premiers jours, l’aspect est frais, entre 3 et 6 jours l’aspect est récent et au-delà il présente un aspect ancien ». Si l’arme a été nettoyée très soigneusement il est quasiment impossible d'affirmer si cette arme a tiré entre deux nettoyages. Une arme ayant séjourné dans l'eau doit être transportée au laboratoire dans un scellé contenant la même eau afin d'éviter l'accélération de l'oxydation. Ne surtout pas relever les empreintes sur l'arme par fumigation (cyanocrilate) au risque de compromettre toute analyse ultérieure.

Caractéristiques de l'arme du crime, Luger, P 06/29 Parabellum : système de culasse à grenouillère - calibre 7,65 mm x 21 mm Parabellum - poids non chargé 890 g - poids chargé 975 g - longueur : 238 mm - longueur du canon 122 mm - instruments de visée fixe - capacité du chargeur 8 coups. Ce pistolet dérivé du Borchardt et imaginé par l’Autrichien Georg Luger a fait son apparition à la vente en 1900 avant de devenir le pistolet d'ordonnance de l'armée suisse au mois d'avril 1901. A partir de 1929 il est fabriqué en Suisse par la Waffenfabrik de Berne et va rester en dotation jusqu'en 1949. Ce pistolet semi-automatique qui a équipé des résistants savoyards est resté en possession de certains officiers et sous-officiers suisses jusqu'à la fin de leurs obligations militaires vers 1980. Selon les registres de la Waffenfabrik, l'usine d'armement en a sorti 56 028 exemplaires ! Certains ont été distribués en : Argentine, Bulgarie, Brésil, Chili, Hollande, Portugal, Suède. Seule la croix suisse frappée sur une partie de l'arme et la lettre devant le numéro de série permet de les différencier.

S'il s'agit de l'arme du crime, un éclat de la plaquette en « bakélite » de couleur « rouge grenat » doit être manquant et la crosse présenter des traces ADN d'une des enfants. Le tueur lui avait asséné un violent coup de crosse au point d'en faire sauter un éclat ce qui a permis aux techniciens d'affirmer qu'il s'agissait d'un Luger P06-29. L'auteur des quatre crimes a t-il été suffisamment stupide pour se débarrasser de l'arme au bord d'un lac fréquenté par des baigneurs ou s'agit-il d'un modèle P08 ? Une correction, une précision, une remarque ?

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3 réactions


  • Mustik E-Z 2027 11 septembre 17:40

    Sous l’ère Mitte, on a essayé de faire croire à la foule que Bérégovoy et De Grossouvre s’étaient suicidés sans aucun doute...

    apparemment « on » n’a pas essayé d’analyser les traces sur les mains des suicidés.

    Quand on pense qu’en cas de mort suspecte d’un anonyme la loi impose l’autopsie du cadavre


    • ahtupic ahtupic 11 septembre 17:50

      @Mustik E-Z 2027
      Sauf dans l’affaire Merah et l’école où des enfants juifs ont peut-être été abattus. Mais l’opposant isrelien, lui, a bien été abattu.


  • ZenZoe ZenZoe 11 septembre 18:09

    « L’auteur des quatre crimes a t-il été suffisamment stupide pour se débarrasser de l’arme au bord d’un lac fréquenté par des baigneur »

    Ma foi, l’arme n’a été retrouvée qu’au bout d’une quinzaine d’années, largement le temps pour le tireur de disparaître. Le plan n’était pas si mauvais.


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