mercredi 23 février 2011 - par Sandro Ferretti

Porte d’Italie

Taxi de nuit, je suis. Première, seconde, je ne vois jamais le matin. Périphérique, c’est tout ce qui me reste de mémoire. Les raies rouges des feux devant, les flèches jaunes de ceux d’en face, qui tracent. Les balles traçantes de ceux qu’on ne fait que croiser, balayés d’un coup d’essuie-glace dans le crachin du petit matin clairet. Au milieu, le rail central qui sépare les bons des méchants, le bon grain de l’ivraie, ceux qui partent de ceux qui reviennent, la nuit de la journée, le propre du sale.

Sur le rail, comme des papillons blancs, les bornes kilométriques qui défilent, kilos de kilomètres, PK 22.2 , PK 22.3. File de gauche, ça bombarde, c’est 80 que pour les crétins. Grosses limousines, vent de frime, « attention contrôles électroniques », je te nique. Jeux interdits, chat et souris, souris, je te dis. Photo maton, clic clac, c’est dans la boîte.

Porte D’Asnières, je ne pense pas à la mise en bière, j’ai seulement quatre roses de Bourbon qui me parlent en prose. Porte de la Chapelle, y’a eu comme un appel, j’ai zoomé sur la bande blanche, ligne de rive, plus âme qui vive.

Coupé la radio du PC central. Ca grésille trop, ça gâche Springsteen quand il chante Thunder Road avec sa voix qui ne cause que pour les lonely.

Coupé la radio, je fonctionne à l’instinct, je ramasse à la maraude, je charge à vue. Clients entre deux eaux, figurines mouillées tentant de rallier un port d’attache, une rade familière. Quittant la femme de trop, le gosse perdu de vue, le port hostile. Hommes de gros temps, femmes de personne, tous à la queue, en file indienne. Je charge le premier, malheur au second.

Montez, montez, le compteur tourne.

Vapeurs d’alcool, soliloques de barges, corps avachis sur la banquette de moleskine. S’en foutent bien de Lénine. Veulent juste rentrer, savent pas où.

Regrettent déjà d’avoir baisé, mangé, rendu.

Paient comptant, contents ou non, pas de carte bleue, chèques exclus.

Oui, Monsieur, on est arrivé. Portière ouverte, je rend la monnaie, eux rendent sur le trottoir ce qu’ils ont pris à la nuit. Ils rendent les reliefs des plats, des mornes plaines, leur Waterloo à eux, ce qui a été un petit bout de fête, déjà bien loin, déjà perdu, sitôt prêté, déjà rendu.

Périphérique, Porte des pantins, je retourne charger.

Fumer une tige, vitre baissée, honte bue. S’avance une fille violette en perfecto, déjà plus là, les yeux partis, elle sait plus parler, tend un papier. 113, avenue du bal perdu. C’est parti, tarif de nuit.

Fût jolie, sans contredit, avant la poudre, la vie du rail, la vie durant. Renifle un peu, déraille beaucoup. Ombre d’un doute, mais finalement non, Porte de la Muette, c’est bien là que tu vas.

Hôpital Georges Pompidou, lumières violettes, vapeurs d’éther, faucheuse partout.

Chargé un homme chauve et perdu, avec pardessus, pyjama dessous, en chausson et perfusion pendant à son bras maigre, jugulaire du tuyau au cou. Pâle comme une idée de brouillard, encore jeune, des restes d’importance, quelque chose qui a dû ressembler à de la classe.

Parle italien, veut aller voir la mer, sicuramente si.

La mer trop loin, que je lui ai dit.

N’a pas compris. « J’ai de l’argent, paierai ce qu’il faut, ultima volta », qu’il a dit.

Il parle d’Empoli, de coucher de soleil sur les tours et les collines de San Gemingano, du Stromboli. Pas tout compris. Porte d’Italie ? Si, si, andiamo.

Alors, c’est parti, on tourne dans Paris, on dirait que c’est l’Italie.

On roule sans bruit, dans le bruit du dehors et le silence du dedans, filet de gaz pour moi, filet de vie pour lui.

Porte de Charenton, on cherche le pont, mais lui parle de saltimbocca alla romana, Fellini, Tortellini, grande attoffaga, veut un caffe ristretto. Il parle tout seul, fait des gestes, lui seul sait à qui. Il me dit de faire attention aux crapauds violets qui traversent sans regarder. Veut aller à Venise, « morte a Venezia », sonner le glas.

Oui, oui, entendu, Porte d’Italie, j’ai bien compris.

C’est fermé pour travaux, comme toujours en Italie, alors on va porte des Lilas. Tout ce que je peux faire, rouler encore, taxi de nuit.

On roule longtemps, trafic fluide, ça coule comme une baignoire folle qui déborde.

Coup d’œil dans le rétro, il va piano, piano, mais pas sano, c’est sûr : sa perfusion pend comme une corde, un gibet à sa potence.

Canal St Martin, c’était presque bien, il a vu l’eau, cru que c’était la mer, a souri et dit :

« E la nave va ».

Et puis silence, bras raides en l’air, blancs comme cierge, déjà sac de sable. Seule la ceinture le retient, comme un pantin.

Carnaval fini, j’ai ramené clown blanc, bien doucement, via Porte d’Orléans.

Hôtel Dieu, me suis garé là où c’est marqué « Urgences, ne pas stationner ». Sonné sonnette.

« Urgences de nuit », c’était écrit. Personne pour aider, j’ai sorti l’ami, à trois fois, dur comme du bois. Remis casquette, remonté col, fermé les yeux, c’est tout ce que l’on peut.

Mis le compteur à zéro, pas compté la course.

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A Christine Boisson, en mémoire de « Extérieur nuit ».



14 réactions


  • SATURNE SATURNE 23 février 2011 10:31

    @ l’auteur :

    Belle et triste histoire.
    Superbe plume (c’est rare sur ce site).
    Billet qui change du tout venant. Merci.


  • Montagnais Montagnais 23 février 2011 10:38

    On va relire vos 40 autres récits. Merci.


  • BOBW BOBW 23 février 2011 10:50

     Trait alerte, style vif et imagé :cette courte« nouvelle » colorée est agréable à lire .

    Poésie du quotidien.

  • COVADONGA722 COVADONGA722 23 février 2011 11:54

    yep mr Sandro , yep........


  • kitamissa kitamissa 23 février 2011 12:46

    la qualité se fait rare ici mais quand elle est là, on reconnait la plume de Sandro !


  • easy easy 23 février 2011 13:50

    Merci Sandro


  • Sandro Ferretti SANDRO 23 février 2011 14:32

    Bonjour,
    Il s’agit d’une histoire vraie, que m’avait raconté un taxi de nuit, il y a quelques années, lors d’une course improbable.
    Je l’ai juste fait un peu revenir et touillé à ma sauce stylistique.
    Merci à ceux qui ont apprécié.


  • jack mandon jack mandon 23 février 2011 15:53

    Bonjour Sandro,

    D’Italie j’ai pris la porte,

    « Sandro la Strada »

    Ultime course dans le sillage de la nuit.

    Fluidité épistolaire dans l’ombre ouaté du néant.

    E’ arrivato Zampano !


  • Annie 23 février 2011 16:09

    Un moment de vrai bonheur. Et aussi d’admiration.


  • Pierre de Vienne Pierre de Vienne 23 février 2011 16:59

    Beau texte, une forme courte adaptée à la densité et la mélancolie des villes la nuit. 

    Et puis, rien que pour le regard étrange et magnifique de Christine Boisson, merci pour elle.

  • L'enfoiré L’enfoiré 23 février 2011 17:36

    Salut Sandro,

     Les taximen de nuit, chez nous, se battent pour travailler de nuit.
     Belles courses jusqu’à l’aéroport de Zaventem ;
     Pas de trafic, peu de chance de rencontrer un radar. 
     Un pourboire plus important. payés par des voyageurs joyeux de partir.
     smiley 

  • Clouz0 Clouz0 23 février 2011 17:47

    « E la nave va »

    L’orchestre du Titanic joue vaillament.
    Mourir chez soi, ou presque ... dernier plaisir.

    Merci Sandro.

  • Georges Yang 23 février 2011 21:59

    C’est vrai qu’on vous lit moins ces derniers temps, moi aussi d’ailleurs !

    Douce amertume de ce texte subtile


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