lundi 6 septembre 2010 - par Michel Koutouzis

Pot pourri

 Une banderole samedi après midi, « nous sommes tous des terrains vagues, vive l’invasion », exprime bien les deux termes de l’équation. Pour les « sémanticiens » cette phrase est du pain béni. A commencer par la notion même de terrain vague. Oxymore en soit, l’expression « terrain vague » oppose l’encadrement d’un espace présupposé et le manque réel de cet encadrement. Vague, comme vague à l’âme, vague comme imprécis, diffus, sans limites, hors bornes, no man’s land laissé en friche, paysage sans repères, qu’ils soient naturels ou humains. C’est un peu l’image même de la désolation, de l’abandon, de la désertion et s’oppose à la notion d’encadré, d’utile, de rentable d’ « habité » par du sens, de la volonté, de projet, d’objectifs, bref par l’homme prométhéen, actif, habité lui même par une énergie, une utopie constructive. Ce terrain vague, c’est nous. Perplexes, effarouchés, avec un sentiment d’être abandonnés à notre sort par toutes les « autorités », autistes et en manque remarquable d’imagination. Le « vive l’invasion », sonne comme un écho trivial du magnifique vers de Cavafy : « et maintenant que ferons nous sans les barbares ? ». Cette question, liée au contact, à l’autre, à l’inconnu désiré et craint à la fois, vient en conclusion d’une victoire. Comme au Marathon, où l’hoplite essoufflé crie « nous avons gagné » avant de s’éteindre d’épuisement, elle laisse la Cité sur l’interrogation « et si eux portaient quelque chose à cette cité moribonde ? ». Car il faut qu’elle le soit, qu’elle ait perdu ses repères fondamentaux, qu’elle se sente agonisante pour désirer l’inconnu qu’elle n’arrive plus à créer, il faut qu’elle étouffe sous les poncifs et des certitudes écorchées pour les espérer d’un autre.

Pour être désiré, pour que les amoureux se sentent chez nous, comme chantait Prévert, il faut s’aimer soi-même, s’estimer, se croire. Or tous ces sentiments, celui de l’insécurité inclus - et qui ne devrait être qu’une variante sophistiquée et technique du « vivre ensemble » -, tous ces sentiments donc, campent désormais dans un terrain vague qui s’élargit faute de limites.

Le débordement des terrains et des hommes, car l’Autre n’est ici qu’une excuse, devient un révélateur de notre vacuité, et pourrait aussi ne connaître aucune limite. Tandis que le ministre responsable des manifestations et de leur interprétation se réjouit que le « mouvement n’a touché que quelques dizaines de milliers de personnes », il devrait plutôt s’inquiéter que pour une poignée de Rom des dizaines de milliers de Français soient descendus dans la rue, exigeant que les derniers remparts qui séparent les valeurs de la République Française de l’Etat Français restent, eux, débout. 

Le fait même que de milliers de français en soient là, qu’ils pensent ainsi, devrait mobiliser l’ensemble de la classe politique, nos intellectuels fainéants et nos psy américanisés pour chercher à donner du sens et faire taire le sentiment que notre pays et notre vie ne sont plus qu’un terrain vague.

Un terrain propice désormais à toutes les manipulations, dérives et « aventures » axées sur l’abandon et un frileux désenchantement.

Un désenchantement qui se nourri non pas de la crise économique et financière, de l’angoisse de perdre quelques sous ou de travailler un peu plus, mais d’un sentiment d’injustice, d’arbitraire, d’observation de « faits du roi » calculateurs et opportunistes qui se nourrissent de mensonges, de demi vérités et de corruption.

La question désormais ce n’est pas si l’exécutif mène une politique (un peu plus) de droite ou (un peu plus) de gauche mais qu’il peut mener n’importe quoi (agissant même sur les « fondamentaux », sur les règles et les interdits éthiques de notre vie en commun), à condition qu’il en espère tirer avantage.

On craint qu’ils nous laissent un champ de ruines, mais il y aura pire : ça sera un terrain vague…



11 réactions


  • LE CHAT LE CHAT 6 septembre 2010 10:28

    complétement irresponsables de crier vive l’invasion ! Ils peuvent aussi se promener avec leur porte monnaie ouvert tant qu’ils y sont , et laisser leur porte ouverte , la nature a horreur du vide ! s’ils veulent disparaitre ...........


    • miel de fiel miel de fiel 7 septembre 2010 00:44

      Ma grand-mère disait : des coups de pieds auqu’hul qui s’perdent ........

      De vagues nihilistes, tombés du train, incapables de construire quoi que ce soit, trop feignants pour plonger les mains dans l’ame herde ! Des sangsues débiles qui pompent d’abord « papa » et la société......... Ils finiront dans le ruisseau, shootés, c’est la loi de la nature, les plus faibles doivent disparaître pour la survie de l’humanité.

      Si par hasard notre pays s’écroulait, je me marre en les imaginant avec la sharia des talibans aux fesses.
      Jouissif ! .......................


    • clostra 6 septembre 2010 19:24

      avec 12 000 roms concernés, faites le calcul : ils avaient chacun au moins plus de 3 parrains propriétaires de 3x1/6millionième sans compter les nombreux terrains en jachère

      et puis 12 000 des plus démunis, en démocratie, ça vaut son pesant d’or.


  • Pierre de Vienne Pierre de Vienne 6 septembre 2010 12:00

    Bel article, intéressante contribution à un débat qui manque singulièrement de hauteur, nos organismes de presse se tenant à une comptabilité d’épicier, on compte les manifestants, on estime les rapports de force, on sonde, on ne parle surtout pas de ce qui est dit là, dans la rue.


  • antonio 6 septembre 2010 12:15

    En 1968, nombreux étaient ceux qui chantaient « Nous sommes tous des juifs allemand s » pour soutenir Daniel Cohn-Bendit après les mots de Marchais à son propos.
    En 2010 , une banderole qui dit : ’ Nous sommes tous des terrains vagues, vive l’invasion "...
    C’est vrai que c’est bigrement inquiétant : sentir en soi un vide si abyssal que le recours à L’autre, l’étranger, semble le seul moyen de le combler...


  • birdy 6 septembre 2010 14:50

    Le simple terme « Vive l’invasion » démontre par A+B que les collabos qui l’utilisent savent que la France subit une invasion.


  • Vox Populi 6 septembre 2010 15:56

    Comment thèser pour ne rien dire...


  • Olivier Perriet Olivier Perriet 7 septembre 2010 10:01

    Bel article, c’est du second degré aussi ?
    Et si tous ces slogans étaient à prendre au premier degré, quelles conclusions pourrait-on en tirer ? Que celui qui les lance s’estime assez pour être estimé des autres sans doute ?
    Le second degré c’est bien, le cynisme aussi. On voit bien, dans tous les cas, dans quel mépris ceux qui professent ces slogans tiennent les personnes qui osent vaguement exprimer quelques inquiétudes : « Ne vous en faites pas, tout cela n’est qu’un faux problème ».

    Quant aux effectifs, que seulement quelques dizaines de milliers se soient mobilisés après tout le battage médiatique du mois d’août et son festival d’hypocrisies, succès ou défaite ?


  • Iren-Nao 13 septembre 2010 06:20

    Article absolument excellent, Merci Mr Koutousis.

    On peut dire que certains commentaires manquent un peu de distance...Il est vrai que l’intelligence derange souvent.

    Le fait est que nous avons vraiment besoin d’un serieux reveil et de croire en nous meme au lieu de gemissements.

    Bien cordialement

    Iren-Nao


  • brieli67 13 septembre 2010 09:21

    Des terrains vagues ???

    Allons allons , la guerilla verte prend de l’ampleur !

    Un peu saturé de ces discours « responsable et non coupable » ou inversement. A l’inverse de la pathologie clinique, le « spleen » sociétal a toujours été salvateur.
     Attila et ses Hordes de Huns n’ont pas que pillé,saccagé, brûlé : ils ont ressourcé la noblesse fainéante, mérovingienne. L’Histoire la Grande Muette parce qu’on le veut bien.


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