Pour une démocratie sans privilèges
« La folie est chose rare chez les individus, mais dans les groupes, les partis, les peuples, les époques, c’est la règle. »(1) La Démocratie est-elle en conséquence possible ?
L’accumulation de richesses a été proposée comme un nouveau dieu capable d’effacer tous les dieux antiques. La possession de biens permet la domination, et la vie n’est semble-t-il que recherche de dominations des plus quotidiennes jusqu’aux plus prestigieuses : « Nous asservissons nos semblables dès que nous en avons la possibilité »(2) Constituer un groupe, quelle que soit sa taille, quels qu’en soient ses objectifs, quelles que soient les qualités morales des participants, c’est inéluctablement installer des processus de domination. Le seul chemin qui subsiste pour s’élever sans dominer, c’est se dépasser soi-même, il faut alors accepter d’être seul parmi les autres.
Seul avec l’Amour pour seule compagnie ! Lorsqu’on évoque l’Amour, on ressent déjà sur soi les sarcasmes de ceux qui se disent libérés de tout, qui ont tout vu, tout goûté, tout expérimenté. Lorsque ce ne sont pas des sarcasmes, c’est une moue d’étonnement pleine d’une fausse commisération devant une naïveté consternante. Pourtant l’Amour est la seule alternative à l’instinct de domination. Mais la domination peut se mesurer par des concours, des compétitions, des affrontements, ce n’est pas le cas de l’Amour. Domination et quantitatif vont de pair, l’Amour ne peut que se réfugier dans le qualitatif, l’impalpable, l’improbable.
La plupart des religions ont érigé l’Amour au centre de leur dogme. Chacun est alors prié de suivre le chemin que les clercs indiquent en son nom. En d’autres termes le groupe qui se forme autour de l’amour sacralisé impose sa domination afin que le groupe survive, vive ou prospère en oubliant le but originel et disparut très tôt de surmonter les pulsions dominatrices. Pour obtenir un au-delà, il est possible d’accepter les vertus prônées mais il faut rejeter résolument les vertueux même bienveillants, même prêts à réconforter autrui, même désireux d’enseigner ce qu’ils pensent être la bonne parole. Il faut accepter d’être nu si l’on veut trouver autre chose que ce qui a été maintes fois proposées. Il n’empêche que des morceaux choisis des textes sacrés peuvent être lus avec ferveur :
« Quand bien même j’aurais le don de prophétie et que je connaîtrais tous les mystères et toute la science, quand bien même j’aurais la plénitude de la foi, une foi à transporter des montagnes, si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien. »(3)
Il en va de même avec les textes philosophiques, souvent éclairants lorsqu’ils ne se veulent pas obscurs. Si l’on veut suivre le chemin de la non-domination, il faut refuser de devenir un disciple, il faut fuir les maîtres comme les gourous, mais il faut s’imprégner des paroles qui permettent d’être plus libres, d’être plus éveillés, qui permettent d’exercer un libre arbitre indépendant des écoles, des lignes de pensée, des modes germanopratines. On peut mettre en soi quelques vérités vraies pour soi-même seulement :
« Il y a toujours eu beaucoup de gens malades parmi ceux qui rêvent et aspirent à Dieu ; ils haïssent avec fureur celui qui cherche la connaissance, ils haïssent la plus jeune des vertus : la probité. »(1)
Mais l’espèce la plus nuisible, celle qui a commis le plus de dégâts parmi les peuples et parmi les âmes, est celle représentée par les partis politiques. Constitutionnellement, l’union ne permet que d’être le plus fort pour devenir le gouvernant à la place des gouvernants. Le spectacle, car il ne s’agit que d’un spectacle, peut être de plus ou moins bonne qualité, de l’Homme providentiel animé par une foi à déplacer les montagnes, jusqu’au combat télévisuel de roquets rendus teigneux par les dorures des plateaux télévisés. Des idées qui se veulent profondes, généreuses, constellées de citations savantes sont doctement énoncées par des tribuns investis par leurs troupes. Leur nature importe peu car l’éthique de responsabilité vient promptement supplanter l’éthique de conviction dès que les électeurs auront porté au pouvoir le·la candidat·e. Les structures de pouvoir obéissent à leurs propres lois qui permettent à celles-ci de se conforter et de se perpétuer, elles n’ont pas grand-chose à voir avec la créativité, l’intelligence ou la probité qui sont des traits qui relèvent de la personne humaine, de l’individu.
Toutefois :
« Les premiers chrétiens exercèrent incontestablement un communisme pratique dans leurs associations persécutées par toute la société officielle. »(4)
Comment peut-on faciliter concrètement la solitude génératrice d’intelligence malgré un milieu social qui tend le plus souvent à la dissoudre ?
Lorsqu’on veut tout changer, il est plus que probable que l’on ne changera jamais rien. Prenons donc les institutions et les processus électoraux tels qu’ils existent. Une règle devrait être solennellement instituée : tout vote doit être strictement secret et il doit être interdit de sommer une personne de révéler la nature de son vote. La mise en place de cette règle ne nécessite donc pas de dommageables secousses. Une faille est ainsi introduite dans l’esprit de groupe, c’est un moyen d’introduire de l’esprit de finesse dans ce qui ne peut être que de l’esprit de géométrie. Dans ce cadre, la notion de groupe dans les assemblées, de consignes ou de discipline de vote doivent être autant que faire se peut effacés. Le rôle des assemblées n’est toutefois plus de voter les lois mais de les écrire et de les discuter publiquement afin de transmettre tous les éléments nécessaires de compréhension au public. Le vote des lois se fait uniquement par référendum après les discussions évoquées. Le Président élu au suffrage universel est le garant du fonctionnement des institutions selon les règles mises en place.
L’individualisation des systèmes collectifs doit se retrouver à tous les niveaux décisionnels. Dans ce cadre, le multipartisme politique n’a aucune place. Au sein d’une structure unique de discussion chacun pourra individuellement apporté sa contribution politique sur tout sujet de son choix. Aucune position reflétant l’ensemble de la structure ne peut être émise, aucun représentant n’est accepté, aucun porte-parole ne peut être désigné. L’assemblée ne peut pas présenter de candidats aux élections en son nom, chacun des membres peut toutefois le faire sur son nom seul. Les candidats à toutes élections peuvent évidemment provenir de l’extérieur de l’assemblée.
Reste à acclimater le secteur privé à des moeurs plus proches de ce qui souhaitable. Vouloir réglementer ou enrégimenter le monde des affaires est un non-sens, il faut cependant qu’il suive quelques règles de bon aloi. Le choix n’est pas (forcément) entre devenir une bête féroce à leur image ou un féroce dompteur de bêtes sauvages, mais une certaine autodiscipline du peuple est indispensable. La maîtrise de la consommation est la seule arme susceptible d’être utilisée. Lorsqu’une entreprise ne se conforme pas aux intérêts de tous pour se consacrer exclusivement à ceux d’une infime minorité devenue malfaisante, il y a lieu de sélectionner un produit phare qu’elle vend largement et appliquer un strict boycott sur les achats. La consommation doit devenir un moyen de régenter le secteur productif. Tout peut se faire avec le peuple, et c’est probablement difficile, mais rien ne se fera sans lui car c’est pour lui.
La seule chose qui importe est l’Amour, qu’il existe ou qu’il n’existe plus. Cependant, « Vous ai-je conseillé l’amour du prochain ? Je vous conseille plutôt la fuite du prochain et l’amour du lointain. »(1)
(1) Friedrich Nietzsche (2) Yves Paccalet (3) Corinthiens 13.2 (4) Mikhaïl Bakounine



