samedi 26 mai 2012 - par Michel Koutouzis

2. Pourquoi cette guerre ?

Les causes de toute guerre sont multiples et souvent contradictoires. Il serait par exemple puéril d’affirmer que le partage colonial était la seule source de la première guerre mondiale, ou que les mobilisations, par leur dynamique, la rendraient inévitable. Les guerres médiques, tout comme celle du Péloponnèse étaient le résultat d’un long processus et l’articulation de peurs et d’excès hégémoniques qui n’en sont pourtant que la conclusion, l’acte final d’une multitude d’impasses et de frictions concernant deux interprétations antagonistes de l’utilisation de l’espace. 

Dans chaque camp, pratiquement toujours, il existe des exaltés, des timorés, des revanchards ou des belliqueux, et c’est la victoire des uns sur les autres qui décide ou pas d’un conflit. C’est aussi l’évaluation de la passivité ou de la clairvoyance active de l’autre camp qui participe à la décision. Enfin, il y a toujours des prémices, des fronts secondaires, des tests, des résistances, qui influent sur le conflit, l’arrêtent ou le perpétuent. Celui-ci prend presque toujours la forme d’une redistribution de cartes voulue ou à empêcher.

La géopolitique et les géostratégies y découlant visent à identifier, comme dans une bataille, les points forts et les points faibles de l’espace mis en cause, les portes d’entrée (pour le meilleur) et les sorties de secours (pour le pire), les points de non-retour et ceux du règlement au moindre prix.

C’est sous ces angles ancestraux, qu’il faut évaluer la situation actuelle et décider si on est en guerre, si on en est qu’à ces prémices, s’il existe un point de non-retour et quelles sont les capacités présentes pour l’éviter. Bref, sommes nous à l’aube du processus, en plein dans son évolution géopolitique, parlons-nous d’une guerre déjà perdue ou d’un conflit qui, conscient d’en être un, reste gagnable. 

Le fait que l’ennemi, qui peut prendre plusieurs noms (finance, nouvel ordre mondial, suprématie américaine, choc des empires modernes, etc.), paraît d’emblée irrationnel ou suicidaire n’influe en rien sur ces capacités guerrières. En d’autres temps et une autre guerre, réelle et classique, celle qui opposa les forces de l’Axe aux Alliés, l’irrationalité initiale germanique et nippone ne faisait aucun doute, on pourrait même dire que la conclusion du conflit était écrit, sans pour autant que cela suffise à l’éviter.

Par contre, tout conflit rationnel s’inscrivant dans une logique conquérante (expansion arabe, invasions mongoles, raids vikings, guerres de l’unification chinoise, guerre du Vietnam, guerres impériales visant l’Afghanistan et l’accès aux mers chaudes, etc.), s’arrêtent dès lors que le coût du conflit devient plus important que ce qui est espéré du conflit lui même.

Par ailleurs les avancées technologiques mettent toujours un frein au conflit dès lors que les réformes militaires, nécessitant des réformes sociales adéquates ne suivent pas : hoplite, phalange, obus à fragmentation, cavalerie légère, archers longs (Bowman), et, bien plus près de nous, bombe atomique. Dans ces cas, la mise à niveau des outils militaires, souvent faites au contact de l’ennemi, glacent le conflit. De nos jours, l’information, la communication, l’expertise financière, l’anti discours, le savoir faire et la bonne connaissance des outils et des produits financiers sont des armes « saisies » chez l’ennemi, et parfois elles peuvent ralentir le processus guerrier. Tout comme la bonne connaissance des relais politiques de l’agresseur, l’occupation et la contestation de son espace d’expression.

S’agit-il vraiment d’une guerre ? Il faut poser cette question aux fonds spéculatifs, sur la forme et sur le fond : N’attaquent-ils pas la zone euro ? Ne commencent-ils pas leur offensive par un point faible bien choisi (la Grèce) et qui vise la contamination, par paliers, du reste de l’Europe  ?  Dans un autre registre, qui a tout à voir, les menaces de la troïka ne sont-elles pas perçues du moins par le peuple grec comme un ultimatum, contre lequel il se mobilise se référant constamment au fameux NON de non recevoir aux forces de l’Axe ? Ne traite-t-il pas les partis qui ont accepté le mémorandum comme il traitait les collaborateurs aux forces occupantes ?  

Ceux qui occupent New York, puis toutes les grandes cités occidentales, ceux qui s’indignent, ceux qui, comme au Front de Gauche, choisissent comme slogan central le mot résistance, n’indiquent pas, qu’au moins pour eux, la crise financière est perçue comme une guerre ?

Si ces mots, ces expressions belliqueuses se situent au niveau du symbolique, il en est tout autrement pour la guerre des monnaies, bien réelle et qui oppose trois modèles : une banque centrale distributrice et créatrice de monnaie (USA) agissant à l’encontre d’une théorie monétaire qu’elle a elle-même imposé au reste du monde ; une autre qui n’arrive pas à jouer son propre rôle, faute d’aboutissement d’un projet politique (Europe) et une monnaie cyniquement sous-évaluée et qui le reste faute de contestation suffisante de la part de ses « concurrents » et néanmoins « associés » (Chine).

Chacun de ces trois systèmes reste prisonnier de ses propres contradictions et de leur interaction. Il en résulte un « essoufflement  » de leurs visées impériales, qui se traduit par des offensives normatives antagonistes sur le reste du monde et des réactions de la part du marché, outil qui profite de cet essoufflement politique pour atteindre une autonomie certaine.

A suivre : 3. Les guerres dans la guerre



15 réactions


  • chapoutier 26 mai 2012 07:59

    bonjour l’auteur
    vos textes sont toujours intéressants et pour répondre à pourquoi cette guerre ? 

    probablement pour permettre au système capitaliste sous perfusion de poursuivre sa lente agonie.
    la perfusion dont dépend le système est le pillage des peuples et des nations, notamment par la destruction des conquêtes sociales pour réduire les déficits budgétaires afin de payer les interets de la dette.

    que le système agonise n’est pas dérangeant en tant que telle, mais les peuples en payent les conséquences.


  • alberto alberto 26 mai 2012 12:57

    Voilà une saga qui s’annonce palpitante et en quasi-direct !

    Quelques petites remarques :

    1- Substituer le vocable « spéculateurs » à celui de « marché » : cela éclaire le débat...
    2- Preuve de ce que j’annonce ci-dessus, ces spéculateurs (autrement dit les « marchés ») ont inventé une règle à laquelle n’avaient non plus pensée les inventeurs du Tiercé : non seulement on peut jouer un cheval gagnant, mais on peut aussi le jouer perdant pendant le temps de la course, chouette non ?
    3 Quand vous remettez vos petites économies à votre banquier, celui-ci en fait ce qu’il veut,et votre fric a toute probabilité se finir aux iles Caïmans ou se refaire une virginité, après boni de 50 à 200% , aux iles Vierges : après 12 mois, votre banquier vous versera les 3% promis.
    4-Pour revenir au fond de l’article, la Finance Internationale est devenue une Cour des Miracles où les bandes du Dollar, du Yuan, de l’Euro s’observent, puis se déchirent, puis s’associent les uns contre les autres se trahissent etc, tandis que leurs mercenaires poursuivent leurs raids chacun de leur côté pour ratisser les populations laborieuses...

    Attend la suite avec intérêt M. Koutouzis et merci pour cet épisode.

    Bien à vous.
     


  • Le Yeti Le Yeti 26 mai 2012 13:36

    « Les causes de toute guerre sont multiples et souvent contradictoires. »

    Heu ... Non. Là tu parles des prétextes des guerres. La raison des guerres, il ne faut pas se voiler la face, il n’y en à qu’une seule et unique, toujours la même : piller les ressources de l’autre. Le reste n’est qu’intendance.

    Exemple : superposez la carte des implantations des « braves libérateurs démocratiques » américains dans ces pays de « sauvages dictatoriaux » (pour parler comme les merdias ..) avec celle des réserves connues de pétrole ? Hôooo ...

    Et pour aller plus loin : qui à financé Napoléon et Hitler, deux grands pacifistes s’il en est ?  ;o)

    PS : en tout cas un article comme je les aime, qui n’a l’air de rien mais qui pique là où il faut. ;o)


  • Loatse Loatse 26 mai 2012 13:38

    Bonjour l’auteur,

    vous dites :

    S’agit-il vraiment d’une guerre ? Il faut poser cette question aux fonds spéculatifs, sur la forme et sur le fond : N’attaquent-ils pas la zone euro ? Ne commencent-ils pas leur offensive par un point faible bien choisi (la Grèce) et qui vise la contamination, par paliers, du reste de l’Europe  ?

    La question que je me pose est celle-ci : y a t’il volonté délibérée d’attaquer la zone euro ? ce qui impliquerait une stratégie commune des fonds spéculatifs allant dans ce sens ou bien est ce seulement la conséquence d’une recherche de profit à tout prix sans visée particulière... ???

    Ne serait ce pas plutôt un agglomérat d’intérêts particuliers qui ne s’embarrassent pas de considérations humaines/sociales, une sorte de machine à produire de la rentabilité... ?

    et cette fichue rentabilité, ou cette quête insatiable du profit, c’est bien ce qui pousse certaines entreprises à délocaliser sans plus se soucier des intérêts des travailleurs, c’est bien aussi celle qui pousse à importer des produits manufacturés en chine et dans des pays ou se pratiquent une forme d’esclavage moderne... sans exiger en contrepartie des conditions de travail et des salaires décentes...

    C’est , et en cela je rejoins chapoutier, le capitalisme poussé à ses extrêmes.. un système qui nous broie mais que nous entretenons par nos modes de consommation, notamment...

    Une france qui aurait gardé ses industries que ce soient celles du textiles, de l’acier, de l’automobile serait plus « armée » pour faire face à une crise financière telle que celle qui débuta en 2008... encore faudrait il pour cela que nous soyons prêts à nous contenter de moins et donc à payer les choses à leur juste valeur...

    je pense que tout est imbriqué... que nous ne sommes pas innocents




    • Le Yeti Le Yeti 26 mai 2012 13:54

      « volonté délibérée »
      Possible, sans oublier le bon vieux effet de meute, tout simplement. Mais TF1 et BFM démentent clairement ton hypothèse, c’est tout dire ...

      "La seule condition au triomphe du mal est l’inaction des gens de bien."
      Mais bon, comme disait l’autre, jusque là, ça va.


  • Lisa SION 2 Lisa SION 2 26 mai 2012 14:45

    veBonjour MK,

    vous dites " tout conflit rationnel... ...s’arrête dès lors que le coût du conflit devient plus important que ce qui est espéré du conflit lui même." dans les cas de L’Iran, deuxième producteur de gaz et voisin immédiat des russes, l’enjeu est de taille et justifie la bataille, quel qu’en soit le prix. Les USraëliens moteur du nouvel ordre mondial jouent leur dernière carte avec la planche à billet plus qu’épuisée pour assurer le changement de continent auquel ils sont obligés vu l’état de délabrement et de pollution morale et environnemental de leur peuple et leur terre...Ils se comportent comme des drogués risquant un dernier shoot avant d’émigrer vers leur future base, en territoire sibérien mongol et autre Kazakhstan vierge pour s’infiltrer en douce vers les nouvelles bases secrètes de leur arche de Noé du futur après la solution du grand nettoyage final.

    Le coût dans ce cas n’a pas d’intérêt puisque nous les paierons...


  • Loatse Loatse 26 mai 2012 14:49

    « La seule condition au triomphe du mal est l’inaction des gens de bien. »
    Mais bon, comme disait l’autre, jusque là, ça va.

    tout à fait, yéti... j’irai même encore plus loin dans mon hypothèse : le monde de la spéculation est je pense, comme celui du consommateur lambda complètement déconnecté du réel......

    Lorsque artificiellement, le prix du blé est maintenu à son plus bas prix, personne ne se soucie de savoir si l’agriculteur qui vendra sa récolte pourra honorer ses traites pour son matériel et faire vivre sa famille...

    Mais ce même agriculteur pourra aussi contribuer à accroitre ce déséqulibre en achetant par exemple du matériel ou des semences provenant de pays ou l’ouvrier est payé une poignée de figues et peine à survivre...

    en gros, du plus haut niveau jusqu’au plus petit, nous contribuons au merdier ambiant... ce n’est que le montant des sommes engagées qui fait la différence..


    • Le Yeti Le Yeti 26 mai 2012 16:18

      le monde de la spéculation est surtout composé d’intégristes du culte de Mamon.
      (Google est ton ami.)

       ;o)


  • non667 26 mai 2012 14:51

    les guerres ne se font pas sans finances donc pas sans banquiers internationaux qui placent des 2 cotés pour que la guerre se fasse, ils savent pertinemment l’état des finances ( et pour causes ! 1° initiés ) des belligérants donc l’issu de la guerre a long terme . globalement les gagnant ce seront eux , les perdants les peuples qui payeront par leur sang et leurs larmes !

     rien de plus facile que de pousser un dictateur (ou un gouvernement au ordres ) mégalo tel que sadam hussein à déclarer la guerre à l’iran ,s’y ruiner par l’achat d’armes en vain (12 ans pour la soit disant 3° armée du monde ! ) , le pousser à envahir le Koweït pour renflouer ses caisses et finalement le liquider au faux prétexte d’armes de destruction massives pour lui piquer ses dernières gouttes de pétrole !


  • Soi Même 26 mai 2012 15:17
    La guerre est la continuation de la diplomatie par d’autres moyens, donc qu’est que c’est la diplomatie, La diplomatie est la police en grand costume.

     Ce qui importe ce n’est pas d’éviter la guerre, c’est de nous donner l’air d’avoir tout fait pour l’éviter .



  • Richard Schneider Richard Schneider 26 mai 2012 19:17

    à l’auteur,

    Texte très intéressant. Je préfère attendre la suite du feuilleton pour commenter les idées développées.

  • diverna diverna 26 mai 2012 21:02

    Je n’aurai pas cette précaution car il me paraît trop évident qu’on joue ici avec les mots. Oui, il y a une situation chaotique et « conflictuelle » qui permet des analogies mais nous somme surtout dans les conséquences d’erreurs économiques d’experts, et ce à bien des niveaux.
    Il est tout à fait possible que le chaos économique provoque de vrais conflits mais tout ceci est bien connu. Par exemple, on peut voir l’attaque sur la Lybie comme une façon de chercher un « avantage » au milieu de tellement de mauvaises nouvelles sur le front économique mais la guerre du troisième type qu’on nous annonce confond système mafieux et guerre.


  • moebius 26 mai 2012 23:25

    La guerre est toujours là . Quand le duel n’atteint pas le moment ultime de destruction pour la destruction de l’autre c’est que les deux protagonistes sont en train de se jauger de par et d’autre d’une ligne de symétrie. Systeme maffieux ou systeme plus institutionnalisé, bataille de pistolet de confiture ou conflit nucléaire la guerre restera une affaire de densite et de delicatesse dans le rapport de force nous lie et nous delie dans la rupture toujours possible d’une symétrie. mais il n’ya pas de premeiete guerre ou de deuxeme guerre de guerre de et de guerre pour il y’a la guerre ici, partout et toujours


  • CorsairePR CorsairePR 27 mai 2012 01:00

    Bon là il faut tout de même vous reprocher vos titres dont on ne trouve pas la réponse dans l’article, la première moitié relève de douces banalités, tandis que la second est un ensemble d’observations du champs de bataille.

    Pour la réponse au titre : il relève du darwinisme carriériste, (pour accéder au pouvoir, il faut être un tueur) et de la crédibilité géopolitique (si je peux attaquer mon voisin, je le fais car je sais que lui le fera dès qu’il en aura la possibilité).

    La combinaison de ces deux facteurs s’est retrouvé dans l’impérialisme religieux, dans l’impérialisme nationaliste et aujourd’hui capitaliste (vu que ce dernier réussit pas trop mal à vicier l’avant dernier)


  • Sadek El Marrakechi 28 mai 2012 19:50

    Quelques soient la démesure des empires ils s’écroulent « tous » leurs uns après les autres d’avoir eue les yeux plus gros que le ventre et ensuite ils laissent place au modestes tribus qui repeuples la terre..... !

    « il faut être petit et minable Quant on a le pouvoir pour ne pas s’en servir pour le bien-être du peuple et du pays et ne penser qu’à soi » (Louise 03-2012)


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