lundi 5 janvier - par Michel J. Cuny

Prudemment rangé sous le patronage du maréchal Pétain, André Pironneau ne présente Le Fil de l’épée qu’avec de très longues pincettes (62)

Ainsi que nous le savons désormais à suffisance, la page 5 du numéro de L’Écho de Paris du 8 mars 1933 comportait ce titre retentissant : ARMÉE – MARINE – COLONIES, dont, dès le départ, le secrétaire général André Pironneau annonçait la pérennisation pour les semaines suivantes, et qui ouvrait carrément sur une « Lettre ouverte à monsieur Daladier » à propos de « La réorganisation de l’armée »…
https://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k814741w/f5.item.zoom

Cette lettre, qui venait illustrer le premier titre – ARMÉE –, était suivie donc de deux articles qui s’inscrivaient respectivement sous les deux titres suivants : MARINE – COLONIES, dont nous avons étudié le contenu du second, qui était dû à la plume de René Vanlande…

Mais ce n’était pas tout… Il restait encore un peu de place…

Voici donc une première colonne… qui ne comporte aucune signature… et qui semble faite de bouts de ficelle glanés ici ou là… un peu à la fortune du pot… Le titre en est : Ce qui se fait ou se prépare.

« On semble porter de plus en plus d’intérêt, en Allemagne, à l’idée d’une « infanterie lourde » qui serait chargée au combat de mener l’effort le plus dur, tandis que les besognes de moindre importance seraient exécutées par une infanterie, appelée par opposition « légère », dotée d’effectifs moins sélectionnés et d’un matériel d’accompagnement moins puissant. »

Un œil exercé commencerait sans doute à y pressentir un petit quelque chose… Et la suite immédiate pourrait effectivement lui donner… raison…
« Cette infanterie lourde aurait à sa disposition de l’artillerie d’accompagnement, de l’artillerie de tranchée, des batteries de mitrailleuses pour tir indirect et même, dit-on, des chars d’assaut. »

Manifestement, le rédacteur de ce texte n’y va qu’en douceur… tout en butant immédiatement sur une petite difficulté…
« La conception est audacieuse. Sa généralisation entraînera en tout cas une complication nouvelle dans le service des liaisons. »

Et puis, stop, il passe à d’autres informations… qui ne paraissent guère être plus fracassantes…
« L’armée américaine est dotée depuis quelques mois d’un canon de campagne fabriqué par l’arsenal de Watertown. Ce canon a un calibre de 75 millimètres. Il peut lancer à 14 kilomètres un projectile de 6 kilos 500 dont la vitesse initiale est de 600 mètres-seconde. Son affût est équipé avec des pneus ballons – ce qui lui permet d’être remorqué à vitesse rapide sur les routes et à une bonne vitesse moyenne en terrain varié. Il peut tirer sous un angle supérieur à 75 degrés, et devient susceptible ainsi d’être utilisé pour le tir contre avion.  »

Troisième « curiosité »…
« Un certain nombre de cultivateurs allemands utilisent un tracteur curieux, communément désigné par les initiales S. H. W et qui présente l’avantage de pouvoir être utilisé à la fois sur routes et à travers champs. En quelques minutes, on peut adjoindre à ses chenilles des roues, et réaliser alors une vitesse de 12 kilomètres à l’heure – doublant à peu près sa vitesse sur chenille en terrain varié. Il pèse 1 tonne 700, roues comprises. Sa généralisation est à surveiller, étant donné l’appoint de matériel motorisé qui pourrait ainsi être apporté éventuellement à l’armée. »

Autre invention récente :
« Une glace spéciale à l’épreuve des projectiles vient d’être mise au point en France. Constituée par des feuillets superposés de matières vitrifiées et de matières plastiques, elle n’est pas traversée à bout portant par une balle de revolver, et une balle blindée de 9 millimètres pénètre dans sa masse et s’y loge, immobilisée. Ces résultats sont de la plus haute importance pour l’équipement des créneaux de visée des auto-mitrailleuses, des chars, ou des observatoires d’infanterie. »

Et pour finir… 
« L’armée italienne continue ses essais concernant son char d’assaut M 30. Ce char, le premier de ce genre, est doté d’un moteur à huile lourde. Son rayon d’action s’en trouve amélioré. Cela diminue d’autre part, à bord, dans une proportion très importante, les risques d’incendie. »

Si ces informations ne portent aucune signature, ce n’est pas le cas de la colonne sœur… On y voit deux prudentes initiales : A. P., qui nous permettent, justement, de reconnaître le rédacteur de l’audacieuse Lettre ouverte

Nous sommes ici tout en bas et à droite de la désormais fameuse page 5. C’est-à-dire tout près de la porte de sortie… Il y figure ce titre : « Bibliographie - Le fil de l’épée »

Et voici ce qui s’y trouve écrit par A. P. …
« Le système de la nation armée impose au pays des disciplines morales plus rigoureuses qu’un système où l’armée serait distincte de la nation, il s’en suit qu’il ne vaudra que ce que vaudra le moral de l’homme. Notre organisation militaire actuelle exige donc une éducation préalable de la volonté.
Or, que voyons-nous ? Incontestablement un affaiblissement de ce moral ; un affaissement de cette volonté.


Nous constatons ces déficiences d’abord chez ceux-là qui sont chargés de l’honneur et du poids des responsabilités, qui n’ont pas le courage de les prendre et qui ne donnant pas l’exemple de ce « moral » et de cette « volonté » se montrent par là même incapables de vaincre les défaillances de l’esprit public. Nous les trouvons ensuite à tous les degrés de la hiérarchie sociale, chez nombre de Français, au demeurant fort braves gens, mais que leur scepticisme ou simplement leur indifférence a convaincus de l’inutilité de l’effort. Ajoutez à cela cette méfiance congénitale que les démocraties professent à l’égard des élites et leur fringale d’égalitarisme qui paralyse les bons et lasse les meilleurs.
L’armée que tant de désenchantements ont éprouvés, serait-elle à son tour envahie par ce mal du « doute ». Dans un rapport au général Nollet, alors ministre de la guerre, le maréchal Pétain écrivait : « Le sentiment du devoir poussé autrefois à un degré si élevé chez nos officiers n’est pas éteint ; il subsiste encore notamment chez les officiers d’avant-guerre qui le gardaient par tradition. Mais du fait des perturbations causées par la guerre et des désillusions qui l’ont suivie, ce sentiment s’est émoussé… » Ainsi la trempe de l’acier reste bonne, mais il faut rendre « le fil à l’épée ». Il est temps pour cela que l’élite militaire « restaure la philosophie propre à son état »… Qu’ « elle reprenne conscience de son rôle prééminent, qu’elle se concentre sur son objet qui est tout simplement la guerre, qu’elle relève la tête et regarde vers les sommets.  »

« Ainsi s’exprime le commandant Charles de Gaulle dans son livre le Fil de l’épée qu’il a dédié au maréchal Pétain comme au chef dont la gloire a le mieux montré « quelle vertu l’action peut tirer des lumières de la pensée ».

Pour que le poids respectif de Pétain et de De Gaulle soit bien visible, je prends le parti de rendre leurs propos en caractères gras… en soulignant le paradoxe de la présentation d’un livre rien que par quelques très timides citations… Voyons la suite qui en donne, tout de même, davantage…
« Au cours de cinq études magistrales sur « l’action de guerre », le « caractère », le « prestige », la « doctrine », « le politique et le soldat  », l’auteur fixe cette philosophie dont il demandait la restauration. L’entreprise, bien qu’audacieuse, était à la taille de l’officier, du moraliste et du lettré qu’est le commandant de Gaulle : son ascendance l’y préparait, la distinction de son esprit et son talent garantissaient le succès d’un ouvrage auquel tout ce qui, du haut en bas de l’armée, réfléchit et médite a fait un chaleureux accueil, et d’abord la jeune génération militaire, heureuse d’avoir trouvé dans le Fil de l’épée « les vues supérieures, l’orgueil de sa destination, le rayonnement au dehors, seul salaire – en attendant la gloire – qui puisse payer ceux qui comptent. » »
« Nous nous devons de signaler ce livre au grand public, non seulement pour le réconfort qu’il apporte, mais aussi pour montrer que, malgré le trouble de l’heure, il y a sous l’uniforme de ces ressources profondes d’ardeur et de pensée qui défendent de désespérer. » A. P.

C’est déjà ça, effectivement.

Pour en savoir plus sur le présent travail, veuillez suivre ce lien...
https://dejeanmoulinavladimirpoutin.wordpress.com/

Michel J. Cuny



1 réactions


  • Et hop ! Et hop ! 5 janvier 20:29

    «  Nous les trouvons ensuite à tous les degrés de la hiérarchie sociale, chez nombre de Français, au demeurant fort braves gens, mais que leur scepticisme ou simplement leur indifférence a convaincus de l’inutilité de l’effort. » (pour la guerre)

    Le journal est du 8 mars 1933, donc on est seulement 15 ans après la fin de la guerre de 1914-1918, comme si pour nous elle s’était terminée en 2010.

    Cette guerre déclarée pour venger un attentat en Serbie avait tué 64% des hommes français de 18 à 28 ans, toutes les familles étaient pleines de parents éplorés, de veuves, d’orphelins, de gueules cassées, de manchots, de gazés, de culs de jattes, d’aveugles, de grands brûlés, et de ... vieilles filles qui n’avaient plus de garçons pour se marier. 

    On se demande bien pourquoi 95% des Français ne croyaient plus à la guerre et ne voulaient plus de guerre sous aucun prétexte, y compris en 1939, le gouvernement s’est joint à la déclaration anglaise de guerre à l’Allemagne sans faire voter de loi par le Parlement comme l’exigeait la Constitution, parce que les 3/4 des parlementaires étaient contre.

    Cette déclaration de guerre a été un vrai coup d’état.


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