jeudi 30 juillet - par Michel J. Cuny

Quand la finance internationale va à la pêche dans le vivier de l’économie informelle africaine

par Michel J. Cuny et Issa Diakaridia Koné

Nous faisons un rapide détour par madame Renée Chao-Beroff parce que le Rapport effectué en 1996 par la Banque mondiale sur la redoutable question de l’explosion du secteur informel en Afrique de l’Ouest nous a indiqué que, pour réduire la faim dans le monde, un certain CGAP avait été créé par les… « bailleurs de fonds »… autrement dit : les investisseurs occidentaux. Selon le site base.d-p-h.info/fr, voici ce que cette dame a à nous dire à propos de ce Groupe consultatif pour l’assistance aux plus défavorisés… qui a été mis en œuvre à partir de ce qui est, pour des personnes comme elle, une certitude…
« […] il a été prouvé que l’octroi de crédits à des micro-entrepreneurs pauvres était une action très efficace dans la lutte contre la pauvreté » (base.d-p-h.info/fr, à la date du 19 avril 2020)

Même « micro », la micro-entreprise est déjà une entreprise… Et si elle est susceptible de faire amie-amie avec la pauvreté, tous les espoirs sont permis… De même pour la micro-finance par rapport à la finance… Ainsi le CGAP correspond-il à…
« un effort conjoint d’une vingtaine de bailleurs de fonds bi- et multilatéraux qui a pour objectif d’accroître les ressources à canaliser vers les institutions de micro-financement afin de leur permettre d’élargir et d’approfondir le travail qu’elles effectuent pour toucher les plus pauvres des pauvres économiquement actifs. » (Idem)

Il faut donc gratter au plus bas de la pauvreté… économiquement active… pour voir ce qui s’y passe, et en faire tirer les leçons par les personnes qui sont en responsabilité dans les trois dimensions : politique, financière et d’action sur le terrain. Renée Chao-Beroff l’avoue très tranquillement… Instrument d’une pseudo-charité (éteindre la faim dans le monde), le CGAP est réellement l’organisateur d’une étrange pêche à la misère, d’une pêche qui ambitionne d’être rentable sur la durée…
« Ce faisant, il vise à fournir aux gouvernements, aux bailleurs de fonds et aux praticiens, des enseignements valables sur les « meilleures pratiques » permettant de toucher les pauvres par des services financiers viables et durables. » (Idem)

Nous trouvons ensuite, sous sa plume, la liste de tous les bons Samaritains…
« Actuellement, une vingtaine de bailleurs de fonds ont rejoint le CG : Canada, France, Pays-Bas, États-Unis, Grande-Bretagne, Allemagne, Australie, Suisse, Danemark, Norvège, Suède, Belgique pour les bilatéraux ; Banque africaine de développement, Banque asiatique de développement, Banque interaméricaine de développement, PNUD, FENU (Fonds d’équipement des Nations Unies), FIDA, Union européenne et Banque Mondiale pour les multilatéraux. » (Idem)

Au cas où cet ensemble ferait trop croire à une possible primauté du secteur étatique (public ?), Renée Chao-Beroff ajoute très vite cette précision :
« Le secrétariat du CGAP [est] logé à la vice-présidence Finance et Développement du secteur privé de la Banque mondiale, structure légère d’une dizaine de personnes. » (Idem)

Revenons maintenant à la Préface du Rapport, en signalant qu’elle est due à la plume de Silvia B. Sagari qui, en 1992, c’est-à-dire quatre ans plus tôt, avait rédigé, pour le compte toujours de la Banque mondiale, et avec l’aide de Gabriela Guidotti, un petit livre dont le titre était : Capital risque, Leçons des pays développés à l’usage des pays en développement.

Un Avant-propos, rédigé par Guy P. Pfeffermann précisait alors que…
« Cette discussion examine le rôle potentiel des sociétés de capital-risque dans les pays en développement. Elle s’appuie sur les enseignements obtenus dans les pays industrialisés, et sur les expériences pratiques uniques de l’IFC en matière d’assistance des sociétés de capital-risque dans les pays en développement. C’est une étude pionnière. » (documents.worldbank.org/)

L’IFC ?… Mais oui, bien sûr…
« La Société financière internationale, membre du Groupe de la Banque mondiale, est la principale institution de développement au monde au service exclusif du secteur privé. » (site ifc.org, à la date du 19 avril 2020)… c’est-à-dire à l’exclusion de tout le secteur… public (étatique).

Ainsi, à travers Silvia B. Sagari, qui, dans la Préface du Rapport de 1996, s’exprime au nom de la Banque mondiale, c’est bien le secteur privé qui se fait entendre, et qui fait entendre la voix de ses intérêts… sitôt qu’on le met en présence du… secteur informel :
« Nous recherchons depuis longtemps des moyens d’atteindre ce secteur vital et dynamique, cette « majorité silencieuse » qui assure entre un tiers et la moitié du PIB et entre la moitié et les trois-quarts des emplois dans les pays examinés ici. » (page v du document papier)

On voit l’ampleur du bassin… d’exploitation possible de la pauvreté !… Et nous en avons la confirmation sitôt que nous entrons dans le Résumé du Rapport (1996) de la Banque mondiale :
« La taille des secteurs informels d’Afrique occidentale est considérable et continue de croître, en particulier dans les zones urbaines. » (page vii du document papier)

Résumé qui s’achève sur une sorte de mise en garde :
« Vu leur taille considérable, les secteurs informels d’Afrique de l’Ouest sont importants pour le développement… » (Idem, page vii)

Impossible de ne pas accompagner celui-ci…
« Les gouvernements devraient donc s’efforcer de créer un environnement favorable aux institutions de micro-financement. Le plafonnement des taux d’intérêt et d’autres restrictions injustifiées ne permettent guère aux institutions de micro-financement de parvenir à la viabilité financière. » (Idem, page vii)

Qu’il ne faille surtout pas limiter les taux d’intérêts…, c’est effectivement le principal message que l’ensemble de ce Rapport de la Banque mondiale va essayer de faire passer… S’il faut engraisser la finance internationale, cela requiert, en l’absence de tout système de production véritablement solide dans le secteur informel, d’agir à la façon des usuriers… Prêter de petites sommes, sur de petites périodes, tout en faisant payer le prix fort, en termes d’intérêts, à celles et à ceux qui engagent leur propre survie dans l’affaire…

Le siège de la Banque mondiale…

Pour sa part, l’Introduction nous promet un grand périple à travers l’Afrique de l’Ouest…, périple qui devrait nous permettre de comprendre de quelle façon, et par qui, l’ensemble de la sous-région a été jetée dans les affres de l’économie informelle, et pourquoi il est possible désormais de la tenir sous la coupe d’une pratique financière qui tend tout simplement à être l’institutionnalisation d’un taux d’usure dépassant tout ce que les humains auront jamais osé imaginer sur une telle échelle :
« Les pays examinés sont les suivants : le Burkina Faso, le Cap-Vert, le Tchad, la Gambie, la Guinée, la Guinée-Bissau, le Mali, la Mauritanie, le Niger, Sao Tomé et Principe, le Sénégal et la Sierra Leone. » (Idem, page 1)

Décidément : il nous tarde d’en savoir plus 

NB. La suite immédiate est accessible ici :
https://remembermodibokeita.wordpress.com/2020/05/06/ex-pays-de-lest-europeen-et-pays-de-louest-africain-meme-combat/



2 réactions


  • zygzornifle zygzornifle 31 juillet 08:46

    La finance s’en fiche des pays tant qu’il y a un « pognon de dingue » se faire 


  • titi 1er août 15:37

    Mouais...

    C’est un peu facile de tout mettre sur le dos de la « finance ».

    Prendre des % sur des monnaies qui ne valent rien, dans des pays où les gens ne gagnent pas 100$ par mois je ne vois en quoi ça peut les faire rêver.

    Surtout qu’en général ce sont des pays largement corrompus où il faudra « arroser » tous les fonctionnaires du coin, du mec qui tient la porte du ministère, jusqu’au ministre.

    Ceux qui s’intéressent à l’informel, bien avant les banques, ce sont les Etats, pour fiscaliser tout ça.

    Il est bien évident que la suppression du cash, l’obligation de payer les salaires par virement ca « oblige » le citoyen à avoir un compte, mais surtout ça évite qu’il n’échappe à l’impôt.

    C’est bien ça l’enjeu.


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