Quand le commandant de Gaule transporte « l’esprit militaire » français dans les colonies… (9)
Avant de poursuivre et d’achever notre lecture détaillée du texte du commandant de Gaule publié le 31 mars 1932 dans L’Écho de Paris sous l’autorité, plus tard proclamée, d’André Pironneau, jetons un œil sur les numéros précédents de ce journal, en nous en tenant au début de l’année 1932, et en retenant deux des pays qui apparaissent dans la liste donnée par l’officier plein d’avenir lorsqu’il se penche sur les exploits des troupes françaises coloniales…
Nous comprendrons mieux à quoi peut servir l’esprit militaire et d’où il peut tirer une part essentielle de son « prestige ». Il s’agit du Maroc et de la Syrie.
En ce qui concerne celle-ci, recourons à l’article paru le 3 janvier 1932 sous la plume du spécialiste de ce genre de question dans L’Écho de Paris : René Vanlande, un ancien collaborateur du maréchal Lyautey…
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Sous ce titre qui nous dit presque déjà tout : Les élections syriennes donnent lieu à des troubles graves, il nous plonge dans une actualité – qui peut continuer à résonner aujourd’hui, et d’une bien étrange façon :
« Damas, décembre – Des événements assez graves se sont produits en Syrie, et notamment à Damas, à l’occasion des élections. Les nationalistes syriens, prenant prétexte de certaines pressions administratives ou partisanes qui auraient faussé le jeu périlleux du suffrage universel, lancèrent leurs troupes à l’assaut des urnes et de la police avec un élan tel que les manifestants laissèrent sur le terrain plusieurs morts et que, de part et d’autre, il y eut de nombreux blessés. »
Qui a tiré sur qui ?... Nous n’en saurons pas davantage… Par contre, ce qui est certain, c’est que la France exerce en Syrie un mandat qui lui a été concédé par la Société des Nations, mais…
« Alors que le Liban mène une existence assez paisible, se satisfaisant de quelques accès de mauvaise humeur et des combinaisons de l’intrigue orientale pour les places et pour le pouvoir, la Syrie plus fébrile, moins confiante dans les intentions de la puissance mandataire, plus fuyante aussi, semble vouloir se dérober à nos tentatives d’ajustement et de stabilisation. »
Admirons la délicatesse des mots utilisés… quand ils peuvent déboucher sur quelques morts bien senties : « ajustement » et « stabilisation ».
Or, la « puissance mandataire » fait face à quelque chose qui ne lui plaît guère :
« Certaines aspirations, sans doute légitimes mais qui requièrent les lentes préparations de la réflexion et du temps, veulent être satisfaites sur-le-champ. »
« Ajustement » et « stabilisation » font alors leur entrée… et voici venir les prestigieux porteurs de l’esprit militaire…
« Et on se bat, au sens littéral du mot, puisque les bagarres de la période électorale ont ensanglanté le pavé de Damas, d’Alep et de Hama. Il a fallu l’intervention de l’armée pour soutenir la police débordée. »
Restons modestes, en même temps qu’un petit peu salopards, en convient René Vanlande (de l’ancienne boutique Lyautey)…
« C’est entendu : on a pratiqué en certains lieux la « candidature officielle », et quelques choix ne furent sans doute pas très heureux… De plus, des agents administratifs abusèrent de leur autorité pour influencer le scrutin. Mais, je le demande aux nationalistes : Qu’eussiez-vous fait si vous aviez tenu le manche ? »
Cela, tout au long des années trente, on n’en saura rien, puisque…
« La vérité, c’est que la Syrie n’est pas mûre pour ces ébats électoraux. Si l’autorité s’en remet à ce que l’on appelle ici, sans rire, la volonté populaire et l’opinion publique, seuls les plus extravagants marchands d’orviétan polariseront la faveur des foules. Si elle intervient, ceux qui n’auront pas décroché la timbale emboucheront la trompe de l’émeute ! »
Prenons maintenant le cas du Maroc… Nous voici en présence de l’article publié par Henry Bordeaux de l’Académie française dans L’Écho de Paris du 18 janvier 1932, sous le titre « Pour la sécurité du Maroc - Notre retour au Tafilalet ».
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Tout commence par un petit retour au temps des derniers mois de la Grande Guerre :
« Un petit aventurier du nom de Bel-Kacem, commandait sa harka. Le 9 août 1918, le groupe mobile du lieutenant-colonel Doury, alerté de Bou-Denib, heurta cette harka à Gaouz et la défit, mais un bataillon sénégalais, égaré et surpris par une tempête de sable dans l’immense palmerais, fut massacré, ce qui fournit aux dissidents des armes et des munitions. »
Ici, nous voyons donc intervenir – au nom de la France – cette « force noire » tant vantée par le général Mangin…
« D’autres menaces plus graves et plus rapprochées pesaient alors sur le Maroc, à Taza, dans le Tadlat. Il ne fallait compter sur aucun renfort. La France avait besoin de toutes ses troupes. »
Et nous restons dans cette même tonalité raciale… avec les très bons résultats qu’elle semble permettre à la puissance coloniale appuyée sur la force toujours aussi bête que brutale…
« La grande race de France, généreuse avec les indigènes, mais habile dans la préparation et rapide et intrépide dans l’exécution, donne sa mesure là-bas. De grandes choses s’y sont accomplies. De grandes choses qui nous donnent le droit d’avoir confiance. Car la France est bien plus assurée de la paix par cette race d’hommes en état de la défendre que par tous les orateurs pacifistes. Pour imposer la paix, il faut rester fort. »
Renouons maintenant le fil avec René Vanlande, et retournons en Syrie (L’Écho de Paris, numéro du 9 mars 1932), pour un article intitulé : Pour le maintien de l’ordre en Syrie.
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« Après Damas, c’est Alep qui s’agite. Assassinats, agressions, bagarres, viennent nous montrer que les passions politiques, la xénophobie et le fanatisme n’ont rien perdu de leur virulence dans ce petit pays d’un million et demi d’habitants dont les meneurs abusent vraiment de notre longanimité… »
Les points de suspension sont de l’auteur, et sont manifestement inscrits là, à titre de menace… Quant à la conclusion, elle n’est pas mal non plus…
« Les élections et le suffrage universel en Orient sont une sottise. On peut l’écrire désormais sans passer pour un énergumène, puisque cette criante vérité est enfin admise par les agents du mandat eux-mêmes. »
Ils ont été décidément trop gentils…
« Mais aujourd’hui, il s’agit d’assurer l’ordre, d’abord. Voilà où nous en sommes après douze ans de mandat ! »
En conséquence de quoi…
« Tout individu qui, directement ou indirectement, de près ou de loin et par quelque moyen que ce soit, agitera les esprits et provoquera des troubles, s’exposera à de vigoureuses répressions par l’amende et par la prison. À noter que les délinquants pourront être déférés aux tribunaux militaires dans les lieux où le maintien de l’ordre serait confié à l’armée. »
Exactement ce qui avait été pratiqué neuf ans plus tôt (1923) lors de l’occupation de la Ruhr au détriment de l’Allemagne… avec condamnations à mort et exécutions à l’appui… Or, s’agissant plus particulièrement de la Syrie…
« Nous sommes là-bas pour des réalisations politiques, administratives, économiques et sociales, et non pour dresser périodiquement des barricades et promener perpétuellement des troupes ! Or, ces servitudes policières accapareront et entraveront notre action tant que nous ne donnerons pas à la Syrie le régime qui lui convient et qui, seul, répond à sa mentalité sociale et religieuse : la monarchie. »
Rappelons maintenant cette première formule utilisée, selon le témoignage de Claude Bouchinet-Serreulles, par De Gaulle à Londres en 1942 :
« L'Empire, c'est moi ! dit-il parfois. Partout où le drapeau français flotte, c'est moi ! » (Claude Bouchinet-Serreulles, Nous étions faits pour être libres, Grasset 2000, page 140.)
Et encore celle-ci :
« Il faut que les Français le sachent. Je ne peux continuer à marcher avec des alliés qui s'acharnent à saper partout la position de la France, qui veulent me voler le Levant, qui n'ont ni politique ni stratégie, qui se bouchent hermétiquement les oreilles dès que je veux leur enfourner quelques idées, qui tandis qu'ils me dédaignent vont se pendre aux basques des moindres valets de Vichy, ces démocraties qui entretiennent des ambassadeurs au pays de l'Ordre Nouveau... Je dirai bientôt tout cela dans un discours retentissant. » (Idem, page 227.)
Michel J. Cuny


