lundi 17 août - par Michel J. Cuny

Quand tabler sur la qualité (De Gaulle) permet d’éviter de poser la question essentielle de l’allié de revers (U.R.S.S.)… (102)

Nous reprenons le fil de la politique européenne dans les temps qui ont immédiatement suivi la publication, outre-Rhin, de la version allemande raccourcie du livre Vers l’armée de métier du lieutenant-colonel Charles de Gaulle (6 mai 1934), membre du Secrétariat général du Conseil supérieur de la Défense nationale.

Nous commençons par la 2ème séance de la Chambre des députés en date du 15 mars 1935. Nous y retrouvons le député socialiste Léon Blum…
https://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k6465935p/f13.item.zoom

« Au moment où la France commence à se dégager du danger fasciste, on a voulu lui imposer la direction militariste. Car, c’est cela, très exactement, le militarisme. C’est sa définition même. Le militarisme est une action indépendante du commandement militaire agissant en tant que corps distinct, s’efforçant d’agir directement sur l’opinion, sur la presse, sur le Parlement et essayant d’imposer ses vues à la politique gouvernementale elle-même. » (page 1024)

Or, opposer une prétendue élite militaire aux masses de l’armée de conscription, n’est-ce pas la marotte de l’équipe Pironneau-De Gaulle ?... Léon Blum poursuit :
« Que prouve, messieurs, une campagne comme celle que vous applaudissez ? Elle prouve que, pas plus que vous, l’état-major, le commandement, n’ont pu s’accoutumer dans ce pays à l’idée de l’armée nationale, c’est-à-dire de l’armée à court terme appuyée sur les réserves, et qu’on profite de toutes les circonstances pour en revenir à des conceptions qu’on croyait périmées depuis la guerre. Or, non seulement on voit reparaître en faveur du service à long terme ces arguments tirés de la nécessité de l’instruction et de la formation de l’esprit militaire, mais, pour la première fois depuis nombre d’années, probablement sous l’influence de l’exemple allemand, on constate dans certains cercles de la haute armée un retour évident à l’idée de l’armée de métier proprement dite. » (page 1025)

Et, sans surprise, le leader socialiste en arrive à ceci :
« Je fais ici allusion à ce qui n’est encore qu’un livre et que l’exposé d’une doctrine personnelle, mais qui semble jouer aujourd’hui, dans l’évolution de la pensée directement des hautes sphères militaires, un rôle analogue à celui qu’ont joué avant la guerre quelques conférences ou quelques brochures du colonel, alors commandant de Grandmaison. » (page 1025)

Plus précisément encore :
« Oui, sous l’influence de quelques esprits ingénieux, hardis, brillants, attirés par l’exemple de la Reichswehr allemande, on commence dans les cercles de la haute armée, dans les journaux publiquement inféodés à l’état-major, comme L’Écho de Paris, tout le monde le sait, et dans l’opinion elle-même, à lancer cette idée de l’armée de métier, pour la constitution de laquelle on réserve très probablement ces engagements et rengagements en faveur desquels on a montré jusqu’ici si peu de zèle, l’armée « de choc et de vitesse », comme dit, je crois, M. de Gaulle, toujours prête pour les expéditions offensives et pour les coups de main, l’armée motorisée et blindée qui, si nous l’adoptions, rouvrirait simplement entre le blindage et le canon d’infanterie un duel, analogue à celui auquel nous avons assisté entre la cuirasse et le canon d’artillerie. » (page 1025)

C’est alors que le colonel Jean Fabry monte à la tribune de la Chambre des députés. Il a été l’ami, le conseiller et le collaborateur d’André Maginot. Devenu ministre de la Défense nationale le 30 janvier 1934, il avait donné sa démission dès le 4 février 1934, manifestant ainsi une fermeté de caractère sans pareille. Il est également farouchement anticommuniste…

Quelques chiffres, pour commencer. Ils concernent l’Allemagne :
« La Reichswehr, dont l’effectif était de 100.000 hommes, comptera bientôt 400.000 hommes. La police encasernée est passée de 35.000 à plus de 100.000 hommes : elle groupera demain 200.000 hommes. » (page 1028)


« Et puis, militarisation de la jeunesse, mobilisation de l’industrie, mécanisation du matériel, multiplication des réseaux routier et ferroviaire et des ponts sur le Rhin, augmentation des crédits militaires, tout un ensemble cohérent et qui fait de l’armée allemande un instrument de combat redoutable. » (page 1028) 

Mais voici maintenant la question essentielle qu’il s’avise de poser devant la représentation nationale :

« Pourquoi cette armée de 600.000 hommes ? Est-elle nécessaire pour sa sécurité ? Alors que nous nous contentons de 250.000 à 280.000 hommes, pourquoi 600.000 hommes, au lieu des 100.000 hommes acceptés par le traité de Versailles ? » (page 1028)

Or, c’est cet homme-là qui va en venir à l’essentiel, en évoquant la personne du maréchal Toukhatchevski, second du commissaire du peuple à la défense nationale de l’U.R.S.S., M. Vorochilov… 
« Au septième congrès des soviets, à Moscou, le 31 janvier 1935, il a fait la réponse que vous me demandez. Elle a paru dans la Krasnaïa Sweizda, journal officiel de l’armée rouge, où rien ne paraît, je m’en suis assuré, sans l’autorisation des autorités militaires. » (page 1032)

Et elle se rapporte à ceci que, pour Staline, il ne peut y avoir le moindre doute : par-delà ce qu’un pays comme la France peut en redouter, c’est bien l’Union soviétique qui est visée par les préparatifs de guerre tellement intenses qui ont eu lieu en Allemagne durant les deux dernières années. D’où ce que souligne Toukhatchevski :
« Il va de soi que les effectifs de l’armée rouge, qui étaient de l’ordre de 600.000 hommes au cours des dernières années, n’ont pas pu répondre aux nouvelles conditions de défense des frontières. En raison des nouvelles circonstances, il nous a fallu augmenter les effectifs, les porter à 940.000 hommes, chiffre qu’a atteint l’armée rouge à la fin de 1934. Il est hors de doute qu’à défaut de la perspicacité du camarade Staline et de sa décision de prendre, en temps voulu, des mesures de renforcement à nos frontières orientales, nous n’aurions pu jouir longtemps des bienfaits de la paix.  » (page 1032) 

En conséquence de quoi…
«  Au lieu de 1.665 millions de roubles de dépenses prévues au budget de 1934, les dépenses effectives ont été de 5 milliards de roubles.  » (page 1032) 

Ce serait tout le sens du Troisième plan quinquennal qui s’étendrait de 1936 à 1941…
« Notre population ouvrière et paysanne se lèvera comme un seul homme pour la défense de son sol, et l’armée rouge, puissante par son enthousiasme, sous la main de fer de Vorochilov, sous les étendards du parti communiste et, à sa tête, notre grand Staline détruira l’envahisseur et assurera la victoire sur nos ennemis.  » (page 1033)

Après le colonel Fabry citant les autorités soviétiques, voici venir Paul Reynaud qui compte désormais, dans sa proximité immédiate, un lieutenant-colonel de Gaulle dont il aura saisi aussitôt le caractère fortement surfait de sa personnalité. C’est qu’il est loin de se rallier à l’aspect apparemment avant-gardiste que cet étrange personnage prétend se donner dans la promotion du corps cuirassé et de l’armée de métier. Ainsi ne se gêne-t-il pas de le proclamer à la tribune de la Chambre des députés en ce 15 mars 1935 :
« C’est nous-mêmes qui avons donné aux Allemands, qui leur avons imposé cette formule nouvelle de la Reichswehr et, dans les conversations particulières, ils ne se privent pas de nous en remercier avec ironie. Nous leur avons imposé la formule d’une armée professionnelle qui répond à un double but : d’une part, une armée de choc qui n’est pas sujette à la désorganisation périodique que produisent la marée du contingent qui arrive et celle du contingent qui part ; d’autre part, elle est une magnifique école des cadres de l’armée nationale que l’Allemagne est en train de constituer. » (page 1041)

De même, dans la question du rapport à établir, dans les affaires militaires, entre la qualité et la quantité, Paul Reynaud ne se place pas sur le même terrain que le duo Pironneau-De Gaulle. Voici donc comment il raisonne, et d’abord en conformité avec ceux-ci :


« Que doit faire la France, elle aussi pacifique, elle aussi du même côté que ces peuples qui sont menacés d’agression ? Lui suffirait-il de vouloir ignorer ? Quelle carte doit-elle jouer ? Elle n’en a que deux : la carte de la quantité et la carte de la qualité. » (pages 1040-1041)
« Aujourd’hui, est-ce la politique de la quantité que nous allons faire ? Mais alors, il faudra constamment augmenter la durée du service militaire […]. » (page 1041)

Mais voici une considération essentielle qui interroge sur l’orientation fondamentale à donner à la politique étrangère française… pour autant qu’elle ne tiendrait pas compte de la possibilité de faire de l’Union soviétique un allié de revers de la France travailleuse… Sans opérer, par ce biais, un renversement total prenant l’Allemagne en tenaille…
« Si nous nous tournons du côté de la quantité, ne voyez-vous pas que ce peuple va se révolter contre nous en nous disant que, pour vivre, nous lui enlevons les raisons de vivre ?  » (page 1041)

Que l’on ne prenne pas au sérieux les propos de Jean Fabry rapportant les efforts de mise sur la défensive de l’armée soviétique sous l’autorité de Staline, alors l’affaire de la quantité est liquidée en France, et…
« Si nous écartons la quantité, il ne reste plus que la qualité, et c’est cette carte qu’il faut jouer. » (page 1041)

Or ceci ne doit pas faire perdre de vue ce que Paul Reynaud affirme, à l’instant même, à propos de l’Allemagne :
« Le fait, c’est que derrière l’armée de choc, qui peut se livrer à une offensive foudroyante, il y aura une armée en profondeur pour faire des opérations d’exploitation, au cas où le succès ne serait pas immédiat. » (page 1041)

Le tout étant donc fondé sur la réunion de la qualité et de la quantité… si l’on veut conserver ce langage-là… et ne pas se couper – s’agissant de la France – de… l’Union soviétique.

Pour en savoir plus sur le présent travail, veuillez suivre ce lien...
https://dejeanmoulinavladimirpoutin.wordpress.com/

Michel J. et Christine Cuny




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