Refouler le foulard ?
Les citoyens raisonnables doivent se garder de perdre leur lucidité lorsque des rapports délirants sur l’intégration déclenchent une tempête médiatique. Il y a plus de dix ans déjà, en mai 2003 exactement, je soumis, sans succès, l’article qui suit à un hebdomadaire bien connu. Je vous le livre ici, brut de fonderie.
En ce joli printemps, fesses et seins pendent à l’envi aux cimaises publicitaires : la France ressemble à une immense cabine d’essayage de lingerie fine. Au moment même où s’écrivent ces lignes, les voyageurs en attente de leur bus ont tout loisir de méditer des pensées édifiantes telles que « Ce n’est pas le tout d’avoir de beaux seins » (Sous-entendu : si on n’a pas de belles fesses ). Bref, le porno chic demande à la pub de booster le marché du string et, plus sournoisement peut-être, de banaliser certaines mœurs afin de préparer les esprits à de nouveaux fétichismes commercialisables. Que de changements intervenus depuis les années 50 où ma grand-mère interdisait le port du short à mes sœurs ! Elle n’acceptait pas qu’une personne du sexe, impubère ou nubile, pénétrât en cheveux dans un lieu de culte où, elle-même, ne se serait jamais séparée de sa coiffe bretonne. Je gage que si mon aïeule revenait sur terre, elle sourirait de certaines coutumes de son époque et, bien entendu, de la nôtre. Je gage aussi que l’objet de ces lignes, le foulard islamique, s’évanouira sans bruit comme se sont paisiblement envolées les larges cornettes des religieuses du temps de ma grand-mère.
Sauf, évidemment, si l’on agit en sorte qu’il devienne un signe de ralliement agressif.
Remettons les choses à leur juste place : le port de coiffes, de cornettes, de shakos emplumés et de voiles, musulmans ou autres, relève autant de l’éthologie que de la culture. Autrement dit, il n’a guère à voir avec l’âme, matière primordiale des religions. Aussi volatile que la mode, il appartient à des chapitres aisément reprogrammables de notre « anthropotique » si je puis me permettre d’appeler ainsi l’ensemble des logiciels réglant nos comportements acquis au gré des environnements.
Il y a une douzaine d’années (1990), dans un pamphlet contre toutes les bigoteries, j’écrivais :
… Elle vêt les moukères
De voiles dont Dieu se fiche
Comme de la prière
D’un pèlerin trop riche …
J’étais alors loin de me douter que le cas de ce fameux foulard ne serait toujours pas clos en 2003. Hélas, dans la panique, on a eu peur d’une banale mantille ; par ignorance, on a fait grand cas d’un fichu anodin ; par maladresse, on a fait les choux gras des extrémistes en leur offrant l’opportunité de transformer un châle inoffensif en étendard belliqueux. Interdire le voile aux étudiantes qui souhaitent ou doivent le porter est tout simplement une ânerie. C’est inciter des ados contestataires à le brandir par défi. C’est un manque de courtoisie notoire vis-à-vis des musulmans pour lesquels le port du foulard reste une tradition respectée. Une partie importante des immigrés dont nous avons besoin est de religion musulmane : les contrarier dans l’accomplissement de leurs coutumes, c’est ajouter au stress inhérent à leur nouvelle vie chez nous, cela revient à les ghettoïser et, finalement, à retarder leur intégration.
A plusieurs reprises, ma vie professionnelle dans une multinationale m’a conduit à travailler avec des ouvrières, secrétaires, ingénieurs et directrices musulmanes (en passant, la mondialisation c’est aussi cela). Certaines étaient voilées, d’autres non. Je n’ai jamais noté quelque différence d’attitude que ce soit entre les unes et les autres.
Au bout du compte, ne craint-on pas que l’islam ne devienne la première voire l’unique religion significative de France ? Ne s’empresse-t-on pas, inconsciemment, de combler à grands tombereaux de laïcité –matériau plus facile à manipuler que le matérialisme- le vide créé par la déchristianisation de peur qu’un intrus ne s’y immisce ? Sans doute cherchais-je à exprimer ce phénomène lorsque j’écrivais, au début des années 90 :
Quand se noie le soleil, les archanges gardiens
Du vieux pays chrétien de Jeanne la Pucelle
Pieusement épuisés par leur vol quotidien
Recherchent un saint lieu où reposer leurs ailes.
Las ! les vieilles chapelles bien souvent sont closes
Et l’eau croupit au fond de mille bénitiers.
Les âmes ont subi une métamorphose :
De leurs fervents aïeux qu’ont fait les héritiers ?
Mais, filles de l’Orient, quelques jeunes mosquées
Fouillent le sol de France afin d’y débusquer
Avec l’aide de Dieu, des satans pernicieux.
Déjà, la nuit, des anges viennent se gîter
Sous leurs larges coupoles gonflées de piété
Recelant, pour certains, des foyers infectieux.
Je ne conteste nullement les dangers de l’intégrisme, du fanatisme, du terrorisme, de l’obscurantisme, du prosélytisme, du communautarisme etc… Mais je ne veux pas ressasser les arguments bien connus de milliers d’articles stigmatisant les liens entre ces fléaux et le port du foulard islamique dans les écoles. En effet, je pense que ces liens sont ténus et que la démarche consistant à exorciser ses peurs par le truchement du foulard n’est qu’un faux-fuyant et une approche pusillanime du problème indéniablement posé par le fondamentalisme musulman.
Mais tentons de conclure à un niveau plus général, celui de l’usage de son corps. Est-il aisé de savoir qu’en faire alors qu’on n’est plus certain de posséder une âme dont le salut en dépendrait ? C’est ce à quoi je pensais récemment en observant distraitement les tatouages lombaires, le diamant nasal et le brillant ombilical sur la personne d’une jeune femme, fort charmante au demeurant. Ce corps donc, hormis les contraintes professionnelles, faut-il le cacher, l’exhiber, le baptiser, le flatter, l’offrir, le vendre, le botoxer, le tatouer, le bronzer, le blanchir, le flatter, le mortifier, le stériliser, le viagraser, le mutiler, l’intoxiquer, le débrider, le museler, le sadomasocher, le remodeler, l’exciser, le circoncire, le corseter, le stretcher, le percer, l’antidépresser, le raser, l’hirsuter, l’eugéniser, l’hédoniser, l’avorter, l’euthanasier. Ou faut-il encore en distendre les lèvres et les lobes, en comprimer les pieds, en allonger le cou, en ossifier le pénis, en siliconer les mamelles, en siliciumer le cerveau, en limer les dents et, enfin, l’embaumer, le cryogéniser, l’inhumer ou l’incinérer ?
Et l’immodestie forcée à perpétuité est-elle plus légère à porter qu’une robe de bure ? Suffit-il d’ôter le voile des autres pour se donner l’illusion de conjurer la lourde chape virtuelle qu’on traîne en faisant bonne mine pour rester dans la course aux vanités ?

