lundi 23 mars - par Robin Guilloux

Relire La peste ?

http://lechatsurmonepaule.over-blog.fr/article-albert-camus-la-peste-commentaire-compose-d-un-extrait-71335760.html

On croit difficilement aux fléaux lorsqu'ils vous tombent sur la tête." (Albert Camus, La Peste)

En ces circonstances étranges que l'on dirait sorties d'un (mauvais ?) roman de science-fiction, je vous propose, pour échapper pendant quelques heures à l'ennui du confinement et pour donner un peu de sens à la situation absurde - un concept camusien fondamental - que nous vivons actuellement, de lire ou de relire La Peste (1947).

L’un des personnages principaux du roman s'appelle Cottard. Après avoir tenté de se suicider, il se complaît dans la jouissance du malheur des habitants d'Oran. Tarrou lutte, quant à lui, avec acharnement contre la peste aux côtés du docteur Rieux. Cottard et Tarrou représentent deux attitudes opposées face au Mal : le cynisme et le refus. Il y a aussi un prêtre qui voit dans la peste un châtiment divin. L'épidémie finira par régresser grâce à un vaccin mis au point par Castel.

Camus évoque également la réaction des gens, les mêmes que celles que nous constatons actuellement autour de nous ou dans les médias : la peur, la médiocrité, l'égoïsme, mais aussi la générosité, la maîtrise de soi, le courage.

Dans sa "Lettre aux Français depuis leur futur", Francesca Melandri, confirme les analyses de Camus, : "Vous sera révélée avec une évidence absolue la vraie nature des êtres humains qui sont autour de vous : vous aurez autant de confirmations que de surprises. De grands intellectuels qui jusqu’à hier avaient pontifié sur tout n’auront plus de mots et disparaîtront des médias, certains se réfugieront dans quelques abstractions intelligentes, mais auxquelles fera défaut le moindre souffle d’empathie, si bien que vous arrêterez de les écouter. Des personnes que vous aviez sous-estimées se révéleront au contraire pragmatiques, rassurantes, solides, généreuses, clairvoyantes."

La grande leçon du roman est qu'il convient de se battre contre le Mal, en adhérant à la devise de Guillaume d'Orange, reprise par la Résistance française, "il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer."

C'est ce que fait actuellement le personnel hospitalier et de santé en France, en Belgique, en Italie et dans tous les pays touchés par un ennemi invisible et sans pitié. Hommage à eux !

"Et je tâchais de me vaincre plutôt que la fortune et de changer mes désirs que l'ordre du monde", dit Descartes dans Le discours de la méthode, une phrase qui résume le stoïcisme.

Nous ne pouvons pas changer "l'ordre du monde" et faire en sorte que ce qui est arrivé ne soit pas arrivé, hier la peste, aujourd'hui le virus venu de Chine, mais nous avons le pouvoir, de penser et d'agir pour combattre le mal ou en limiter les effets, chacun à notre place, en fonction de nos forces et de nos capacités...

Et pour la plupart d'entre nous, en faisant l'expérience difficile du "non agir", en restant chez soi pour ne pas risquer de répandre le mal, si tant est que la solution du confinement soit la seule envisageable.

Personne ne peut échapper à la souffrance et à la mort, mais nous avons la liberté de leur donner ou non un sens. Comme le dit le psychanalyste Victor Frankl, rescapé des camps de la mort : "Meaning can be found in any condition in life."

Oui, c'est dur, je sais que c'est dur. Nous n'avons pas choisi de ne (presque) rien faire comme le gouvernement anglais (jusqu'à présent, mais il vient de fermer les écoles) ou hollandais. Nous n'avons pas choisi de privilégier l'économie en sacrifiant une partie de la population au profit des "plus résistants", nous avons privilégié la solution éthique au détriment de la solution "darwinienne". 

Mais il y a d'autres risques : les dépressions, les violences familiales, les suicides... Car c'est un "animal social" que l'on isole et que l'on assigne à résidence.

Et puis, il faut bien le reconnaître, le confinement s'en prend à des libertés fondamentales qui sont, comme l'a montré Raymond Aron en pleine querelle sur le communisme et la "démocratie formelle", au fondement de la démocratie réelle. Même si c'est "pour notre bien", le confinement n'est pas LA solution. C'est un pis-aller. On ne peut que s'y résigner, mais la mort dans l'âme. Ceci dit, je l'observe et je n'incite personne à ne pas le faire.

Je relisais récemment, en même temps que La Peste de Camus, "Liberté j'écris ton nom" de Paul Eluard et je me disais que la liberté en prenait en ce moment plein la figure. Je me disais aussi que la liberté est comme l'air qu'on respire. C'est quand elle vient à manquer que l'on commence à réaliser son importance. "L'oxygène de la possibilité", dit magnifiquement Kierkegaard.

C'est vrai aussi que le gouvernement français a tardé à réagir, tenté peut-être par la solution "darwinienne", pourtant conforme à la (non) doctrine ultra-libérale, effrayé par les conséquences économiques : récession, inflation...

C'est vrai aussi que les rues ressemblent à celles de l'Espagne sous Franco (souvenir d'une incursion en Espagne avec mes parents quand j'étais enfant) et à la première de couverture de La Peste de Camus dans la collection Folio ; on ne voit plus que des chats pour peu que l'on s'aventure au dehors, muni de la fameuse "attestation de déplacement dérogatoire" : contrôles, couvre-feu, amendes...

Et puis on ne sait pas non plus combien de temps le confinement durera : quinze jours ? Un mois ? Deux mois ? Davantage ?

C'est un fait que le confinement est loin d'être total et qu'il y a une injustice sociale entre les cadres qui peuvent télétravailler et les ouvriers qui ne le peuvent pas, y compris dans des secteurs non-indispensables.

C'est un fait que la politique des économies d'échelle et du "flux tendu", la suppression de centaine de milliers de lits d'hôpitaux, ont gravement fragilisé le système hospitalier français qui est incapable de faire face, contrairement à la Chine qui semble en voie de guérison à une crise sanitaire de grande ampleur.

La vraie raison du confinement, c'est la misère du système hospitalier que les autorités ne peuvent pas ignorer parce qu'elles ont contribué à la créer.

C'est un fait qu'il est impossible de trouver des masques de protection et du gel hydroalcoolique et que l'on ne fait pas de tests de dépistage systématiques...

C'est un fait que nous étions mobilisés contre la "menace terroriste" et que personne, ou presque, ne s'attendait à cette menace d'un autre genre.

C'est un fait que cette crise ressemble, mutatis mutandis à ce que nos parents ou nos grands-parents nous racontaient de la situation d'insouciance, d'impréparation et de faillite des "élites" de la France en 1940.

C'est un fait aussi que c'est l'homme lui-même qui est responsable de cette pandémie (les biologistes parlent de maladie "anthropocène"), dans la mesure où il s'agit d'un "saut d'espèce", à travers le trafic d'animaux en voie de disparition comme les pangolins et les transports intercontinentaux, comme l'a montré le professeur Philippe Sansonetti dans sa conférence au collège de France du 16 mars 2020. Ces données devraient faire réfléchir les partisans inconditionnels de la mondialisation qu'ils évoquent comme un phénomène inéluctable... Inéluctable et/ou fatal ?

L'épidémie de corona virus n'est pas un "fléau divin", comme l'affirme le prêtre à propos de la peste dans le roman de Camus, mais un effet de l'inconscience, de la démesure et de la bêtise humaine.

Mais si cette crise sanitaire était l'occasion de prendre conscience de la stupidité de la course permanente au profit à court terme, de la concurrence effrénée, de la lutte pour le pouvoir, de l'impasse du productivisme et de la société de consommation, du travail aliéné, de la rengaine métro-boulot-dodo, de la civilisation de la bagnole, de "l'obsolescence programmée", du saccage de la nature, du scandale de l'accroissement des inégalités et de la pauvreté... ?

Mais si cette crise était l'occasion de prendre conscience du scandale de la déliquescence du système hospitalier et notamment du manque de lits dans les hôpitaux ?

Mais si cette crise était l'occasion de refuser l'inhumanité de la soumission de l'humain (l'éducation, la santé...) à la rationalité managériale ?

Mais si cette crise nous permettait de redécouvrir le "principe d'humanité" (Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des moeurs) : Traiter autrui et soi-même comme une fin et jamais simplement comme un moyen ? 

Mais si cette crise nous permettait de comprendre que l'économie, l'argent, le profit, l'entreprise, l'organisation sociale dans son ensemble ne sont pas des fins en soi, mais des moyens au service de l'être humain qui en est la véritable fin ?

Mais si cette crise était l'occasion de se recentrer sur l'essentiel, sur ce qui compte vraiment : la solidarité, la fraternité, l'amitié, la famille... ?

Mais si cette crise était l'occasion de mettre en place un Etat au service de tous et pas seulement des intérêts de la classe dirigeante et du monde de la finance ?

Mais si c'était l'ultra-libéralisme la vraie peste, le virus mortel ? Et si le confinement était une chance historique de s'en apercevoir ?

On peut rêver, mais ce qui est sûr, c'est que rien ne sera désormais comme avant.

 



13 réactions


  • Et si Dieu se logeait dans l’inconscient collectif et la nature ? Et si le Covid était une bénédiction à un moment ou la société sombrait dans la perversion ?


    • Robin Guilloux Robin Guilloux 23 mars 14:51

      @Mélusine ou la Robe de Saphir.

      Le principe responsabilité de Hans Jonas qui est un peu la Bible des écologistes débute par une citation du chœur d’Antigone de Sophocle. Le chœur s’émerveille des capacités humaines, mais met en garde contre la démesure (ubris en grec).

      On ne peut s’empêcher de constater que l’homme en est en grande partie responsable de cette pandémie (consommation en Chine d’espèces en voie de disparition, transports aériens, mondialisation, etc.)

      Dans une société où le sacré avait encore une importance (c’était encore vrai du temps de Sophocle,un peu moins du temps d’Euripide, contemporain de Platon et des débuts de la philosophie « rationnelle »), la notion de « limite », le respect de la nature, les dangers de la transgression... avaient du sens.

      Platon ne cesse de se poser la question du sens (en vue de quoi faisons-nous ce que nous faisons ?), contrairement à nous qui laissons les choses se faire et ne regardons pas aux conséquences.


    • @Robin Guilloux Bonjour : voici un excellent article qui illustre l’hubris de nos sociétés devenues folles : https://www.lalibre.be/planete/sante/les-pandemies-sont-previsibles-nous-les-generons-5e77af0af20d5a29c680a1d3 . La solidarité dans le futur, j’y crois moins vu le nombre de commentateurs qui me détestent sur Agora. Je fais le tri. 


    • Robin Guilloux Robin Guilloux 23 mars 15:02

      @Mélusine ou la Robe de Saphir.

      Merci pour le lien.


    • Gollum Gollum 23 mars 15:11

      @Mélusine ou la Robe de Saphir.

      La solidarité dans le futur, j’y crois moins vu le nombre de commentateurs qui me détestent sur Agora. Je fais le tri. 

      C’est ce qui s’appelle se placer au centre du monde. On me déteste mais comme je suis bonne, gentille et douce, ce sont les autres qui sont méchants... 

      Mais bien sûr, c’est si pratique. Aucune remise en cause de soi, ça non, pas question...

      Une vraie Caliméro... C’est trop injuste. smiley

      Ceci dit, nous aussi on fait le tri hein.. smiley


    • @Gollum Cessez de vous projeter. Je ne suis pas du tout du genre victime ou Caliméro. Je m’en fous de ne pas être appréciée. J’ai l’habitude ayant mon cercle d’amis solides. Je fuis les manipulateurs pervers, c’est tout. Et il y en a,...La solidarité et la fraternité ?!! l’expérience m’a confrontée à suffisamment d’expérience de par ma profession que je ne me fais aucune illusion sur l’homme (qui est un loup pour l’homme). 


    • @Gollum on fait le tri. Le sujet du darwinisme revient. On verra au final qui avait raison,... Si on s’en sort. 


  • Vivre est un village Vivre est un village 23 mars 14:33

    Mais si c’était l’ultra-libéralisme la vraie peste, le virus mortel ? Et si le confinement était une chance historique de s’en apercevoir ?

    On peut rêver, mais ce qui est sûr, c’est que rien ne sera désormais comme avant.

    ...pour approfondir la réflexion : 

    Coronakrach, le roi de tous les krachs

    C’est l’état de démolition générale qui a installé depuis longtemps les conditions du krach général. On attendait juste la secousse, la voilà. Sans doute, comme à son habitude, la finance se distinguera-t-elle dans l’ampleur des destructions. Mais cette fois elle pourrait ne pas tomber seule, et l’ensemble fera alors un joli spectacle. Entre le scandale des candidats à la réa recalés faute de respirateur, et celui d’un nouveau sauvetage des banques à douze ans d’intervalle, la population ne manquera pas d’occasions de méditer sur les bienfaits de quatre décennies néolibérales. Et sur ses bienfaiteurs aussi.

    En tous les sens du terme le coronavirus est un accusateur

    En tous les sens du terme le coronavirus est un accusateur. Il accuse — révèle, souligne — les effets des politiques néolibérales, leur nuisance désorganisatrice, leur toxicité générale. Mais il accuse également, au sens plus courant du terme, tous ceux qui les ont conduites, et spécialement ceux qui les conduisent aujourd’hui — sans mauvais jeu de mots : à tombeau ouvert. Ceux-là, qui ont porté l’ignominie politique à des niveaux inédits, ne perdent rien pour attendre. Il est vrai que le coronavirus leur achète un peu de temps. Car l’épidémie ne disloque pas que les institutions : également les conditions élémentaires de la politique de combat qui, comme toute politique, et même plus encore, suppose la coprésence compacte des corps. Cette dislocation-là heureusement n’est qu’une parenthèse. Bientôt nous en sortirons, la tête pleine de souvenirs très frais et piquants… Joie de reprendre sans réserve l’espace public — et de tous ces nouveaux lieux à visiter, où adresser la note : sièges bancaires, salles de marché, ministères aux portes encore vierges, médias de service. L’Élysée bien sûr, toujours.

    Ici on pense immanquablement à La guerre des mondes où de terribles puissances extraterrestres mettent l’humanité et la planète à sac, résistent aux armes les plus sophistiquées, mais sont vaincues sans crier gare par d’infimes créatures : microbes et virus précisément. Se peut-il que le coronavirus, son pouvoir accusateur, son potentiel de scandale, soit l’agent inattendu de la chute du monstre  ? Coronakrach, le krach couronné, le roi des krachs, pourrait-il être d’une généralité qui étende son pouvoir de destruction jusqu’à emporter les destructeurs  ?

    https://blog.mondediplo.net/coronakrach


  • uleskiserge uleskiserge 23 mars 19:17

    La banalité des acteurs aujourd’hui anonymes qui ont accompagné les grandes erreurs politiques de leur temps !

     

    Si l’histoire met un point d’honneur à ne retenir que les figures de proue des grandes catastrophes politiques qui sont aussi des catastrophes humaines, pour autant, il est bon de ne pas oublier les petites mains qui ont accompagné en leur temps jusqu’à leur ultime conséquence, auprès de ces figures maintenant historiques, les grandes et moins grandes erreurs de prises de décisions politiques. 

     

    Quelques centaines ils ont été, une poignée peut-être aussi, des milliers souvent, acteurs aujourd’hui anonymes, souvent ternes, d’une banalité déconcertante, qui n’auront pas su dire « Non ! » à un engrenage de décisions ou d’absence de décisions condamnables car peu soucieux de leurs conséquences humaines et morales. 

     

    Ses petites mains serviles que l’histoire aura tôt fait d’oublier, hélas ! portent aujourd’hui les noms de Darmanin, Ndiaye, Salomon (porte-parole de la com de l’Elysée), Buzyn (« J’ai alerté tout le monde ! - sauf le public), Penicaud, Guérini, Ferrand qui, jour après jour, accompagnent dans le mensonge par omission et le chantage à l’union nationale sacrée ( « Mesdames, Messieurs, l’heure n’est pas à la polémique ! ») et de combien d’autres dans les médias, dans nos administrations, dans le privé (les cliniques semblent réticentes à l’idée d’accueillir des patients contaminés)… la gestion d’une crise sanitaire de pénurie et non de la mise hors de danger des populations. 

     


  • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 23 mars 20:57

    Aie .. Sur qu’il il aurait quelqu’un de nous porter la peste ...Nosferatu.


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