mercredi 11 février - par Jehan

Réprimer par amour du peuple...

"Pour l'amour du peuple" est un titre qui prête à sourire. Quand vous mettez la main sur un ouvrage ainsi nommé dans une brocante, vous pensez à une anthologie des discours enflammés de Che Guevara et de Thomas Sankara. Il n'en est rien dans ce petit bouquin sous-titré "Un officier de la Stasi parle".

Pour rappel, la Stasi était la redoutable police politique de la RDA, l'Allemagne communiste (1949-1990) où chaque citoyen était surveillé. Contrairement à la Gestapo nazie, elle ne traquait pas des ennemis de la "race", mais des ennemis du "peuple". A défaut de camps de concentration, les états staliniens d'Europe de l'est disposaient d'un réseau de camps de travail et de prisons destinés à rééduquer les mauvais camarades. Ce n'était pas l'origine ethnique qui vous assurait une place en cellule isolée ou dans une carrière à casser des cailloux douze heures par jour nourris d'un bol de soupe et d'un morceau de pain sec, mais vos opinions sur le régime en place, votre attitude à l'égard de vos camarades, votre liberté de penser.

A la différence des camps nazis, l'objectif n'était pas d'assassiner le mauvais citoyen, mais de le briser et de l'humilier. C'est ainsi qu'une génération d'agents recrutés pour surveiller et réprimer en tant que bouclier du parti communiste est-allemand furent formés et chargés de traquer les brebis galeuses. Cette fameuse banalisation du mal décrite par Hannah Arendt.

Ce petit livre-témoignage commenté à la fin par Alexandre Adler est savoureux. Un jeune officier de la police politique est pris dans le tourbillon de la chute du mur de Berlin. Il décrit les évènements, l'abandon de son lieu de travail, la fuite de ses collègues, et surtout son incompréhension. Il pense avoir agi pour le bien du peuple en traquant des bandits et des hooligans, comme ce professeur qui cherchait à fuir à l'ouest en collant des affiches hostiles à Erich Honecker (le camarade numéro un de la RDA). Notre officier a pu alpaguer ce délinquant, et il se félicite des six années de condamnation en camp de travail pour châtier ce mal-pensant. Tout était ainsi, il y avait deux catégories de citoyens : les socialistes et ceux qui ne l'étaient pas, les sujets dangereux. 

Le narrateur a été formé ainsi, à distinguer les gens, à les classer, à réprimer le cas échéant. Imaginez un pays où une parole en l'air peur vous mener devant un "tribunal populaire"... Le gars finit chômeur et déprimé vers 1990 avec un sentiment d'injustice et quelques doutes : et si, finalement, c'était bien le peuple et non une marée de hooligans qui venaient de faire la révolution ?

Déconstruction et lavage de cerveau, apprentissage de la soumission, brouillage du discernement, l'école communiste était redoutable pour former ses chiens de garde. A l'image de toutes les dictatures où les bourreaux pensent être légitimes. Comme ces gardiens SS de camps de concentration qui ne comprenaient pas ce qu'on leur reprochait, sinon d'avoir sali et souillé le sol du sang de leurs victimes (véridique, il a fallu parfois faire intervenir des psychiatres pour leur faire prendre conscience de la nature de leurs crimes). 

Ce livre peut amuser ou effrayer sur la nature humaine quand on réalise que les bourreaux sont des gens normaux, qui mènent une vie de famille, avec une conscience tranquille : celle du devoir accompli envers la collectivité ou les chefs suprêmes. Conséquences de l'absence de culture individuelle ? D'éducation à l'empathie envers ses semblables ? Le débat restera longtemps ouvert sur la face obscure de la psychologie humaine qui mène des hommes et des femmes à commettre des atrocités au nom d'une idéologie envers leurs voisins, leurs collègues ou parfois leurs proches.

N'hésitez-pas à commander ce petit livre qui date de la fin du siècle dernier et qui se lit très bien. Edifiant, croustillant, parfois amusant, il ne vous laissera pas indifférent.

 

Pour l'amour du peuple : un officier de la stasi parle, Histoire à deux voix, ed. Albin Michel

 



1 réactions


  • Com une outre 11 février 09:22

    Des mecs qui n’ont aucune empathie, il y en a plein les gouvernements. Pas la peine d’aller chercher des pauvres exécutants sûrement pas trop malins.


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