Résister, c’est conserver — et conserver, c’est résister !
On a beaucoup répété que « résister, c’est créer, et créer, c’est résister ». La formule est séduisante. Elle viendrait de Stéphane Hessel, vieux résistant gauchiste, qui eut son heure de gloire avec Indignez-vous ! — petit best-seller appelant à lutter contre les injustices et les inégalités, idée simple et belle comme l’homélie d’un politicien sans imagination (pléonasme).
Pour ceux qui y croient encore, il me suffit de citer Wikipédia : « Dans cet essai, Stéphane Hessel appelle, en s'appuyant sur l'idée sartrienne d'engagement personnel, à ne pas accepter le creusement des inégalités de richesse, critique la politique d'immigration des gouvernements Fillon, désapprouve le poids du monde financier dans les choix politiques et dénonce l'affaiblissement de l'héritage social du Conseil national de la Résistance (Sécurité sociale et régime de retraite). »
Arrêterons-nous là ; nul doute que ces belles paroles arrachent encore des larmes à quelques vieux profs syndiqués, mâles ou femelles, qui voient par exemple en Mélenchon le futur sauveur de la France en 2027, la nouvelle incarnation de la Résistance… Mais ne soyons pas méchants. Du vivant de Hessel, notre infatigable résistant fut d’ailleurs amplement caricaturé par d’aimables persifleurs qui transformèrent Stéphane Hessel en Aristophane Aisselle et Indignez-vous ! en Épilez-vous ! J’en rigole encore.
Le slogan hessélien (je n’ai pas dit hégélien) possède la netteté des slogans qui semblent tout dire en quelques mots. Pourtant, à force d’être répété, il a fini par recouvrir une conception assez pauvre de la résistance : une indignation vague et générale, une posture moralisatrice abstraite, une protestation sans objet précis, dirigée contre un monde dont nos « résistants » actuels ne distinguent probablement pas bien les contours. Pour Hessel et ses copains, l’ennemi, c’était surtout le « grand capital » — notion largement utilisée par les pignoufs — diplômés ou pas, du prof d’université à « l’antifanalphabète » — pour qui le « grand capital » commence au boulanger du coin (qui se lève au milieu de la nuit) ou à l’agriculteur (pourtant surendetté) ou au prof de philo (qui ne vote pas à gauche). Affreux !
Je voudrais défendre une autre idée : la résistance véritable commence par la conservation, elle est essentiellement conservation. Rappelez-vous du droit des peuples à la continuité, soutenu par le philosophe espagnol conservateur Ortega y Gasset !
Résister, ce n’est pas nécessairement produire du « nouveau ». Ce n’est pas obligatoirement rompre, renverser, abolir ou réinventer, encore moins provoquer, choquer, détruite, tout casser, comme le font les racailles à chaque fin de match, ivres d’impunité.
Il arrive que le geste le plus audacieux consiste simplement à dire non à l’effacement. Non à la disparition des formes, des mots, des lieux, des rites, des œuvres et des habitudes qui ont constitué une grande culture ou une grande civilisation. Par exemple : non à la disparition de la belle langue, de l’imparfait du subjonctif, de la citation latine, du grec et du latin dans leur ensemble, des grands textes, des grands monuments.
Cette logique contemporaine qui voudrait que tout ce qui appartient au passé soit suspect, que toute fidélité soit une faiblesse et que toute transmission soit une entrave à la liberté est une logique totalitaire, abjecte. Sous la Terreur en 1793, mais aussi à l’époque des nazis et des bolcheviques, tous ces systèmes voulait créer un homme nouveau. Aujourd’hui, c’est peut-être pire : il existe des « penseurs » bourgeois comme pas permis, occidentaux jusqu’au bout des ongles, mais totalement aliénés par le wokisme, qui se targuent de militer activement pour la disparition totale et définitive de la civilisation occidentale…
Je voudrais qu’on réaffirmât le droit d’un peuple à conserver ce qui a fait son charme, sa force, sa singularité et sa continuité. Ce droit n’est pas seulement celui de conserver des monuments ou ses paysages, même si ceux-ci sont essentiels. Il est aussi celui de préserver une certaine idée de la beauté, de la science, des lettres, de la dignité, de la mesure, de la politesse, de la bravoure, de la loyauté et de la responsabilité. Il est le droit de ne pas considérer comme méprisables les vertus héritées, sous prétexte qu’elles ne correspondent plus aux modes idéologiques du moment. Car une société ne se définit pas uniquement par ses institutions ou par son économie. Elle se définit aussi par les gestes qu’elle juge nobles, par les comportements qu’elle encourage, par les récits qu’elle transmet à ses enfants et par les limites qu’elle accepte de poser aux comportements toxiques.
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Une civilisation est un ensemble de préférences, de hiérarchies et de fidélités. Elle ne vit pas seulement de droits et de revendications : elle vit également de devoirs, de formes, de souvenirs et d’exemples. Or notre époque semble avoir fait de l’oubli une vertu. Elle se méfie de tout ce qui dure. Elle célèbre le mouvement pour lui-même, comme si le changement constituait en soi une preuve de progrès. Mais le nouveau n’est pas nécessairement meilleur. Il n’est même pas toujours nouveau ; il arrive qu’il soit une ancienne erreur présentée sous une forme plus brillante.
À l’inverse, ce qui est ancien n’est pas nécessairement dépassé. Certaines choses durent non par inertie, mais parce qu’elles ont fait leurs preuves. Une langue, une coutume, une grammaire, une œuvre d’art, une recette, une architecture ou une manière de se tenir au monde peuvent traverser les siècles, précisément parce qu’elles répondent à quelque chose de profond et de permanent dans l’être humain.
Conserver ne signifie pas tout approuver du passé. Il ne s’agit ni de sanctifier chaque tradition ni de prétendre que l’histoire n’a connu ni injustice ni violence. La conservation véritable suppose un discernement. Elle distingue ce qui doit être abandonné de ce qui doit être sauvé. Elle n’est pas une soumission au passé, mais une conversation avec lui. Conservation, conversation. Il faut conserver comme on entretient une maison ancienne : non pour empêcher toute modification, mais pour éviter qu’elle ne s’effondre. On peut restaurer une façade, agrandir une pièce, ouvrir une fenêtre, moderniser une installation. Mais si l’on détruit les fondations au nom de la nouveauté, on ne transforme plus une maison : on la remplace… par un terrain vague !
La vraie résistance est donc un conservatisme — un conservatisme patriote, mais non sclérosé ; un conservatisme vivant, capable de hiérarchiser, de choisir et de transmettre. Il ne s’agit pas de conserver chaque détail du passé, mais de préserver ce qui donne un sens au présent. Le conservateur digne de ce nom ne dit pas : — Rien ne doit changer. Il dit : — Tout ne doit pas disparaître. Cette nuance est essentielle.
Le réactionnaire rêve parfois de restaurer un monde disparu. Le conservateur, lui, cherche plutôt à empêcher que le monde présent ne perde toute profondeur. Il sait que l’avenir n’est pas une page blanche. Il est toujours écrit avec les mots, les blessures, les réussites et les héritages du passé. À cet égard, les slogans contre le « grand capital » me paraissent souvent révélateurs d’une forme d’imprécision politique. Que désigne-t-on exactement par cette expression ? Les multinationales ? Les banques ? Les plateformes numériques ? Les marchés financiers ? Les entrepreneurs ? Les commerçants ? Le boulanger du quartier ? L’agriculteur du coin ? Lorsque les mots deviennent suffisamment vastes pour englober tout ce que l’on désapprouve, ils cessent d’éclairer la réalité. Ils deviennent des formules incantatoires.
Le mot « conserver » renvoie, lui, à des réalités concrètes. Il renvoie à des livres que l’on relit, à des monuments que l’on restaure, à des paysages que l’on protège, à des chansons que l’on continue de chanter, à des recettes de cuisine que l’on apprend de génération en génération. Il renvoie à une langue et à ses nuances, à des fêtes, à des métiers, à des manières de recevoir, d’aimer, de travailler et de mourir. Il renvoie à tout ce qui ne se mesure pas immédiatement, mais qui compose la texture d’une vie collective. Ce que nous conservons révèle ce que nous sommes. D’ailleurs, on ne crée jamais à partir de rien. Le « créateur » transforme une matière reçue, une langue apprise, une tradition assimilée, un monde observé. La prétention à créer ex nihilo est une illusion.
Une civilisation ne disparaît pas seulement lorsque ses monuments sont détruits. Elle disparaît lorsque ses héritiers cessent de les regarder, lorsque ses mots et ses structures deviennent incompréhensibles, lorsque ses gestes ne sont plus transmis et lorsque sa mémoire est traitée comme une honte. La disparition commence bien avant les ruines : elle commence par l’indifférence. Voilà pourquoi conserver est un acte politique.
Résister, c’est conserver. Et conserver, c’est résister. J’en ai aussi fait le slogan de mon roman « Les Affres de la génération X » (petite autopromotion qui fera hurler les trolls).
Florian Mazé
Auteur de science-fiction et d’anticipation


