jeudi 10 juin - par Paul ORIOL

S’accrocher à son étoile !

Les enfants du 19ème ont grandi et Pauline Guéna (1) leur permet de prendre la parole. Ils donnent à voir la population d’un arrondissement de Paris qui n’a pas bonne presse. Dans celle-ci, cette population apparaît rarement sous un jour favorable. On y parle des trains qui n’arrivent pas à l’heure et encore plus des trains qui déraillent.

Beaucoup plus rarement de la vie concrète de ceux qui y vivent. Du courage qu’il faut avoir pour s’accrocher à une étoile, quelle qu’elle soit. Même si ce n’est pas la meilleure.

Une quinzaine d’habitants, nés ou ayant grandi dans le 19ème racontent ce qu’ils ont vécu des années 1970 aux années 2020. Évidemment ceux qui parlent sont ceux qui, quelle que soit la voie suivie, ont eu de la chance, le talent, la persévérance, la force de tenir, souvent grâce à la rencontre de la bonne personne au bon moment. Comme tous les jeunes, ils ont rêvé. De gloire, de richesse, de vie meilleure, d’une maison pour les parents. Il a toujours fallu, toujours, une forte volonté, une conscience de la réalité pour échapper au mirage de la facilité. Loin des apparences et du rêve. Tout s’arrache, tout se paie.
Ils ont finalement trouvé leur place.Pour s’en sortir, choisir. Là où, pour les jeunes, la voie principale est l’école. Ils en ont connu rapidement les limites, les impasses. L’école a été sentie plus discriminante que républicaine : pour nous, un buisson plus épineux  ; le lycée, la fac, ce n’est pas pour toi  ; une orientation imposée vers les emplois subalternes . Il faut y ajouter une sanglante discrimination à l’embauche
Certains ont réussi à se révolter. A dépasser. Ce qui leur permet aujourd’hui de dire…

S’accrocher à son étoile !
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D’où la recherche parfois d’autres issues plus ou moins orthodoxes à ce confinement social.

Tous, au début pour des peccadilles, ont connu de l’intérieur les murs des commissariats. Beaucoup ont eu recours, pour assurer un revenu minimum, pour survivre, individuellement, familialement à une petite délinquance, banale dans leur environnement. Connue, acceptée de tous.

Mais, à un moment, ils ont choisi. Ils ont pris conscience que l’argent facile était dangereux. Qu’il y avait un engrenage, un piège. Qu’au bout, il fallait payer. Que tout ce qui brille un moment… Prendre conscience en regardant ce que devenaient les grands. Si quelques uns arrivaient à être des stars de l’asphalte, des messieurs, parfois généreux ici ou là, beaucoup d’autres qui étaient leurs amis, leurs copains tombaient avant, finissaient en prison ou pire, la mort par overdose ou par balle, ici ou ailleurs. Il fallait sortir de la débrouille, des embrouilles, de la guerre des clans.

Quelle que soit la voie. Pour quelques réussites apparemment brillantes, beaucoup n’étaient que notoriété temporaire. Pour devenir une star, quelle que soit la couleur du tapis, vert ou rouge pour sortir, pour gagner le gros lot, par le sport, la musique ou la danse, il y fallait du talent, de la chance et beaucoup de travail, de qualités. Les appelés sont beaucoup plus nombreux que les gagnants. Le talent, la chance sont nécessaires mais ne sont rien sans la persévérance.

Ceux qui parlent sont bien sûr ceux qui s’en sont sortis. Souvent pas des voies moins glorieuses ou moins spectaculaires. Mais ils n’oublient pas ceux qui ont perdu, ceux qu’ils ont perdu en route. Ceux dont l’arme ne s’est pas enrayée au bon moment, ceux qui n’ont pas manqué la cible ou ceux qui ont rattrapé celui qu’ils voulaient massacrer… Dans des querelles de clans, de quartiers qui ne justifiaient pas de mortelles conséquences.
Par chance, ils n’ont pas basculé définitivement.

L’expérience acquise dans un milieu difficile a permis aussi de progresser dans des domaines bien différents, souvent grâce à une rencontre, à une main, à une personne qui a fait confiance. Pour construire une vie qui n’est pas étincelante mais satisfaisante. Se marier, avoir une famille. Quelquefois en partant ailleurs car il est difficile d’avoir un pied dedans et un pied dehors.
Et maintenant que faire pour éviter à ses propres enfants des erreurs dangereuses, comment aider ceux qui rencontrent au même âge, les mêmes difficultés ? Comment faire avec des institutions, des politiques qui pensent plus à les utiliser qu’à servir les jeunes...

En pensant à ces années passées, comme souvent quand chacun regarde son enfance, sa jeunesse… ils en gardent le souvenir de la pauvreté, des difficultés mais aussi des solidarités, d’une certaine liberté, des portes ouvertes, des jours heureux y compris dans les périodes de violence… Souvenir de ceux qu’ils ont perdu en route et qui n’étaient pas pires qu’eux mais qui ont été abandonnés par la chance, n’ont pas su prendre la main tendu, ont préféré le risque, l’adrénaline et la satisfaction immédiate, à la volonté obstinée pour un succès plus lointain et incertain.

La jeunesse est un gisement de richesses. En les lisant, on mesure l’énergie perdue ou dévoyée que la société néglige. Aujourd’hui comme hier.

S’accrocher à son étoile !
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Celle que j’ai laissée (2) donne aussi la parole mais à un e douzaine de jeunes fraîchement arrivés, mineurs étrangers isolés, comme on les appelle ici. Après un long voyage. Ils sont partis très jeunes, à l’âge de 12 à 15 ans… du Congo, de Guinée, du Darfour, d’Afghanistan, du Mali, d’Égypte, du Bénin, du Ghana ou de Côte d’Ivoire...
Dans un récit bref, loin des statistiques, des analyses économiques, ils décrivent les raisons personnelles qui les ont amenés à cette folle entreprise. Les difficultés rencontrées sans possible marche arrière..

Ce sont encore des enfants malgré les difficultés d’une traversée réussie. A la merci contradictoire d’une politique et d’une administration qui les maintient à la rue et de quelques personnes qui leur assurent repas et logement en attendant…
Au bout de ce voyage aléatoire, non encore abouti, ce qui leur manque le plus, leur mère ou leur grand-mère.

 

1 - QUARTIER DE COMBAT Les enfants du 19e de Abdoulaye Sissoko – Zakaria Harroussi avec Pauline Guèna. Denoël

2 – Celle que j’ai laissée de Marie-Françoise Colombani et Clarisse Quillet, illustrations de Damien Roudeau. ACTES SUD

 

S’accrocher à son étoile !


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