jeudi 12 février - par Desmaretz Gérard

Seconde Guerre mondiale : une héroïne oubliée

Le jeudi 6 novembre 2025 les philatélistes français ont pu acquérir un timbre premier jour vertical de 30 par 40 mm, couleurs noir et rouge, d'une valeur faciale de 1,39 € émis par la Poste. La gravure représente Noor Inayat Kahn une résistante de la Seconde Guerre mondiale. Noor est née le 1 janvier 1914 à Moscou d'un père soufi, Hazrat Inayat Khan descendant d’une riche famille d’Inde, et d’Ora Ray Baker une américaine d’Albuquerque (Nouveau-Mexique). Le couple qui s'est rencontré à New-York s'est marié à Londres en 1913 avant de partir pour Moscou à l'invitation de Raspoutine. Noor est l’aînée d'une fratrie de quatre enfants qui descend de Juma Shah, Saint soufi du XV° siècle, et de Tipû Sâhib, sultan de Mysore (1750-1799) qui s'était allié aux Français contre les Anglais.

La famille Inayat Khan quitte la Russie en 1916 pour s'installer à Londres où le père prône le soufisme, une pratique philosophico-mystique de l’Islam qui prêche le rapprochement avec Dieu et la non-violence. En 1921 la famille emménage au 23 rue de la Tuilerie à Suresnes (Hautes-Seine) dans une maison mise à disposition par une initiée Néerlandaise. Noor est scolarisée à l'École primaire de jeunes filles puis au lycée de Saint-Cloud. Son baccalauréat en poche, elle étudie la psychologie de l’enfance à la Sorbonne et la harpe au conservatoire de Paris. Ses études terminées, Noor traduit Vingt contes des vies passées du Bouddha Jātaka et participe à des émissions radiophoniques sur Radio-Paris. Ces contes sont publiés dans Le Figaro du dimanche. Le 13 septembre 1926 son père a réuni ses disciples pour leur faire ses adieux avant de s'en retourner en Inde où il s'éteint le 5 février 1927.

Au mois de juin 1940 la famille Inayat Khan, sujets britanniques, embarque à Bordeaux sur le Kasongo à destination de l'Angleterre, excepté Hidayat qui entend rester auprès de sa femme et de ses enfants en France. Le 22 le navire accoste dans le port de Falmouth, tandis que son frère Vilayat s'enrôle dans la Navy, Noor rejoint la Women’s Auxiliary Air Force le 19 novembre 1940 sous le nom de Nora Baker. En 1941 elle est assignée aux liaisons radio du centre de bombardiers d’Abington. Au printemps 1942, Noor qui parle le français et l'anglais est recrutée par le Special Operations Executive pour suivre une formation d'opératrice-radio de trois mois au camp de Campton Basset (Wiltshire). Au programme : propagation des ondes radio, code morse, mise en service d'un émetteur-récepteur, les procédures, chiffrage, cours entre-coupés d'exercices de synthèse à Newcastle et à Kilmamock (Ecosse). Le 8 février 1943 Noor est affectée au SOE (on prononce SOI), section F avec le grade de sous-lieutenant.

Noor est déposée dans la nuit du 16 juin 1943 près d'Angers par un Lysander (monomoteur, vitesse de croisière 275 km/h, plafond 26 000 pieds, autonomie 950 km/h, et qui peut atterir sur un terrain de fortune de 650 mètres. Noor, la première femme opératrice-radio, nom de code « Madeleine », est porteuse de faux papiers au nom de Jeanne-Marie Firmin ou Régnier (selon les sources), de faux tickets d’alimentation, d'un pistolet, de stimulants et d'une pilule de cyanure. Le 17 juin « Madeleine » sonne au 40 rue Erlanger chez Henri Garry, le chef du réseau Phono, sous-réseau du réseau Prosper-Physician établi au mois d'avril 1943 sur instruction de France Antelme, nom de code « Renaud », alias Antoine Ratier. Ce réseau compte une soixantaine de sous-réseaux et près de 600 membres répartis sur une douzaine de départements en zone Nord encadrés et supervisés par 30 agents du SOE. « Madeleine », indicatif radio « Nurse », va renforcer l'opérateur-radio du réseau Phono. Ne disposant pas de son propre émetteur, Noor émet avec celui de Gilbert Norman, nom de code « Archambault », à partir d'une serre grâce à la complicité du jardinier. Au cours de la nuit du 21 juin, une équipe de résistants réceptionne un container renfermant les postes émetteurs destinés à « Madeleine ». Les postes les plus répandus sont le A MK II : fréquences couvertes 3 à 9 MHz, puissance 5 watts, alimentation secteur ou batterie de 6 volts, poids 9 kg, et le 3 MK II : fréquences de 3 à 15,5 MHz, puissance 20 watts, poids 15 kg.

Tout détenteur d'un poste émetteur-récepteur encourt la peine de mort. Près de 75 % des radios arrêtés au cours des années 1941 et 1942 ont été exécutés. Le reichsicherheithauptamt (RSHA) dispose de trois centres radio-goniométriques, Brest, Augsbourg, Nuremberg, et de 300 sous-stations équipées de récepteur Telefunken sur le territoire national. La puissance d'un émetteur Haute-Fréquence n'est pas synonyme de portée, si l'onde de sol se propage sur quelques dizaines de kilomètres, elle vient se réfléchir sur une partie de l’ionosphère (onde de ciel) et couvre une zone de réception au sol située à plusieurs centaines de kilomètres, la zone intermédiaire correspond à la zone de silence. Ces zones respectives dépendent de la fréquence utilisée, de la saison, (activité solaire), de l'angle de l'onde, de l'heure et de la hauteur de la couche ionisée. Un signal radio repéré, les trois centres en déduisent une zone d'incertitude (triangulation) qui est communiquée au poste local qui dépêche deux ou trois véhicules gonio, un à chaque angle du triangle pour relever l’azimut de la fréquence suspecte. La nouvelle zone déterminée est parcourue par des agents à pied munis d'un champ-mètre chargés de localiser le site d'émission. Cela n'a pris qu'une quinzaine de minutes. Si le site est utilisé pour une seconde vacation radio, le temps de détection est ramené à une dizaine de minutes.

La nuit du 23 juin va se révéler catastrophique avec les arrestations : du courrier « Denise » Andrée Borrel - l'opérateur-radio « Archambault » Gilbert Norman - et « Prosper » Francis Suttill, la tête du réseau, né à Lille d'un père anglais et d'une mère française. « Madeleine » se réfugie dans un appartement proche du square Malesherbes. Le 1 juillet elle se rend à Grignon à bicyclette pour assurer une vacation radio où un comité d’accueil l'attend. « Madeleine » tire en direction des soldats allemands et parvient à s'enfuir. Londres lui propose de l'exfiltrer, « Madeleine » refuse, ses camarades ont besoin d'elle. Elle emménage au mois de juillet dans un studio au 3 boulevard Richard-Wallace à Neuilly-sur-Seine. A la fin du mois elle échappe à l'arrestation près d'Auffargis (Yvelines) encore une fois. Les Allemands semblent être bien renseignés.

Durée de vie d'un opérateur radio ? 3 mois. Londres développe à partir d’avril 1943 le système « Electre » reposant sur une série de procédures et de consignes : un plan de fréquences groupe date/heure, fréquences et indicatifs tournant (plusieurs opérateurs utilisent le même indicatif à partir d'endroits différents afin de laisser croire à différents postes). L'opérateur-radio chiffre les messages avec le One pad time (chiffrage à usage unique), et il change de lieu à chaque vacation. Aucune transmission ne doit dépasser 5 minutes, changement de fréquence en cours d'émission, ne pas utiliser le même site pour plus de 3 vacations, contact seulement avec l'agent de liaison, les environs du site d'émission doivent être placés sous surveillance, l’antenne filaire être situés dans un endroit dégagé et éloigné d’une ligne à haute tension. Les vacations s’effectuent de préférence en ville (nombreuses réflexions) car à la campagne un intru est vite repéré. Toujours envisager une voie de repli, changer régulièrement de cache pour le matériel, détruire immédiatement les clefs de chiffrement utilisées, travailler la batterie connectée (les agents allemands coupent l'alimentation en électricité pour localiser l'immeuble), émettre la nuit, et assurer la réception le jour. En cas d'urgence l'opérateur-radio peut envoyer un message « en l'air » sur une fréquence qui est veillée 24/24 h par Londres. Le radio est assuré de recevoir une réponse en 1 h 15 après la réception du message. « Nurse » (Madeleine) aurait transmis le nom de Georges Bidault, le nouveau chef du Conseil National de la Résistance, élu à Paris, le 30 juillet 1943 pour remplacer Jean Moulin arrêté le 21 juin à Calluires à partir de la cuisine de l'appartement place de l'Alma...

Noor Inayat Khan est arrêtée le 13 octobre 1943 dans son appartement au 98 rue de la Faisanderie pour être conduite au siège du Sicherheitsdienst (services de sécurité) 84 Avenue Foch à Paris dirigé par Joseph Kieffer. Interrogée, suppliciée Noor ne lâche rien. Le 27 Noor est transférée à la prison de Pforzheim (Allemagne) après deux tentatives d'évasion. Lors de l'arrestation d'« Archambault », les Allemands ont découvert son poste émetteur et un cahier dans lequel il y avait consigné les messages chiffrés envoyés ou reçus de Londres avec leur traduction en clair... Grâce à ces prises, le SD a pu engager avec Londres un Funkspiel. Pendant plusieurs mois, Josef Goetz, radio du SD, a réussi à se faire passer pour l'opérateur-radio du réseau Phono. Londres a remarqué que les messages ne comportaient pas la clef de sécurité confirmant une transmission non effectuée sous la contrainte, mais n'en tient aucun compte. Pire ! Londres a continué à croire « Phono » fiable... cela allait conduire plusieurs agents du SOE directement entre les mains de l’ennemi. Pour quoi la substitution d'opérateur n'a-t-elle pas été décelée ? La manipulation d'un radio-télégraphiste est aussi unique que ses empreintes digitales. Chaque point, tiret, espace est différent en durée, particularités et sont enregistrés sur bande papier sa formation achevée aux fins de comparaisons en cas de doute.

Le 10 septembre Noor 1944 est transférée à la prison de Karlsruhe, le 12 elle est en partance pour Dachau, le 13 elle est conduite derrière le four crématoire. Ses vêtements lui sont arrachés et elle est violemment battue avant d'être exécutée d'une balle dans la nuque. Le seul mot qu’elle prononça fut en français « LIBERTE ». Le corps de Noor Inayat Khan ne fut jamais retrouvé.

Deux thèses coexistent à propos de la capture de Noor, l'une n'excluant pas l'autre... Noor aurait rencontré France Antelme lors d'une visite chez Emiles Garry, et Renée, la soeur de ce dernier, l'aurait balancé à la Gestapo par rivalité amoureuse et en contrepartie d'une prime de cent mille francs. Autre possibilité, celle d'un agent double qui a infiltré le SOE. Henri Déricourt, recruté par le Secret Intelligence Service (MI6) et affecté aux renseignements aériens du SOE fut envoyé en France au mois de février 1943 pour y sélectionner des terrains clandestins. Il avait aussi en charge la collecte des courriers de la résistance pour Londres et en aurait profité pour les copier avant de les remettre au SD. Decourt vivait à Paris dans un appartement situé à côté de celui occupé par Hugo Bleicher de Abwehr III, et c'est lui qui a organisé le transport par avion de plus de 67 agents, dont celui de Noor Inayat Khan.

Dericourt fut rappelé à Londres au mois de février 1944 pour y être interrogé, et arrêté par la DST au mois de novembre 1946. Accusé de trahison, Henri Dericourt est acquitté en 1948 par le tribunal militaire de Paris. S'il a bénéficié d'un témoignage capital, Josef Kieffer, le chef du SD, n'a pu être entendu, il avait été pendu le 26 juin 1947. Selon le radio allemand Joseph Goetz, Dericourt était l'agent BOE 48 du SD. Les Britanniques lui ôtèrent la Distinguished Service Order en 1948, et l'homme perdi la vie le 20 novembre 1962 dans un accident d'avion au-dessus du Laos. L'avion parti de Vientiane à destination de Sayabouryanc avec un chargement d'or et quatre passagers s'écrasa à court de carburant...

Noor Inayat Khan est titulaire à titre posthume de la George Cross - de l’Ordre de l'Empire Britannique et de la Croix de guerre 39-45. Les Britanniques lui ont érigé une statue à Square Gordon, Londres, les Français ont gravé son nom sur le monument mémorial de Valençay (Indre) au côté de tous les agents de la section F ; 104 noms dont 13 femmes. Une correction, une précision, une remarque ?

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1 réactions


  • juluch juluch 12 février 20:53

    Connaissais cette histoire

    le nombre de personnes qui ont perdu leurs vie pendant la résistance et dont les noms ont été oubliés....mais pas par les historiens et les auteurs.

    Ces personnes continuent de vivre à travers le souvenir.


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