vendredi 28 décembre 2018 - par Michel J. Cuny

Sigmund Freud à l’école d’Hippocrate ?…

Evoquant – non sans une bonne dose d’humour – certains des succès faciles qu’il avait pu obtenir grâce à la méthode par pression des mains, Sigmund Freud écrit :

« Il s’agit surtout pour moi de deviner le secret du patient et de le lui lancer au visage. Il est généralement obligé de renoncer à nier. » (Idem, page 1158)

… et le voilà guéri ?…
De fait, nous sommes là dans une forme d’autodérision… Si nous passons aux choses sérieuses, voilà ce que cela donne :
« Quand, parvenu à un stade plus avancé de l’analyse, on jette un coup d’œil en arrière, on s’étonne de constater que les idées, les scènes que l’on avait arrachées au malade à l’aide du procédé par pression étaient toutes tronquées. » (Idem, page 1158)

Il faut même aller plus loin dans la prise en compte du désastre :
« C’était justement l’essentiel qui y faisait défaut, et c’est pour cette raison que les rapports, les personnes, le thème ou l’image restaient incompréhensibles. » (Idem, pages 1158-1159)

Pour qualifier ce qui se sera alors passé pour dissimuler certains éléments importants qu’il faut s’éviter de faire connaître, Freud nous renvoie à une pratique policière qui peut frapper la publication de certains documents :
« Je citerai un ou deux exemples des effets de cette censure lors de la première apparition des souvenirs pathogènes. » (Idem, page 1159)

Ce qui est fascinant ici, c’est de constater la précision de ce travail de censure que peut réaliser l’« intelligence inconsciente » antérieurement évoquée… Mais aussi tout le temps qu’il faut pour en dépister les effets… Prenons le cas de ce malade qui…
« raconte un souvenir d’enfance relatif à deux gamins dont la description physique reste vague mais qui avaient la réputation d’être assez méchants. Ce ne fut qu’après de longs mois d’analyse et seulement lorsque de grands progrès se furent réalisés, que le sujet revit cette réminiscence et s’y reconnut ainsi que son frère. » (Idem, page 1159)

Et pourtant, il ne s’agissait, en l’occurrence, que de se reconnaître soi-même… et la personne sans doute la plus proche… Tour de force de la «  censure » en question qui va si loin que c’est presque à n’y pas croire !… En contrepartie, cette mise en garde, de Freud lui-même, ne peut être de trop :
« Sachons bien d’abord que toute résistance psychique, et notamment toute résistance depuis longtemps constituée, ne peut être liquidée que lentement, pas à pas, et qu’il faut s’armer de patience. » (Idem, page 1159)

De fait, c’est tout un système de croyances qui se sent menacé par la possible mise à jour de ce qui le fonde… Or, ce système lui-même ne s’est pas constitué du jour au lendemain, et il est fort possible qu’il intègre des éléments de croyance qu’il est allé chercher ailleurs et dont la constitution est tout aussi complexe que celle de ce qui lui appartient en propre…

Voilà pour le passé… Mais il faut compter ensuite avec l’avenir possible. Pour resituer le travail de Freud dans un contexte bien plus lointain dont la psychanalyse nous permet aujourd’hui de tenter une relecture assez au fait de certains des plus grands problèmes que la manifestation de la vie pose à l’humanité, nous pouvons faire un rapide détour par Hippocrate (vers 460-377 av. J. C.) qui écrivait ceci dans son ouvrage Le pronostic :
« Le meilleur médecin me paraît être celui qui sait connaître d’avance. Pénétrant et exposant, au préalable, près des malades, le présent, le passé et l’avenir de leurs maladies, expliquant ce qu’ils omettent, il gagnera leur confiance ; et, convaincus de la supériorité de ses lumières, ils n’hésiteront pas à se remettre à ses soins.  » (Hippocrate, Oeuvres complètes, traduction d’Emile Littré, Baillière 1840, tome second, page 111)

Puisque nous y sommes, restons-y un peu…

Cette problématique générale qui intègre le passé, le présent et l’avenir de la maladie et donc de la personne souffrante, ne saurait être mieux abordée qu’à travers la notion de «  prognose ». Sur ce terrain, il n’y a sans doute pas meilleur connaisseur de la pensée d’Hippocrate que le traducteur de ses Oeuvres complètes – en même temps que le savant qui aura établi la liste des ouvrages qu’il convenait d’attribuer à un auteur dont il très difficile de se faire une idée précise de qui il était, et de ce qu’il a réellement écrit – Emile Littré (1801-1881), dont chacun(e) sait qu’il est l’auteur de l’un des plus beaux monuments consacrés à la langue française : le fameux Dictionnaire… qui porte son nom.

Ainsi, selon Emile Littré, la prognose…
« c’est pour ainsi dire la clé de la médecine hippocratique. » (Idem, tome premier, pages 451-452)

Songeons au dernier propos de Freud, et lisons ce complément d’information que nous fournit Littré :
« […] la prognose (Hippocrate est formel sur ce point) instruit à la fois sur le passé, sur le présent, sur l’avenir du malade. » (Idem, page 452)

Pour la première période, voici ce qu’il est possible d’en dire, bien avant que Sigmund Freud vienne lui-même mettre la main à la pâte :
« Elle instruit sur le passé, car elle donne les moyens de suppléer à ce que le malade ne sait ou ne peut pas dire, et fournit des indications sur les accidents auxquels il a été soumis, les causes qui ont agi sur lui, et la nature de l’affection pour laquelle il réclame des secours. » (Idem, page 452)

Emile Littré poursuit son propos de présentateur des oeuvres d’Hippocrate et de la notion de prognose qui en synthétise la démarche d’ensemble :
« […] sur le présent, car elle enseigne la différence qui existe entre l’état de santé et de maladie, et montre par le degré que cette différence a atteint le danger que court le patient, les chances de salut qui lui restent, et l’intensité du mal qui l’accable. » (Idem, pages 452-453)

Le degré de la « différence » entre santé et maladie… voilà ce qui signerait la gravité du mal.

Or, tandis que Freud en est à se pencher de façon privilégiée sur le psychisme (l’âme humaine), peut-être devrions-nous plutôt voir, en Hippocrate, un médecin généraliste. Toutefois, la suite fait saisir que, du côté des prescriptions, il n’est pas sûr que la différence soit si grande qu’on aurait pu tout d’abord le croire. Voyons cela de plus près… Selon Emile Littré, s’agissant de la prognose :
« Elle instruit sur l’avenir, car elle enseigne les signes qui annoncent la crudité ou la coction des humeurs, l’approche des crises, les jours où elles doivent éclater, les issues qu’elles iront prendre, et les parties où les dépôts critiques se feront.  » (page 453) 

Voyons comment Sigmund Freud lui-même se tourne vers l’avenir du patient et vers le chemin qu’il peut décider d’emprunter en se tournant vers cette prognose si particulière que deviendrait bientôt la psychanalyse elle-même :
« Ensuite nous spéculons sur l’intérêt intellectuel que suscite, au bout de peu de temps, chez le malade, ce travail. En lui fournissant des explications, en lui révélant le monde merveilleux des processus psychiques que de semblables analyses nous ont, nous-mêmes, permis de connaître, nous transformerons notre patient en collaborateur et l’amènerons à s’étudier lui-même avec l’intérêt objectif propre aux chercheurs. » (Freud, page 1159 du PDF concerné)

Ce malade transformé en chercheur… Y aurait-il là un petit quelque chose à méditer ?

NB. A propos du cadre général dans lequel s'inscrit le présent travail, voir ici.



1 réactions


  • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 28 décembre 2018 10:59

    Merci pour cet article. En inscrivant le "malade dans une histoire, il donne corps au malade et le libère de la maladie qui n’est que la perception du médecin. Vous êtes le malade et je suis là pour vous rappeler que vous êtes encore le meilleur thérapeute de votre vie. Elle vous appartient. Je ne peux que vous offrir des codes pour pénétrer dans leur organisation. Mais je ne serai jamais la serrure.   


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