Singapour, l’aspirateur-lessiveuse des capitaux chinois
Même si les choses vues par le petit bout de la lorgnette européenne paraissent figées, le 20e Congrès du PCC qui s'est tenu du 16 au 22 octobre 2022 aura finalement apporté davantage de changements que ce qui avait été annoncé par les sinologues les plus avertis. Non seulement le pouvoir de Xi s'est trouvé consolidé et renforcé, mais surtout les discours officiel et le positionnement international ont changé, et l’anéantissement du réseau de la Ligue de la Jeunesse, hérité de la période Hu Jintao, n'y est pas pour rien. Le parti est devenu un outil de contrôle social sans contrepoids dont l'intitulé n'est plus qu'une référence historique vidée de son contenu idéologique.
Il est trop tôt pour savoir dans quelle mesure les rapports de forces vont se recomposer au sein de l’appareil exécutif et des différentes tendances au sein de l’équipe Xi, mais la domination absolue de cette "dream team" semble avoir débloqué certains verrous. Ce coup d'état calme et silencieux aura permis de mettre fin à la politique "zéro covid" qui, tout en assurant un contrôle social absolu digne des dystopies les plus inquiétantes, paralysait les circuits économiques et commençait à produire des "effets indésirables".
Or, tout se passe comme si cette levée des scellés avait ouvert les vannes de la circulation des capitaux, privés et publics, et provoqué un afflux de capitaux chinois vers Singapour dont le Conseil de Développement Économique a récemment indiqué qu'une augmentation sans précédent de la demande mondiale de semi-conducteurs l'année dernière avait permis à Singapour de bénéficier d'un afflux de projets de fabrication de produits électroniques alors que la rivalité américano-chinoise se fait de plus en plus forte sur ce terrain, ce qui traduit de la part des investisseurs chinois une manœuvre destinée à réduire les risques en diversifiant géographiquement les nouvelles infrastructures de production de puces, circuits intégrés et autres joyeusetés micro informatiques.

Singapour a toujours été considérée comme le « refuge sûr » de l'Asie, une sorte de Suisse orientale, et non pas un « paradis fiscal » comme le perçoit le plus souvent la presse occidentale. Dès qu'une "crise" se fait jour à Jakarta, Manille, Bangkok, Yangon ou Kuala Lumpur, on observe une « fuite des capitaux » vers Singapour, et le mouvement des capitaux chinois, qu'ils proviennent de la RPC Chine ou de Hong Kong, avait commencé avant la "pandémie" du COVID-19 à la suite de la "Révolution des boulettes de poisson", une manifestation qui a eu lieu à Hong Kong en février 2016 et des émeutes violentes et spectaculaires qui ont suivi.
Mais les volumes se sont intensifiés récemment : en 2022, Singapour a attiré un montant record de 22,5 milliards de dollars singapouriens en engagements d'investissement en immobilisations, contre 11,8 milliards en 2021 et 17,2 milliards 2020. Les autorités attendent que ces investissements créent 17 000 nouveaux emplois.
Parallèlement à cette progression quantitative, on observe aussi des mouvement de populations : des Chinois fortunés transfèrent leurs biens et déménagent avec leurs familles pour s'installer à Singapour. Les High Net Worth Individuals (HNWI) de Chine ont trouvé à Singapour tous les services de banque privée comparables à ceux de la Suisse, les services de capital-investissement et de capital-risque comparables à ceux de Londres et de New York, et la présence de toutes les grandes banques mondiales. Récemment, l'Autorité Monétaire de Singapour (MAS) a inauguré des systèmes fiscaux "attractifs", des programmes d'accueil pour les résidents étrangers et d'autres incitations à la "relocalisation" (pour Singapour et délocalisation pour la Chine) avec la création d'un millier de "family offices" (FO).
L'anglais est la langue du commerce à Singapour, mais les trois autres langues officielles sont le chinois mandarin, le malais et le tamoul, ce qui facilite l'émigration des familles chinoises et de leurs biens vers un territoire sécuriséé, puisqu'il présente des statistiques de criminalité peu élevées.

S'agit-il là d'un passage de relais de Hong Kong en tant que centre financier et bancaire régional ?
Jusqu'à sa rétrocession à la Chine en 1997, Hong Kong était comparable à Londres et à New York en ce qui concernait les services bancaires et financiers, tels que les introductions en bourse, les opérations de change et le financement du commerce, un centre financier international (IFC), mais aujourd'hui, c'est Singapour qui devient l'"épicentre" du petit monde de la banque privée et de la gestion des fortunes d’Extrême-Orient.
L'économie de Hong Kong a été gravement touchée à la suite du confinement-verrouillage et de la politique "zéro covid", deux années qui ont entraîné l'anéantissement de son industrie touristique et l'arrêt brutal des activités de son port à cause de la rupture de chaîne d'approvisionnement en Chine. Le marché des capitaux et des introductions en bourse a perdu de sa vigueur avec la répression de la corruption réalisée par Pékin et de la nouvelle politique de plafonnement des richesses.
De son côté, non seulement Singapour capte le secteur mondial des family offices, mais en plus, les autorités ont amélioré la position concurrentielle de son activité de gestion d'actifs grâce à l'introduction de la formule de "société à capital variable" (VCC), une structure d'entreprise appliquée aux organismes de placement collectif, pour structurer les "family offices" avec des comptes clients segmentés.
Avec l'afflux des riches Chinois, de Hong Kong ou d'ailleurs, et des autres immigrants, les prix de l'immobilier et les loyers ont considérablement augmenté à Singapour au cours des deux dernières années. Cela met la pression sur le gouvernement qui devrait prendre des mesures d'allégement de l'imposition foncière, de politiques monétaires plus strictes et de taux d'intérêt en hausse pour limiter les risques d'inflation, même si, en fait, les préoccupations des investisseurs se concentrent davantage sur le moindre risque que représente Singapour avec sa position de neutralité dans le bras de fer États-Unis-Chine, ce qui leur permet de na pas avoir à choisir leur camp.
Ce positionnement de Singapour n'est pas nouveau, ce qui lui a permis de tirer son épingle du jeu dans les crises économiques régionales du passé, tout en minimisant diplomatiquement les enjeux et en évitant de se vanter d'avoir su profiter des opportunités. C'est cette expérience acquise qui lui permet de gérer l'afflux de capitaux et de personnes en provenance de Chine dans un petit État insulaire. Et la prospérité économique de Singapour ne devrait pas subir dans l'avenir plus de ralentissement que n'en a connu la Suisse depuis un siècle. Pour ce qui est de l'avenir de la Chine et des Etats-Unis, c'est une autre paire de manches.


