TINA
Ne vous précipitez pas, je ne vais pas parler de Tatcher, ni du néolibéralisme, pas faire une analyse instruite et sérieuse des atouts du capitalisme naturel, aussi naturel que la jungle.
Non, je reprends à mon compte cette expression dont seuls les anglo-saxons ont le secret, notre langue à nous étant beaucoup trop subtile pour se simplifier de la sorte, chez nous ce serait : INYAPDA, ce qui fait un peu sauvage.
Non, c’est juste que c’est vrai, il n’y a pas d’alternative. À savoir qu’une alternative est un choix équivalent dans l’état actuel de nos connaissances. Face à un embranchement de routes, s’il n’y a pas de panneaux, si vous ne savez pas où vous êtes, si vous n’avez pas le sens de l’orientation, à gauche ou à droite, c’est pile ou face. Sinon, vous suivez le tracé même s'il vous paraît étroit, escarpé.
Dans le cas qui nous préoccupe, c’est-à-dire rien moins que s’engager pour au moins cinq ans ( les résultats ayant, on le sait bien, des reliefs, des renvois, des indigestions ou des séquelles qui peuvent durer très longtemps), et pour ceux, et seulement ceux, dont la jouissance n’est pas accrue de manger du caviar arrosé de champagne avec une foule de gueux qui vous scrute de derrière les carreaux, il n’y a pas d’alternative.
Je conçois que l’on puisse trouver cela triste, et que c’est à tout le moins anormal. Mais c’est le premier tina qui en est la cause. Récoltant des années de traumatismes, d’amputation, d’humiliations, et pensant que nous sommes assez vivants encore pour vouloir se soigner, nous n’avons pas le choix, c’est clair.
Vous avez bien retenu que je ne m’adresse qu’à ceux qui sont incapables de jouir d’un toast de caviar dégusté s’ils sont entourés d’une bande de gueux. Vous n’êtes pas forcément majoritaires parce qu’il existe , et vous le savez bien, tout un tas de gens qui aiment à se montrer, étaler leur fric, leurs bagnoles, leur rolex, leur femme, et pour qui sentir l’envie des autres, c’est du viagra.
Le fait est que même si on mange de la merde, on est entouré d’une bande de gueux, yeux gigantesques sur joues creuses.
Mais ce ne sont plus les gueux en haillons de naguère qui dévoraient des yeux le contenu de votre assiette et se précipitaient, votre dos à peine tourné et avant qu’on ne débarrasse, saucer vos restes ; nos gueux en guenilles se terrent sous leur carton, et quand ils tendent la main, ils ne vous regardent pas ; ils ne sont plus libres, ils sont humiliés ; et quand ceux qui viennent de loin vous toisent, ayant gardé rivée aux tripes leur liberté, vous appelez l’agent, vous êtes agressés. Les temps changent.
Donc je me dois d’ajouter que je ne m’adresse pas aux aveugles, je sais, c’est pas convenable à une époque où tout est fait pour aplanir le sol devant le fauteuil de leur handicap, à défaut de payer des recherches pour en éliminer les causes.
Donc vous voyez clair, vous n’avez aucun handicap qui vous empêche de savoir.
Donc vous savez. Et quand on sait, il n’y a pas d’alternative.
Cette absence de choix n’est pas si mauvaise que ça, on n’en est pas à se contenter d’épluchures à défaut de patates, ou de rats rôtis à défaut de poulets aux hormones et antibiotiques. Je pense à ça, car on m’a fait lire, ici même il y a peu de temps, un petit extrait d’un livre qui parlait des affres de mes ancêtres en Franche-Comté, quand les rois de France s’étaient mis en tête de l’annexer. La moitié de la population est morte à cette occasion, et comme elle avait mangé les chats elle dut se résoudre à manger les rats ; mais ça n’a pas suffit.
Parce que ce choix a été pensé et écrit par des insoumis, qui savent lire, écrire et compter ( ce qui n’est pas le cas de tous), il vous concerne, vous, qui êtes sans névroses ni infirmité.
L’ancien tina était, à peu de choses près, celui de l’ancien régime, quand seul, dieu vous réservait le paradis à venir ; le peu de choses étant que pour le dernier, le moderne, le laïc, il n’y avait même pas de paradis derrière la mort.
Donc nous voilà sains, n’ayant gardé des complexes que ceux qui empêchent de gêner, de spolier, de voler le commun ou violer les lois fondamentales du vivre ensemble, sachant que le moindre de nos gestes,- se nourrir, voyager, écrire sur un ordinateur, téléphoner, aller au boulot au volant de sa voiture individuelle, boire un café, y tremper des biscuits-, est la cause de tous ces grands yeux sur joues creuses.
Être insoumis, ce n’est pas seulement refuser le pouvoir qui nous accable, c’est aussi refuser notre pouvoir qui accable. C’est un défi voyez-vous, pas une porte de sortie des artistes.
Ce n’est pas un parcours de santé, un jogging aux bois verts, ça peut tordre les tripes de se libérer des addictions. L’égoïsme bien pensé est un altruisme : pour être bien, je doit être bien entouré. Votre énergie, votre enthousiasme pansent mes plaies et me donnent envie de vous suivre ; le travail bien fait, partagé, équitable, responsable, respectueux me nourrit.
Quand je rentre le soir, crevé d’avoir passé l’après-midi à te dépanner et que je ne t’ai fait payer que le minimum parce que, visiblement, tu ne roules pas sur l’or, ma fatigue est saine et je dors bien, mieux en tout cas qu’ayant rafistolé temporairement ton problème à la va-vite parce que j’ai à faire ailleurs et que, comme je suis occupé, important voire indispensable je t’ai extorqué l’argent qui t’aurait nourri. Il ne manque pas de pigeons ni de gens dans la peine.
Alors, plutôt que s’enthousiasmer à devoir partir ensemble nettoyer, réparer, ravauder et construire, on chipote, on se tâte : aurais-je quelque chose à perdre ? Notre confiance trahie depuis si longtemps nous rive à nos défenses bien dérisoires, des défenses infantiles de rejet ou d’engouement, les lunettes embuées ou les yeux collés d’un mauvais sommeil, nous sommes devenus si vulnérables. Vulnérables infantiles, nous avons besoin de parents, ce que nous n’avons pas à l’intérieur comme solide structure, nous le quêtons dehors comme un troupeau cherche une tête et s’entre-déchire et s’entre-tue quand il n’en a pas.
Ceux qui se présentent n’en ont pas le charisme, et depuis longtemps, aussi nous nous divisons ; c’est un fait, un constat ; la faiblesse des usurpateurs détruit la cohésion nationale qui elle-même s’est construite peu à peu au cours du temps long des guerres d’annexion, et l’écimage systématique des reliefs de chacune des régions a laissé bien des failles. Car faire brouter ensemble un troupeau bigarré a besoin de valeurs universelles et d’hommes de tête qui les incarnent.
Faire tenir en force peut ressembler à une paix par temps de vaches grasses mais la force laisse surgir puis se développer une violence de la part de quelques-uns, alors, la construction s’écroule, ses joints de ciment-chaux s’étant étiolés aux intempéries.
Un autre rêve, anarchiste celui-là, est que chaque être ou presque soit son propre maître. Entre les deux, euphorie et barbarie, toutes les opportunités de désastres ou d’injustices.
Notre tina, aujourd’hui, est de poser les conditions de vie ensemble où ce sont l’action et l’engagement qui servent de liens, l’énergie entraînant les forces de l’ensemble. Nous n’aurons pas le Père Miracle ou de Mère Noël et si nous cédions, malgré notre savoir empirique et notre intuition, au mirage d’obtenir quelques miettes, la prochaine déception risque bien de nous trouver moribonds.
Mais voilà, par facilité ou peut-être par fatigue, à moins que ce ne soit le fruit d’une éducation polisseuse, nous demandons tout à un : un homme à tout faire qui a réponse à tout et saurait dans chaque problème individuel donner la solution arbitrale qui ne léserait personne, qui saurait à soi tout seul être expert en tout. À moins d’avoir derrière lui le monstre capital tellement puissant qu’il ne se soucie plus du détail sauf à en pointer un un pour démolir le contradicteur. Notre esprit, petit, aime à s’attacher aux détails, que ce soit le RU ou l’amoralité d’une conduite personnelle. Ça marche, ou pas. Mais aucune confiance n’est donnée à notre capacité de créer à partir d’un matériau neuf qu’il nous faudrait façonner, tisser, assembler, souder…
Le problème est-il ce fait de civilisation que l’on n’a plus besoin du travail des gens, ou bien ce fait de civilisation qui transforme les traditionnelles migrations économiques en migration de désespoir total, ou bien celui qui stérilise notre terre nourricière, qui pollue nos eaux notre air pour satisfaire à l’enrichissement de quelques-uns puis aux addictions induites de tous ?
Ou bien, s’étant éloignés toujours davantage de nos racines, ne serions nous plus que des âmes errantes qui ne savent plus par où empoigner les problèmes et se résolvent au dernier tina suicidaire : laisser faire. La grandeur de la puissance des esprits nihilistes qui accélère la démoralisation. Ou la colère qui n’a plus de flèches à son arc. Ou la vie qui s’est tant étiolée dans le vice désincarné, n’a plus les muscles pour la sortir du bourbier.
Qu’il serait doux de revenir en nos jardins en sachant qu’autour tout le monde va bien ou qu’aux maux qu’on rencontre on peut porter nos soins.
Non, il nous faudra lutter, résister à l’adversité et ne pas croire que quiconque pourra nous en dispenser. Et qui que vous soyez.


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