Trump, accélérateur inconscient d’un monde nouveau : d’Iran à l’Ukraine, la ruse de l’Histoire
La politique étrangère américaine au Moyen-Orient a longtemps vécu sur le mythe confortable de sa propre centralité. De la libération du Koweït en 1991 par George H.W. Bush jusqu'au pragmatisme multilatéral de Barack Obama matérialisé par l'accord nucléaire de 2015, Washington a agi avec la certitude que la trajectoire du monde arabe pouvait être gérée, contenue ou gelée par la seule volonté occidentale. L'avènement de Donald Trump en 2017 est venu briser ce consensus, provoquant la stupéfaction d'une partie de l'intelligentsia occidentale.
Nombre d'observateurs, à l'instar de Jean-Pierre Filiu, ont immédiatement dénoncé une « absence de vision claire » et fustigé les destructions diplomatiques de la Maison-Blanche avec la sévérité que l'on réserve aux caprices d'un enfant gâté.
Pourtant, cette lecture psychologisante manque l'essentiel. Réduire les choix de Donald Trump à des impulsions erratiques empêche de saisir la rationalité alternative de sa doctrine de rupture - l'unilatéralisme transactionnel de l'« America First » - et, plus encore, occulte la force supérieure qui s'est jouée à travers lui.
Donald Trump n'a pas agi par simple caprice ; il croyait sincèrement réussir ses plans et forcer le destin par la puissance du « deal ». Ce qu'il ignorait, c'est qu'en croyant plier la réalité à ses intérêts immédiats, il trompait la marche de l'histoire, sans voir que l'Histoire se servait de lui. Loin d'être une matière inerte que les grands empires peuvent modeler à leur guise, l'histoire humaine est une entité vivante, réactive et dotée d'une mémoire profonde.
En appliquant une logique de rupture radicale en symbiose avec le gouvernement israélien de Benjamin Netanyahou, l'administration Trump a déclenché ce que Georg Wilhelm Friedrich Hegel nommait la « ruse de la Raison » : un processus par lequel les calculs et les ambitions des dirigeants politiques, aussi aveugles ou égoïstes soient-ils, finissent par servir le dessein supérieur d'une vérité historique qui les dépasse.
La stratégie de Trump n'était pas fausse en soi par manque de cohérence interne, elle était juste pour l'histoire, car elle a agi comme un accélérateur historique involontaire, précipitant l'effondrement des illusions occidentales et ouvrant la voie à une restructuration systémique du monde contemporain.
Cette illusion de maîtrise a trouvé son incarnation la plus spectaculaire dans le démantèlement de l’accord sur le nucléaire iranien (JCPOA) en mai 2018 et dans la signature des Accords d’Abraham à la fin de l’année 2020.
En se retirant du traité de 2015, Donald Trump ne cédait pas à une saute d'humeur ; il appliquait rigoureusement son rejet du multilatéralisme normatif, qu'il considérait comme un piège ligotant la souveraineté américaine au profit de ses adversaires. En accord total avec Israël, qui cherchait depuis des années à neutraliser la réintégration de Téhéran dans le concert des nations, Trump a imposé une politique de « pression maximale ». Le pari était purement réaliste : asphyxier l'économie iranienne pour forcer le régime à genoux.
C'est la même logique transactionnelle qui a présidé au déménagement de l'ambassade américaine à Jérusalem et à la mise en œuvre des Accords d'Abraham.
Henry Kissinger rappelait dans ses écrits qu'un ordre régional n'est stable que s'il conjugue la puissance et la légitimité. Or, la stratégie Trump-Netanyahou a tenté de bâtir une paix entièrement hors sol, une architecture de sécurité régionale qui connectait Israël aux monarchies sunnites du Golfe en sautant délibérément par-dessus la question palestinienne.
Donald Trump croyait de bonne foi que les revendications nationales d'un peuple pouvaient être marginalisées par des accords de libre-échange et des coopérations technologiques. Il pensait sincèrement réussir là où ses prédécesseurs avaient échoué, en traitant la géopolitique comme un marché de rapports de force bilatéraux.
Mais en agissant ainsi, il entrait en collision frontale avec l'épaisseur historique de la région. On ne dupe pas la trajectoire inscrite des peuples sans en payer le prix fort. En enfermant Gaza sous une chape de plomb et en acculant la République islamique d'Iran dans une posture de survie existentielle, cette diplomatie n'a pas pacifié le Moyen-Orient ; elle a au contraire condensé l'énergie d'une « cocotte-minute géopolitique » dont l'explosion allait devenir inévitable.
L'histoire vivante s'est alors chargée de punir la démesure des dirigeants en utilisant leurs propres calculs contre eux. L'effroyable déflagration amorcée par l'attaque du Hamas en octobre 2023, la guerre totale qui s'en est suivie à Gaza et au Liban, et l'escalade militaire directe entre Israël et l'Iran représentent le retour brutal du refoulé historique.
Le grand paradoxe de la ruse hégélienne se manifeste ici : c'est précisément parce que Trump et Israël ont cru avoir définitivement enterré la cause palestinienne et isolé l'Iran que les forces souterraines de la région ont accéléré leur riposte pour briser cet ordre artificiel. Raymond Aron soulignait que dans un système international, la diplomatie ne peut se détacher des réalités sociologiques et identitaires des nations sous peine de sombrer dans le vide.
Ni Trump ni Israël ne savaient qu'ils couraient à leur perte stratégique en signant les Accords d'Abraham ; ils pensaient figer le monde à leur avantage, mais l'histoire a accéléré Trump, transformant son « deal du siècle » en détonateur d'un embrasement généralisé. En brisant les outils diplomatiques multilatéraux qui permettaient à Washington de jouer son rôle traditionnel, même imparfait, de médiateur et de pompier régional, l'unilatéralisme de rupture a détruit les leviers de la diplomatie préventive américaine.
L'Occident global, réunissant les États-Unis, l'Union européenne et Israël, se retrouve aujourd'hui pris au piège de cette accélération, contraint de subir une dynamique de crise qu'il ne maîtrise plus et dont il paie le prix fort, tant sur le plan militaire que sur celui de sa crédibilité morale.
Mais la portée de cet accélérateur inconscient dépasse largement les frontières du Proche-Orient pour toucher à la structure même de l'hégémonie mondiale. Il existe une filiation directe, une parenté de même souche, entre le chaos moyen-oriental et la guerre en Ukraine.
En poussant l'Iran dans ses derniers retranchements par le dynamitage de l'accord de 2015, la stratégie américaine a provoqué un effet boomerang systémique. Isolé et étouffé par les sanctions occidentales, Téhéran a opéré un pivot eurasien irréversible, trouvant dans l'alliance avec la Russie de Vladimir Poutine un débouché vital.
Lorsque Moscou a lancé son offensive en Ukraine, c'est l'Iran qui a fourni les technologies de drones et de missiles nécessaires pour soutenir l'effort de guerre russe, recevant en retour des compensations stratégiques majeures. Les théâtres ukrainien et moyen-oriental ont ainsi fusionné, révélant la consolidation d'un front des puissances révisionnistes, incluant la Chine et la Corée du Nord, dont l'objectif commun est l'effondrement de l'ordre international dominé par l'Occident depuis la fin de la guerre froide.
L'Occident se trouve désormais en situation de sur-extension stratégique critique, sommé de financer et d'armer simultanément deux fronts majeurs tout en perdant l'adhésion du Sud Global, qui rejette massivement ce qu'il perçoit comme le double standard des puissances occidentales.
L'onde de choc du 7 octobre 2023, conséquence de la stratégie de Trump, a forcé les États-Unis à se réengager militairement et financièrement dans un conflit qu'ils pensaient avoir contourné, transformant la diplomatie américaine en une gestion d’urgence perpétuelle, dépourvue de levier préventif et soumise aux initiatives de ses alliés et de ses adversaires sur le terrain.
Cette paralysie et cette focalisation forcée de l’Occident collectif sur les théâtres ukrainien et moyen-oriental ont offert à la République populaire de Chine une opportunité géopolitique historique qu'elle s'est empressée d'exploiter avec le pragmatisme froid qui caractérise sa diplomatie.
Pour Pékin, la sur-extension stratégique de l’axe euro-américain est une bénédiction systémique. Chaque obus américain livré à l'Ukraine ou chaque intercepteur de missile déployé en mer Rouge pour contrer les Houthis est une ressource en moins disponible pour la militarisation du détroit de Taïwan ou la consolidation des alliances occidentales en mer de Chine méridionale.
En mars 2023, en parrainant la réconciliation diplomatique spectaculaire entre l'Iran et l'Arabie saoudite, Pékin a acté son entrée fracassante dans la haute politique moyen-orientale, une zone jadis réservée à l'influence exclusive de Washington. Cette médiation chinoise n’était pas un acte de philanthropie multilatérale, mais une manœuvre calculée visant à stabiliser ses approvisionnements énergétiques tout en se positionnant auprès du Sud Global comme la puissance de la paix constructive, face à des États-Unis perçus comme les vecteurs de la militarisation et de la déstabilisation permanente.
L'opportunisme chinois se déploie à bas coût : sans engager un seul soldat sur le terrain, en maintenant des liens commerciaux étroits avec tous les acteurs de la crise, d'Israël aux monarchies du Golfe, en passant par l'Iran dont elle achète le pétrole sous sanction, la Chine engrange les bénéfices du démantèlement de la Pax Americana. Elle observe l'Occident s'épuiser moralement et matériellement dans des guerres d'attrition régionales, capitalisant sur le ressentiment global pour construire un ordre alternatif au sein des BRICS, où la puissance normative occidentale est contestée par le poids économique et démographique d'une multipolarité ascendante.
Ce basculement dans l’histoire invite à dépasser la simple analyse des rapports de force immédiats pour embrasser la dimension philosophique et métaphysique du déclin de l'Occident, une dynamique que les penseurs des cycles historiques éclairent d'un jour singulier.
Dans son œuvre monumentale, Le Déclin de l'Occident, Oswald Spengler théorisait que les civilisations ne sont pas des structures éternelles, mais des organismes vivants soumis à un cycle biologique inexorable, passant de la phase organique de la « Culture », créative, spirituelle et enracinée, à celle de la « Civilisation », mécanique, urbaine, dominée par l'argent et l'expansion purement technique.
Pour Spengler, la phase terminale d'une civilisation se caractérise par le césarisme et l'illusion que la force transactionnelle ou la gestion purement comptable du monde peut suppléer à la perte de légitimité de ses valeurs fondatrices.
La tentative de Donald Trump de régler la tragédie moyen-orientale par le prisme exclusif du « deal » financier et du rapport de force unilatéral illustre précisément ce que Spengler décrivait comme le symptôme de la sénescence impériale. On retrouve une résonance similaire chez Arnold Toynbee dans son Étude de l'Histoire, où il postule que les empires ne meurent pas par assassinat, mais par suicide.
Toynbee affirme qu'une minorité dominante ne se maintient au pouvoir que tant qu'elle est capable de répondre de manière créative aux défis de son temps, se transformant en un empire coercitif lorsqu'elle perd cette capacité d'inspiration spirituelle et morale. En reniant sa propre parole diplomatique avec le JCPOA et en s'enfermant dans une politique de deux poids, deux mesures face aux souffrances des peuples de la région, l'Occident a rompu le contrat de confiance normatif qui fondait son magistère mondial depuis 1945.
L'histoire vivante, en interconnectant les fronts ukrainien et proche et moyen-oriental, n'est que le révélateur physique d'une faillite métaphysique préalable. La crise actuelle n'est pas le fruit du hasard ou d'un enchaînement malheureux de circonstances ; elle est la manifestation concrète de la ruse de la Raison qui, ayant épuisé le cycle d'une hégémonie occidentale devenue incapable de générer un ordre universel juste, utilise les convulsions de ses propres dirigeants pour accoucher d'une nouvelle époque de l'histoire humaine.
On comprend que la marche du monde humain avance ainsi, non pas selon les plans linéaires de Washington et de ses alliés européens, mais par les secousses correctrices d'une Histoire vivante qui rappelle cruellement aux empires que l'on ne triche pas avec la mémoire et le rapport de force réel des peuples.
Medjdoub Hamed,
Chercheur


