Un amour interdit : la passion secrète d’Eleanor Roosevelt et Lorena Hickok
Le 4 mars 1933, tandis que Washington s’enivre de l’investiture présidentielle de Franklin D. Roosevelt, 32e président des États-Unis, Eleanor, sa femme, s’isole dans une pièce aux rideaux tirés. Sous la lueur vacillante d’une lampe, elle trace des mots fiévreux : "Hick, mon amour, je rêve de t’enlacer, loin de tout ce tumulte". Cette lettre, adressée à Lorena Hickok, journaliste au regard perçant, n’est pas un simple écho de l’amitié. Elle révèle une passion secrète, un amour interdit qui unira les deux femmes pendant trois décennies. Première Dame visionnaire, championne des droits humains, Eleanor Roosevelt a redéfini son rôle public. Mais dans l’ombre, sa relation avec Hickok fut le feu qui forgea son audace
Les indices d’une passion : bien plus qu’une amitié
Dans la pénombre des archives de la bibliothèque Franklin D. Roosevelt, un trésor oublié refait surface en 1978 : plus de 3 000 lettres échangées entre Eleanor Roosevelt et Lorena Hickok. Ces missives, léguées après la mort de Hickok, ne laissent aucun doute. "Je ne peux m’empêcher de t’aimer, et je t’adore", écrit Eleanor en 1933, son encre traçant des mots qu’elle n’osait murmurer à voix haute. Une autre lettre, plus audacieuse, évoque "le point tendre juste au nord-est du coin de ta bouche contre mes lèvres", révélant un désir physique aussi vibrant que leurs échanges intellectuels. Ces lignes, souvent écrites à la hâte sur du papier à en-tête de la Maison Blanche, ne sont pas celles d’une amitié platonique, mais d’une passion qui défie les conventions de l’époque.

Lorena Hickok, journaliste chevronnée à l’allure masculine, n’était pas une simple confidente. Dès 1933, elle s’installe dans une chambre attenante à celle d’Eleanor à la Maison Blanche, une proximité qui intrigue les domestiques et les conseillers. Les deux femmes voyagent ensemble, du Maine aux routes poussiéreuses du Sud, partageant des escapades où elles échappent aux regards indiscrets. Eleanor porte une bague offerte par Hickok, un saphir discret mais lourd de sens, qu’elle ne quittera presque jamais. Ces détails, tirés des témoignages de l’entourage et des agendas d’Eleanor, brossent le portrait d’une relation qui transcende les normes de l’amitié.

Le mariage des Roosevelt, quant à lui, n’était plus qu’une façade. Après l’infidélité de Franklin avec sa secrétaire, Lucy Mercer, en 1918, Eleanor avait fermé la porte à l’intimité conjugale. Leur union, désormais un partenariat politique, laissait un vide qu’Hickok combla. Les lettres montrent une Eleanor libérée, émotionnellement et spirituellement, par cet amour. Si certains, à l’époque, chuchotaient sur la nature de cette "amitié", aucune archive ne suggère un scandale public. Un silence qui reflète autant la discrétion des deux femmes que les tabous de leur temps.

Une muse pour une révolution : l’impact d’un amour
Lorena Hickok n’était pas seulement un refuge affectif pour Eleanor ; elle fut un catalyseur de son audace politique. Journaliste à l’Associated Press, Hickok avait couvert la Grande Dépression et connaissait les rouages du pouvoir. Dès 1932, elle encourage Eleanor à sortir du rôle décoratif de Première Dame. "Tu peux changer les choses", lui écrit-elle dans une lettre de 1933. Ce soutien donne à Eleanor la force de tenir des conférences de presse réservées aux femmes journalistes – une première historique – et de lancer sa chronique quotidienne, My Day, qui touche des millions d’Américains. Hickok, souvent dans l’ombre, relit ses brouillons, affine ses idées et lui souffle une confiance nouvelle.
Cet amour fut aussi un baume. Eleanor, critiquée pour son apparence, moquée pour ses dents proéminentes et sa voix aiguë, trouvait en Hickok une validation inconditionnelle. "Tu me fais sentir que je vaux quelque chose", confie-t-elle dans une lettre de 1934, rédigée lors d’un voyage solitaire. Ce soutien émotionnel permit à Eleanor de braver les attaques sexistes et de s’engager pour les droits des Noirs, des pauvres et des femmes, défiant les attentes d’une société conservatrice. Hickok, avec son humour mordant et sa franchise, était son ancre dans la tempête.

Mais la question de la bisexualité d’Eleanor reste complexe. Après Hickok, elle noua des liens intimes avec des hommes, comme son garde du corps Earl Miller ou son médecin David Gurewitsch. Ces relations, bien documentées, suggèrent une femme dont le cœur ne se limitait pas à un genre. Si le terme "queer" n’existait pas alors, il semble aujourd’hui le plus juste pour décrire cette capacité à aimer sans frontières. Les lettres à Hickok, cependant, restent uniques par leur intensité, marquant cette relation comme le pivot émotionnel de sa vie.
Un amour effacé : le silence de l’Histoire
Lorsque les lettres d’Eleanor et Hickok furent découvertes, elles provoquèrent un malaise. Dans les années 1970, certains archivistes et biographes, prisonniers des préjugés de leur temps, qualifièrent cet amour de "passion juvénile" ou d’"engouement passager". Cette minimisation reflète un phénomène plus large : l’homophobie intériorisée qui a longtemps effacé les récits LGBTQ+ de l’histoire. Les lettres, pourtant explicites, furent reléguées à des notes de bas de page, comme si l’amour d’Eleanor pour Hickok pouvait salir son image de sainte laïque. Ce silence historiographique, alimenté par une société hétéronormative, a occulté une vérité essentielle à sa vie.
À l’époque, la discrétion était une nécessité. Dans les années 1930, une relation homosexuelle ouverte aurait détruit la carrière d’Eleanor et entaché la présidence de Franklin. Les deux femmes, conscientes des enjeux, usaient d’un code implicite dans leurs lettres publiques et gardaient leurs moments d’intimité loin des regards. Franklin lui-même, selon des témoignages de proches, semblait tolérer cette relation, peut-être parce qu’elle stabilisait Eleanor dans leur mariage de façade. Les domestiques de la Maison Blanche, habitués aux allées et venues de Hickok, chuchotaient mais ne parlaient pas.

Aujourd’hui, le vent a tourné. Les archives, croisées avec des témoignages oraux et des journaux intimes, ont permis une réévaluation. Eleanor est de plus en plus reconnue comme une figure queer, une pionnière dont l’amour défiant les normes préfigure les luttes modernes pour l’acceptation. Cette réhabilitation, bien que tardive, redonne à sa relation avec Hickok la place qu’elle mérite : non un scandale, mais une source de force qui a nourri son combat pour un monde plus juste.
L’héritage d’un cœur rebelle
Eleanor Roosevelt n’était pas seulement la Première Dame qui a redéfini son rôle ; elle était une femme dont le cœur battait au rythme d’un amour interdit. Sa relation avec Lorena Hickok, tissée de lettres enflammées et de nuits partagées dans l’ombre de la Maison Blanche, fut le socle émotionnel de son courage politique. Sans Hickok, aurait-elle osé défier les conventions, sillonner le pays pour dénoncer les injustices, ou écrire des mots qui touchaient l’âme des opprimés ? Cet amour, bien que caché, fut une révolution en soi.

Reconnaître cette facette d’Eleanor ne diminue pas son héritage ; elle l’enrichit. Elle nous rappelle que les héros de l’histoire sont humains, faits de passions et de contradictions. En aimant Hickok, Eleanor a défié les chaînes de son époque, prouvant que l’authenticité peut changer le monde. Son histoire n’est pas celle d’une étiquette – bisexuelle, queer, ou autre – mais celle d’une femme qui a aimé avec audace et dont les combats continuent d’inspirer.

L’histoire, souvent cruelle, a tenté d’effacer cet amour. Mais les lettres, jaunies par le temps, parlent encore. Elles murmurent que derrière chaque icône se cache un cœur, et que celui d’Eleanor, vibrant pour Hickok, battait pour la justice. C’est là son véritable héritage : une vie où l’amour, même secret, a forgé une légende.




