mardi 8 juillet 2008 - par akram belkaïd

Un boss nommé Springsteen

La chronique du blédard : retour sur un concert d’anthologie d’un grand du rock.

« One ! Two ! One-two-three-four ! » Sous un ciel d’azur et une lumière diurne qui commence à peine à décliner, un grondement continu fait vibrer le béton du Parc des Princes et chanceler plus de quarante mille corps en totale dévotion. Ce n’est pas d’un match de football et de sa bronca habituelle de supporters qu’il s’agit. Non, ce qui ébranle le stade parisien est plus fort, plus haut. C’est une messe particulière, unique en son genre. Voilà bien une heure qu’un flot de décibels irradie les tympans des masses de fidèles. Du rock, du vrai, comme on n’en fait plus guère. L’air est frais, la musique cogne, que demander de plus si ce n’est que la fête dure le plus longtemps possible.

Sur scène, Bruce Springsteen et son orchestre de (presque) toujours, le E Street Band, en donnent pour son argent à un public d’aficionados qui n’auraient raté ce rendez-vous pour rien au monde. Dans les gradins, cela chante, applaudit, brandit un poing ou deux et se lève au fil des couplets ou des roulements de batteries. Dans le « pit », c’est-à-dire pratiquement aux pieds du chanteur, le noyau dur des fans ondule au gré des allées et venues de celui qui montre une nouvelle fois qu’il est bien le prophète de cette religion qu’est le rock’n’roll. Demain, à Copenhague ou à Barcelone, ils seront encore présents pour tenter de lui serrer les mains ou, à défaut, lui empoigner les mollets ou les chaussures.

Un journaliste américain a écrit un jour que Bruce Springsteen l’avait fait se sentir jeune. C’est toujours vrai. On reste confondu devant l’énergie qu’il déploie sur scène et l’on peine à croire qu’il a 57 ans. De la force, de la puissance dans la voix, une démarche chaloupée, épaules sorties, bras et avant-bras écartés, biscotos gonflés, guitare en bandoulière, harmonica cisaillant, celui que l’on appelle le « Boss », depuis ses débuts, est une bête de scène et se contenter de l’écouter chanter ne suffit pas. Il faut le voir communier avec son public pour se rendre compte à quel point l’homme est authentique. On est loin des gesticulations simiesques d’un Mick Jagger et de ses pierres atrophiées ; on est dans le vrai, dans le partage.

Comment dire autre chose lorsque l’on assiste à cette parade au-devant de la scène où, dans une marée de bras tendus, Springsteen accepte de ramasser quelques banderoles où sont inscrits les titres de certaines de ses chansons. Pour les initiés, cela s’appelle des « request », des demandes d’interprétation que le chanteur accepte d’exécuter au pied levé. Cette spontanéité - qui n’est guère simple à assumer car l’orchestre doit suivre - tranche avec l’aspect mécanique et hautement planifié des concerts d’autres artistes où tout est prévu d’avance, y compris les séquences émotions (celles où s’allument les téléphones portables en lieu et place des briquets d’antan). Là, il y a de la prise de risque, de l’inattendu et c’est tant mieux.

En voici une de « request ». Les premiers accords de Fire, chanson jadis écrite pour Elvis, mettent le... feu (je sais, c’est facile, mais impossible de faire autrement) dans les travées : « cause when we kiss, aaaah, fire »... Tout un programme. Et le pouls de la foule s’affole (encore désolé...) quand Springsteen chante le dernier couplet en duo avec le grand Clarence Clemons, géant noir qui fait parler son saxo tenor comme personne et dont la présence déclenche toujours d’immenses ovations. Que serait un concert de Springsteen sans la présence du « Big Man », qui du haut de ses 66 ans est le ministre de l’âme du E Street Band ?

Le concert se poursuit. Soudain, quelques secondes de silence. Les spots s’éteignent, le temps suspend son vol, ni bruit ni cri ni sifflet tandis que la sono - un peu poussive, il faut le reconnaître - se tait aussi. Au sommet de l’une des grandes enceintes, le drapeau américain ne claque plus. Dans cet apaisement entre chien et loup, le Boss entame un solo au piano. For you. On regarde autour de soi, et comme lors du passage de The River, on surprend quelques larmes vite essuyées et on devine des gorges qui se serrent. Qui pourra un jour expliquer ce bouleversement que peuvent provoquer quelques notes et une mélodie ?
Plus que d’autres chansons, For you recèle un lien invisible entre Springsteen et son public. Il n’est pas possible d’en dire plus : il faut en être pour comprendre. Car Springsteen est tout sauf un « beugleur » bien qu’il ait un jour (vocalement) ridiculisé Bono, la star alter-globalisée de U2, qui s’était mis en tête de chanter en duo avec lui.

L’homme est avant tout un poète dont les textes méritent le respect et l’admiration. Sa réflexion désabusée sur l’Amérique des années 1980 et 1990 qui nourrit son disque acoustique The Ghost of Tom Joad (le fantôme de Tom Joad, du nom du héros du roman � Les Raisins de la colère de John Steinbeck) le démontre. Et c’est parce que sa poésie est mise au service d’une éthique sans faille que Bruce Springsteen est grand.

Il existe de bons musiciens aux quatre coins de la planète, mais rares sont ceux qui, comme lui, ont toujours été du bon côté. Celui du droit des humbles, des ouvriers, de ceux qui n’ont rien ou peu. Il faut l’entendre introduire sa chanson « living in the future  », pour saisir le sens de son engagement et de sa conscience politique. Quand il parle de cette Amérique qui piétine les libertés individuelles, qui triche et corrompt la Constitution, il réconcilie son peuple avec le reste du monde. Et l’on ne s’étonnera guère en apprenant que le Boss vient de faire savoir qu’il soutient Barack Obama pour la présidentielle de novembre prochain.

Le concert se termine. Voilà plus de deux heures trente que Bruce Springsteen chante et se démène. Près de trente chansons ont été offertes au public avec, en clôture, le jubilatoire American Land - hommage aux immigrants qui ont fait et font encore l’Amérique en ces temps où le Congrès cherche, comme partout ailleurs, à criminaliser l’immigration clandestine. C’est sur ces notes folks que les paquets humains quittent le Parc des Princes, l’oreille encore sifflante, le pas incertain, mais la mine réjouie tandis que dans la nuit tombée résonnent encore les rugissements du Boss et les clameurs de ses disciples.



16 réactions


  • Sandro Ferretti SANDRO 8 juillet 2008 11:17

    Ce n’est évidement pas pour rien que Bruce s’appelle le boss depuis 35 ans. Rarement, pour ne pas dire jamais, une star rock n’a eu une telle longévité dans la qualité, un registre vocal, textuel et mélodique aussi étendu.
    Pour information, il y a fort longtemps (sans attendre "the ghost of Tom Joad" ou "The rising") que Bruce est capable de chanson intimistes, country-bluesy ("Racing in the street" dès 1979, ou "Point blank" en 81).
    C’est clairement le plus grand, le plus stable, le plus durable, par ailleurs épargné par les scandales et les magouilles habituelles au milieu.

    NB : en revanche, vous auriez pu trouver meilleure photo (ca ne manque pas) et rendre un petit hommage à Dany Federici, son organiste décédé recemment, dont le décès a beaucoup affecté Springsteen.


  • Annie 8 juillet 2008 11:25

    Il faut avoir entendu et vu Springsteen et son orchestre jouer les "Pete Seeger Sessions" dans l’intimité d’une chapelle anglaise. Une étrange messe comme vous le dîtes. Mais si c’est un poète, c’est aussi une magnifique bête de scène et un interprète qui insuffle une nouvelle vie à ces textes plus anciens, mais en préservant leur côté intimiste et aussi toute leur pertinence politique, et qui est merveilleux soutenu par son orchestre, et ses chanteurs. La difficulté avec les textes est qu’ils sont somme toute assez répétitifs, et donc tout repose sur la qualité de l’interprétation et de la mise en musique. J’en tape du pied rien qu’en y pensant !! 


  • Dedalus Dedalus 8 juillet 2008 11:27

    Il fallait que ce soit dit. Merci smiley

    Pour ma part j’avais écrit aussi quelques mots, mais c’était avant le concert...


  • ASINUS 8 juillet 2008 11:43

    yep the boss

    vais réecouter "Nebraska" moi


    • Sandro Ferretti SANDRO 8 juillet 2008 11:53

      Ah oui, Nebraska , c’est sans doute le meilleur ( avec Darkness on the edge of town).
      Lunaire, pur, éthéré, noir.
      C’était la période de dpression du boss.
      Ca lui allait bien , la depression....


  • Vincent 8 juillet 2008 11:50

    Lu à un endroit différent,
    appelle-t-on cela du publipostage ?

    http://www.bakchich.info/article4379.html


  • Marsupilami Marsupilami 8 juillet 2008 12:06

     @ Akram

    Excellent reportage, on s’y croirait ! A-t-il aussi chanté ses reprises de Pay me my money down ou Mary don’t you weep ?


  • Yvance77 9 juillet 2008 00:03

    Je viens de le voir deux fois sur trois a dublin. Je ne le manque jamais c’est le plus grand pour moi, et ce post resume bien ma pssion pour sa musique et ce depuis toujours.

    Un autre aussi est pas mal dans son style, et il m’a estomaque, toujours en Irlande c’est son eleve Bon Jovi. Deux gars qui ont les racines profondes du New Jersy dans les cordes vocales. A voir aussi car on a en pour son oseille aussi.


    Par contre deception concernant Aerosmith court et fade ?

    A peluche


  • papydaniel 11 juillet 2008 07:03

    J’avais calé ma semaine de vacances parisiennes pour être au Parc des Princes et je crois que tout est dit. C’est le plus grand. Me voilà redéscendu dans le sud et mercredi soir j’ai été voir REM à Nice. La classe. Merci à tous ces groupes (car il s’agit de vrais "groupes") là d’exister.


    • Mehdi510 23 septembre 2008 12:31

      J’ai aussi calé mes vacances sur ce concert, c’est la deuxieme fois que je vois le boss a paris, la derniere c’etait en Mai 2003 lors du rising tour, j’habite en Algerie et je suis qu’un simple salarie mais je vais des que je peux a ses concenrts je susi fan depuis 84 quand mon grand frere a achete le venyl de born in the USA, ajd j’ai ts ses disques, ou presque, springsteen c’ets dylan, presley, otis redding, en meme tmps c’est un poete un rocker en meme temps, comme vous l’avez dit une longevité sans precedent, un constante dans ses principes, et ils voient tjs juste, loin des peoples des scandales des rocks stars etc.. qlq 1 de simple humble accessible qui adorent son publics, ses fans et on le lui rend bien


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