Un long 20ème siècle entre génocides, massacres et industrie politique
Les amateurs d’Histoire connaissent la thèse du court 20ème siècle émise par Hobsbawm qui suggéra de tracer une période située entre 1914 et 1991. Cette séquence couvre les deux grandes guerres ainsi que leur prolongement sous la forme de Guerre froide. Et puis en 1991, fin de partie. L’URSS est démantelée. Il y a toujours des risques intellectuels dès lors que l’on tente de scinder les époques historiques. Un risque que je vais assumer en suggérant la possibilité d’un long 20ème siècle. Dont l’origine pourrait être située vers 1890. Avec les jeux nationalistes et les rivalités colonialistes marquées par la constitution des deux alliances en Europe, Russie incluse. Mais c’est l’année 1894 qui marque le début des événements génocidaires perpétrés par l’Empire ottoman. Cette période de l’Histoire est assez mal connue car nos manuels se sont focalisés sur le désastre de la Grande Guerre en Europe entre 1914 et 1918, une guerre qui s’est dessinée pendant les deux décennies précédant l’assassinat de l’archiduc à Sarajevo.
Les massacres hamidiens de 1894-1996 puis ceux de Cilicie en 1909 ont été les préludes aux grand génocide qui débuta en 1915 pour s’achever officiellement par le traité de Lausanne en 1923 et plus d’un million d’Arméniens tués. Il ne faut pas occulter deux autres massacres perpétrés par ce même empire. Le génocide pontique et le génocide assyrien. Les historiens ne sont pas tous d’accord sur la qualification d’un génocide. Mais un dénominateur commun relie ces faits. Ce sont principalement des civils qui sont tués. Contrairement aux morts sur le champ d’honneur. Ce qui fut le cas pour des millions de soldats engagés dans la guerre de 1914. Mais au fond, qui étaient ces poilus sinon des civils que les autorités sont venues chercher et qui ont été placés dans les tranchées avec un fusil à la main. La bataille de Verdun, si elle ne répond pas à la définition du génocide, n’en reste pas moins un massacre de masse, ou pour être précis, deux masses de soldats qui se sont massacrées.
Années 1930, manœuvres politiques, crises économiques. Rien à signaler en cette période incertaine, sauf le sort des koulaks ukrainiens jugés comme ennemis du peuple par les autorités staliniennes. Des morts et des déportés au final, par centaines de mille. Un autre conflit commence en 1939. Il sera marqué par le massacre des Roms ainsi que le génocide juif. Il aura aussi été entrecoupé par des grandes batailles comme celle de Koursk puis de Stalingrad. Plus d’un million de morts dans les deux camps. La seconde grande guerre s’achève avec la destruction de Dresde et les deux bombes nucléaires larguées sur le Japon. Des morts par centaines de mille.
Les années situées entre 1950 et 1990 ont laissé penser à une paix définitive en Europe, alors que deux blocs s’affrontaient dans une guerre froide. Qui fut chaude au Viêt-Nam. Les Américains ont été défaits et pour se guérir de la blessure narcissique, ont pris leur revanche en utilisant des méthodes douteuses en Afghanistan. Les Soviétiques se sont repliés, certes, mais un monstre a été engendré, dirigé par un certain Ben Laden. La fin de l’URSS a en fait été le début d’autres ennuis qui se sont aggravés par les erreurs commises pendant 15 années, depuis 2001 et la guerre en Afghanistan suivie par la guerre en Irak et récemment, les funestes manœuvres consécutives aux printemps arabes qui ont viré au cauchemar, en Libye et surtout en Syrie. Auparavant, un génocide de plus, au Rwanda, au milieu des années 1990. Mais n’oublions pas les massacres du 20ème siècle dans un monde qui ne se réduit pas au bloc Europe Amérique. Cambodge, Chine, Bangladesh… A croire que l’homme est la seule espèce suffisamment carnassière pour massacrer en masse ses congénères.
En 1968, Joan Baez enregistrait un album dirigé contre la guerre au Viet-Nam et les mouvances pacifistes gagnaient l’Amérique. En 2016, le chanteur des Eagles of death metal plaide pour l’autodéfense et le port d’une arme pour chacun et pour se défendre. Les temps ont bien changé depuis les changing times chantés par Bob Dylan illuminant des sixties marquées par l’espérance. La mort a fini par rattraper le rock. Le jeune tué en 1969 à Altamont par un Hells allumé fait figure de curiosité si on le rapporte au massacre du Bataclan. 90 morts mais si les terroristes avaient été plus nombreux à tirer, ils ne se seraient pas gênés pour décupler la mise. En Libye, en Irak, en Syrie, des massacres, de gens en arme et surtout de civils. Même chose au Yémen et dans nombre de contrées.
L’ère des massacres se poursuit, avec les armes et les outils contemporains. Le Net alimente les haines et les invectives, nourrit les guerres civiles latentes ou avérées et les chefs politiques ou religieux en profitent pour jouer le jeu funeste du pouvoir et de la puissance. Les meurtriers sont partout.
L’Europe est gagnée par les tensions civiles. Les populismes se renforcent, avec les mouvements nationalistes et régionalistes. Les événements récents en Corse ou en Catalogne en donnent une illustration. Ces mouvements n’ont plus vraiment de signification en terme d’émancipation des peuples. Le narcissisme, les désirs exacerbés et les réseaux du Net sont venus se greffer pour galvaniser les âmes. L’afflux des migrants risque d’engendrer une situation échappant à tout contrôle d’ici quelques années. Nous ne sommes qu’au tout début d’un processus de grande ampleur et peut-être ingérable si rien n’est fait pour contrôler les migrations. Drôle d’impression. Comme en 1938, nous regardons le train de l’Histoire en songeant à nos plaisirs quotidiens.
Les mouvements sociaux étaient marqués par l’espérance. Aujourd’hui, d’autres mouvements sociaux ont pour ressort le ressentiment et l’individualisme de masse. Les routes sont bloquées pour obtenir gain de cause. Sans oublier le communautarisme. La dette est devenue insoutenable. L’Etat français a grillé toutes ses cartouches financières. Qui sera sacrifié dans l’histoire ? Le vieillissement des populations et les pathologies lourdes pèsent lourd et c’est le cas de le dire. La politique se métamorphose mais reste au fond une industrie qui parfois, organisa des génocides et des massacres et maintenant gère le sacrifice économique des populations. Il y a une dizaine d’années, des observateurs allemands décrivaient un pays sous l’emprise d’une amputation sociale, au moment de la réforme du travail initiée par Gerhard Schröder.
On a associé la démocratie à l’économie de marché. Mais c’est la technique qui définit l’organisation matérielle du monde productif. La démocratie n’est peut-être pas compatible avec la technique et certainement pas avec la religion théocratique. La technique occidentale dans les régimes démocratique n’est pas génocidaire mais elle sacrifie des millions d’existences humaines qui n’ont pas prise dans l’univers des conforts matériels. Les vieux avec des petites retraites ou bien le minimum vieillesse partiront à la déchetterie dans les hospices.
Mieux vaut ne pas trop penser au monde qui arrive. Les conflits semblent s’éterniser. Etrange courbe. Guerre de cent ans à la fin du Moyen Age, guerre de trente ans aux débuts de l’ère moderne. Guerre franco-prusse de 1870 vite terminée en quelques mois. Guerre de 14 qui a duré quatre ans. Guerre de 39 qui a duré en fait sept ans. Guerre de 2001 en Afghanistan qui se poursuit actuellement, quinze ans. Et maintenant la guerre contre les groupes islamistes qui risque de durer un certain temps car les combattants ne sont pas encadrés par une armée et un Etat comme ce fut le cas en 18 et en 45. Il était possible de terminer un conflit et de passer à autre chose. Le combat contre les factions islamistes ne peut pas être calqué sur les anciennes guerres. C’est nouveau et les Etats occidentaux sont démunis face à cette menace. La lucidité s’impose à ceux qui sont attentifs au monde. Le déni de réalité est souvent préférable car il permet de naviguer dans le monde sans se poser trop de question. Que vaut-il mieux, être rattrapé par l’Histoire en étant aveugle ou en étant lucide ? Quoique, si un bon nombre sont lucides, ils peuvent orienter le cours de l’Histoire.
Je ne m’étends pas plus sur ces sujets qui me donnent la nausée, mais c’est passager. Je n’ai pas de levier pour peser sur le monde et m’en vais chercher quelque sérénité en poursuivant mes recherches sur la physique et la biologie. Rien ne sert de s’angoisser. On finira tous en poussières. Et l’âme dans la cité de Dieu, dont la circonférence n’est nulle part et le centre partout. Je vais aboutir vers des résultats philosophiques mais je ne suis pas certain que les scientifiques choisissent la lucidité. Ils préfèrent croire à leurs modèles approximatifs mais efficaces pour faire carrière. Ils seront eux aussi rattrapés par l’Histoire le moment venu. Le scientifique est un homme, l’homme est un carnassier ou du moins un prédateur.

