mercredi 7 octobre 2009 - par akram belkaïd

Un salarié

Une chronique du blédard sur ce que le travail peut signifier aujourd’hui

L’homme a du mal à s’endormir. Malgré les cinq ou six cachets. Malgré les deux verres de whisky avalés d’un trait avant d’aller au lit. Rien à faire, les images passent et repassent en boucle. Comment les décrire, il y a tellement de choses à dire et à redire. Tant de sentiment, de frustration et de haine à ressasser. Tout à l’heure, demain, c’est sûr, il va... Mais, non, il y a peut-être un peu d’espoir. Dans quinze ans la retraite. Dix ou cinq, il ne sait pas vraiment, pour un départ anticipé, un plan de reclassement. Tenir. Au moins cinq ans. Ne serait-ce que pour les enfants qui ont encore besoin de lui. L’aîné qui passe son bac cette année. Sa cadette en seconde et la benjamine qui entrera en sixième l’année prochaine. Il faudra les marier, les aider. Tenir...
 
 Quand est-ce que tout cela a commencé ? Il l’ignore. Il se rappelle à peine son malaise, le jour, c’était il y a bien longtemps, où on lui a annoncé que les bureaux étaient supprimés et que désormais tout le personnel serait réuni sur un seul plateau, sauf les grands chefs, bien entendu. C’était un jour de novembre, gris comme de l’acier. Personne n’avait vraiment protesté. C’est moderne, ça augmente la productivité. C’est très convivial, vous verrez, ça va vous plaire, avait dit son patron de l’époque, un jeune loup aux dents longues, parti depuis sous d’autres cieux, toujours plus hauts.
 
 Et puis le bal des consultants avait débuté. Petits jeunots, petites minettes, costards impeccables, tailleurs de marque, des cernes sous les yeux, l’air sérieux et attentif, gros classeurs sous les bras. Process, processus, méthodes, fiches d’évaluation, matrice BCG, Porter, Mintzberg, juste-à-temps,... On veut vous aider, disaient-ils sans vraiment regarder les gens dans les yeux. Notre mission est de trouver la meilleure organisation, la meilleure cohésion en adéquation avec les objectifs de rentabilité et de lean management. Vous comprenez, n’est-ce pas ? Non ? Attendez, c’est simple. La gestion par objectifs va vous garantir des circuits de validation plus courts, une meilleure visibilité pour vos opérations et le choix des meilleurs indicateurs pour la mise en place de votre tableau de bord décisionnel ! Croyez-nous, au début c’est difficile mais ensuite, c’est une appropriation qui va gommer toute résistance au changement.
 
 Petits cons, petites connes, à peine diplômés, qui prétendaient lui expliquer le métier avec leur novlangue à la gomme. Mais il s’était laissé faire. Il avait donné des informations, des idées et tout cela avait abouti quelques mois plus tard aux premiers coups de hache. Sur le plateau, des têtes avaient soudainement disparu. Puis d’autres visages étaient apparus, venus de filiales diverses. C’était ça ou le ’chomdu’, lui avait expliqué son nouveau voisin en le dévisageant avec intérêt. Dis donc, t’as fait comment pour survivre ici ? Il n’avait pas répondu. Il avait survécu ; il était coupable. C’est sûr, à l’époque, il aurait dû en buter quelques-uns de ces consultants, discrètement, bien sûr. Les choses auraient été différentes. Ou peut-être pas.
 
 Un matin, le nouveau patron de la filiale réorganisée quelques semaines plus tôt en ’pôle-division’, était venu parler sur le plateau. Dix minutes de discours consacré à l’actionnaire et à l’allégeance sacrée qui lui était due. Oubliez le client, le banquier, votre femme, vos enfants, c’est d’abord à l’actionnaire que vous devez penser. C’est pour lui que vous devez créer de la valeur. La valeur... Le patron avait prononcé ce mot au moins une quarantaine de fois. Quatre fois par minute. La valeur, sa création, sa chaîne, son amplification, l’EVA... Il n’a jamais rien compris à ce charabia malgré les séances de formation obligatoire où le seul moment agréable était la cigarette qu’il pouvait fumer à la pause tandis que ses collègues s’agglutinaient autour du café, thé, jus et viennoiseries.
 
 Il a bien essayé de s’adapter, achetant des livres, s’abonnant à l’Essentiel du Management. Mais rien à faire. Impossible de capter si ce n’est que la valeur a très vite signifié la guerre et la violence. Si tu veux garder ton job, tu as deux gars de ton service qui doivent partir de leur plein gré à la fin du semestre. Tu te débrouilles, tu t’arranges pour qu’ils s’en aillent sans rien réclamer. Au fait, on va changer l’intitulé de ton poste. Tu n’es plus chef de service, mais field-ops manager. Félicitations. Fais ce qu’on te dit et je te garantis que tu n’auras pas à t’en faire.
 
 Il avait flingué. Il avait harcelé, cherché la petite bête, tendu des pièges, fait pleurer l’une, fait craquer l’autre. Et plus il dézinguait et plus il savait que, tôt ou tard, son heure viendrait. On l’avait convoqué un vendredi matin, une semaine avant Noël. Ecoute, je ne peux rien pour toi. On restructure, on absorbe, on fusionne. J’ai un poste, c’est à prendre ou à quitter. A six cent bornes d’ici. Vas-y, fais du bon boulot et tu pourras rebondir. Ecoute, moi aussi j’ai mes problèmes. T’es pas le seul à avoir des crédits. Toi au moins, tu manges. Dehors, il fait froid.
 
 Déménagement, évaluation, formation, entretien d’évaluation. Le nouveau plateau est peuplé d’intérimaires, de CDD et d’autres contrats dont il n’a jamais entendu parler. Il y a six mois, on lui a retiré ses dossiers, ses cartes de visite n’ont pas encore été imprimées. Il n’a plus de ligne directe et son ordinateur n’est branché à aucune imprimante et n’a plus d’accès à internet. Personne ne lui adresse la parole. On attend de lui qu’il comprenne. Qu’il transige. Allez, tope-là, six mois d’indemns c’est généreux, non ? Tu pourras t’acheter un camping car. Non ? Fais gaffe, c’est une offre qui n’est pas éternelle. On peut-être méchant, tu sais... D’ailleurs, tu vas nous expliquer par écrit pourquoi tu as utilisé le photocopieur pour tes besoins personnels.
 
 Il est six heures. Il est déjà en route. A la radio, une journaliste à la voix grave annonce un nouveau suicide dans une entreprise, là-bas, du côté de Chambéry. Il coupe le son. Des larmes silencieuses coulent sur ses joues. Tenir, se dit-il. Surtout ne pas leur donner prise. Tenir juste un peu...
 


13 réactions


  • jako jako 7 octobre 2009 10:40

    Magnifique texte !! un grand merci à vous ,
    « Des larmes silencieuses coulent sur ses joues. Tenir, se dit-il » cela arrive si souvent désormais et pour tant de gens


  • Paul Muad Dib 7 octobre 2009 11:06

    beau texte,a charge de tous les tortionnaires ordinaires,petits et grands qui dominent la planète..on a quand même envie d’appeler l’univers a la rescousse ,pour se débarrasser de ces vampires, non ? l’autre solution ? s’éveiller,


    • Ysild Vilanui Ysild Vilanui 7 octobre 2009 11:26

      Beau texte, assurément. Ces pratiques de plus en plus répandues méritent d’être dénoncées et combattues.
      Paul Muad Dib, méfiez-vous quand vous parlez de « se débarrasser de ces vampires »... ça m’irrite les canines de lire cela. ^_^ 


  • Paul Muad Dib 7 octobre 2009 11:41

    Ysild Vilanui, je vous épargne alors ,avec ma tête en pierre de l’île de Paques, je ne risque rien !!


  • Ysild Vilanui Ysild Vilanui 7 octobre 2009 13:04

    « Tenir, se dit-il. Surtout ne pas leur donner prise. Tenir juste un peu... » 

    Si des salariés lisent ce texte et se reconnaissent dans cette sombre réalité, ils doivent absolument « tenir » ; ce système cynique mis en place par des personnes cupides qui cherchent à diviser, affaiblir, casser, pour mieux régner, n’est pas une fatalité. Il faudra être forts et unis pour le mettre à terre. La majorité ne se reconnait pas dans ces méthodes barbares et humiliantes. Que tous les composants de cette majorité se retrouvent dans une solidarité constructive et la loi immorale du profit-écrasant-la-vertu finira aux oubliettes. Un autre monde est possible ! Parole de vampire... 


  • cubrad 7 octobre 2009 14:24

    Déjà je trouve insupportable la complicité passive de ceux qui abandonnent la personne harcelée à son triste sort. Un soutient moral aide mais l’indifférence aggravent l’harcèlement subi. Mais là, on enfonce ses collègues pour s’en sortir et ensuite on pleurniche sur son sort. Je ne compatis pas.


  • elec 42 elec 42 7 octobre 2009 21:12

    en lisant ton article,moi aussi quelques larmes ont coulées sur mes joues.


  • Salade75 7 octobre 2009 21:18

    C’est vrai, très beau texte.

    « Et ils sciaient les branches sur lesquelles ils étaient assis, tout en se criant leurs expériences l’un à l’autre pour scier plus efficacement. Et ils chutèrent dans les profondeurs. Et ceux qui les regardaient hochèrent la tête et continuèrent à scier vigoureusement. » Bertold Brecht.

    Dans son histoire, ce salarié pourrait aussi raconter comme il a applaudi la mise en place de la participation, des primes sur objectifs, accepté que des primes remplacent des augmentations de salaire, défendu les syndicats qui défendaient l’indéfendable jusqu’à perdre toute crédibilité, ou au contraire applaudi à la création des coordinations (Ah les infirmières !) qui ont fait exploser la cohésion sociale, applaudi aussi à la « modernisation » des autres entreprises du moment qu’il n’était pas concerné, râlé contre les grévistes de la SNCF ou autres, ces faignants, sauté sur les prix bas des produits fabriqués par des enfants, voté pour Maastricht, voté pour le PS ou le RPR / UMP, acheté des actions des sociétés privatisées et devenir alors un de ces actionnaires qu’il ne supporten plus maintenant que c’est lui qui doit payer la facture, etc .....
    Beau texte sur la lâcheté, la fuite en avant, la décérébration volontaire, l’individualisme, la dépolitisation, le refus de voir plus loin que le bout de son capot, de sa télé, de son téléphone portable... et lorsqu’on se retrouve vraiment dans l’ennui, le refus de ses responsabilités. C’est la faute aux autres, rien qu’aux autres (surtout à ces jeunes crétins de consultants !).
    Bref, à l’échelle d’un individu, une magnifique glorification du libéralisme : privatisation des avantages et nationalisation des contraintes.


    • PtitLudo PtitLudo 8 octobre 2009 09:58

      Bel article mais également d’accord avec ce commentaire. Par exemple quand je vois les gens se précipiter sur les journaux « gratuits » je me demande toujours si ils réflechissent bien à la conséquence de cet acte apparament insignifiant ...


  • Yohan Yohan 7 octobre 2009 22:24

    Tout ceci démontre que les cadres dirigeants ne savent même plus où ils habitent.
    On calque des méthodes de management anglosaxonnes et on décalque le petit personnel.
    Beaucoup d’habillage, d’entortillage, les fonctionnels supplantent les opérationnels, responsables qualité, costs killers, team builders et autres cache misère se succèdent pendant que dans la soute, les moteurs prennent l’eau, puis la rouille jusqu’à la panne moteur.


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